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Les mots du Roi

Posté le par admin

Dessin de Pierre Kroll, paru dans Le Soir, 6/10/2010

Il était une fois un roi qui régnait sur un petit royaume qui lui « faisait beaucoup d’histoires ». Depuis plus de six mois, il régnait mais n’avait plus de gouvernement. Ses sujets s’étaient une fois de plus querellés, pour savoir si l’on pouvait dans cette Région voter dans la langue de « tire-bouschtroumpf » ou plutôt dans celle de « schtroumpf-bouchon »1, mais aussi sur l’oseille qu’ils pourraient encore se partager s’ils se divisaient davantage leurs petits jardinets.

Comme à l’accoutumée, à l’issue des élections2, le roi commença par désigner un « informateur », qui prendrait l’avis des grands et des petits chefs du royaume, ce qui lui permettrait plus tard de désigner le « formateur » du gouvernement et de prendre ses vacances. Le schtroumpf papillon préféra être appelé « préformateur » pour cette mission délicate et se mit au travail. Un schtroumpf bleu vint s’immiscer dans les conciliabules, et le schtroumpf bleu échoua. Le roi fit alors appel à deux vieux schtroumpfs à qui il confia la mission de « médiateurs », sans plus de réussite.

Le roi puisa alors dans son vivier de mots en « –eur » et s’adressa au schtroumpf latiniste qui trouvait toujours une nouvelle demande, pour lui demander d’être le « clarificateur » de cet embrouillamini. Le schtroumpf latiniste rédigea un long rapport, mais qu’il présenta d’abord aux journalistes avant de le présenter au roi et aux grands chefs du royaume, qui, très courroucés, trouvèrent ses propositions inacceptables. Le schtroumpf latiniste se retira sur ses terres.

Tout était-il pourri au royaume de Belgique ? Après « informateur », « préformateur », « médiateur », « clarificateur », quelle fonction pouvait-on donner à celui qui dénouerait la situation ? Et à qui ? Le feu roi avait déjà recouru aux services d’un « démineur » et lui-même avait appelé un « explorateur » en 2007, à présent président du Conseil européen. Les heures tournaient, combien d’ « -eur » avant d’avoir enfin un gouvernement ? Les citoyens eux-mêmes se mirent à imaginer de nouvelles appellations3. Le sauveur serait-il enfin celui qui quelques mois plus tôt, avait voulu éviter ce lourd fardeau mais que le roi put convaincre de devenir « conciliateur » ?

Chers lecteurs, vous avez peut-être l’heur à cette heure de connaître le fin mot de l’histoire. Toujours est-il que face à ses maux, le Roi des Belges a voulu insuffler une dynamique aux responsables politiques gagnants des élections en choisissant le suffixe « -eur », servant à former des noms d’agent ou d’instrument, à partir de bases verbales. La « clarification » est attestée depuis 1690 et signifie concrètement l’action de clarifier un liquide, d’en éliminer les suspensions étrangères. On clarifie un sirop, une liqueur, le beurre, du sucre. Cette opération évoque la décantation, l’épuration, la purification. Dans le sens abstrait, elle évoque l’éclaircissement : clarifier une situation embrouillée. Cette création de terme et de fonction « clarificateur » semblait bien légitime, mais assez vaine si vous eussiez vu le programme électoral de la personne à qui était dévolue cette mission sur l’avenir de la Belgique : autant dire tout de suite « fossoyeur » ?

Geneviève Briet


1. Ce débat est au cœur de l’intrigue de l’album Schtroumpf vert et vert Schtroumpf, qui est une satire des querelles divisant les francophones et les néerlandophones de Belgique.

2. « Au lendemain d’un scrutin, le Roi désigne un formateur (de gouvernement). L’usage est né à l’avènement du scrutin proportionnel, quand la Belgique a inauguré les coalitions. Il s’est compliqué, aussi. Avant de nommer un formateur, le Roi peut nommer un informateur si les hypothèses de coalition ne percent pas clairement, un médiateur si les partis sont en conflit, un explorateur quand plus personne n’y voit clair, un conciliateur quand ça sent vraiment le roussi. Des excités sont prêts à jouer le rôle de liquidateurs. Jusqu’ici, le Palais tient bon. » (Le Soir, 11 et 12 décembre 2010, Saga Belgica).

3. Consulter le site créé par deux citoyens belges, sur la base d’une recherche informatique dans le dictionnaire inversé de littera.org, des 998 termes en « –eur » : Le « Belgeur » : http://moosh.free.fr/selecteur.php

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