« J’ai français ! » : Montessori pour l’apprentissage du français aux enfants

Posté le par le français dans le monde

Dans le contexte de crise actuelle liée à l’épidémie de coronavirus, votre revue a décidé de mettre chaque jour en ligne, depuis le 20 mars – journée de célébration de la francophonie – et tous les jours à midi, un article du « Français dans le monde » en libre accès. Aujourd’hui, l’article EXPERIENCE du numéro 428 de mars-avril 2020. Bonne lecture (et bon courage) à toutes et tous !

 

La pédagogie Montessori est faite de principes aujourd’hui intégrés dans la plupart de nos pratiques avec les enfants mais aussi les adultes : répondre aux besoins des élèves, respecter leur processus naturel d’acquisition des connaissances, susciter et maintenir leur motivation comme leur curiosité, favoriser l’expérimentation, développer l’empathie, la bienveillance, l’entraide (d’où l’importance des groupes multi-âge) ainsi que, par-dessus tout, l’autonomie. (Par Christian Pelissero*)

 

Un peu comme M. Jourdain avec la prose, nous faisons tous de la pédagogie Montessori sans le savoir. La pédagogie Montessori, c’est aussi le respect des processus naturels d’acquisition puis d’apprentissage des savoirs de l’enfant. Ce processus a été décrit par le célèbre psychologue russe Lev Vygotski. Il montre dans son ouvrage Pensée et langage (1934) que l’apprentissage d’une connaissance est le résultat de la transformation d’un savoir spontané (acquis par l’expérience) en savoir académique ou scolaire. C’est l’action de l’enseignant qui favorise ce passage d’un savoir spontané ou acquis à un savoir académique/scolaire et vice versa.

La pédagogie Montessori respecte ce processus pour l’acquisition et l’apprentissage d’une langue étrangère. Dans ce domaine, elle part du constat suivant : si un enfant sait parler sa langue maternelle avant de l’étudier, c’est parce qu’il est capable d’en acquérir certaines subtilités sans faire d’effort, simplement en écoutant, imitant et reproduisant les structures des phrases et les constructions des mots qui les composent.

C’est sur ces bases théoriques et pratiques que la direction des cours de l’Institut français du Japon de Tokyo m’a permis de proposer un cours de 50 minutes destiné à un jeune public (9 enfants, de 3 à 9 ans) japonais ou bien franco-japonais. Il est intitulé : « J’ai français ! » Le cours se déroule en 10 séances de 50 minutes et propose en général 5 objectifs mais la progression est surtout guidée par le rythme des enfants, leurs besoins et leurs intérêts du moment, sans pour autant céder, en ce qui concerne cette dernière variable, à leur libre arbitre.

Un objectif peut s’atteindre en 7 étapes qui prennent en moyenne 2 ou 3 séances. Pour les décrire, prenons l’exemple d’un objectif tel que : « Saluer, dire et écrire son prénom » avec des enfants entre 3 et 9 ans, débutants complets ou francophones en devenir. Le programme d’acquisition-apprentissage se déroule ainsi.

« Cette organisation a le mérite d’utiliser les canaux naturels de l’acquisition des savoirs spontanés du langage (deux premières étapes), puis peu à peu de les faire évoluer vers des savoirs académiques correspondant au niveau de développement des enfants »

1. Compréhension et pratique du message

Pour les langues étrangères, les praticiens montessoriens proposent d’organiser des situations « en immersion » où l’enseignant utilisera la langue cible sans en décrire les particularités syntaxiques. Ici est respecté le constat mentionné plus haut en ce qui concerne l’acquisition de la langue maternelle. Au regard de notre objectif de départ, l’enseignant prononce donc la phrase « Bonjour, je m’appelle Christian » sans l’écrire. Sur sa poitrine est collée une feuille sur laquelle est écrit son prénom. Les enfants sont pareillement équipés. Ses gestes servent à faire comprendre le sens de la phrase qu’il prononce. Il invite les enfants à prononcer la même phrase mais en utilisant leur prénom.

2. Prononciation des syllabes du message

Une fois que la phase de pratique et de compréhension est suffisamment acquise, il fait répéter syllabe par syllabe le message initial (qui n’est toujours pas écrit) en changeant son prénom par celui des enfants. (Bon/jour/je/m’a/pelle/Chris/tian) ; il s’assure d’une prononciation correcte.

3. Tableau des syllabes pour l’apprentissage de la lecture (Document 1)

Doc. 1

Cette étape marque le début du passage d’un savoir spontané à un savoir scolaire. Il est important de varier les pratiques qui permettent ce passage selon le développement psychomoteur des enfants. Dans une classe multi-âge, les enfants entre 4 et 5 ans ne sont pas encore tous en mesure de lire, aussi l’enseignant pourra leur proposer d’autres activités. Par exemple classer des lettres en vrac selon leur forme initiale proposée sur un plateau. Cette activité a pour finalité de faciliter le repérage graphique des lettres de l’alphabet et de susciter des questions quant à leur prononciation. Pour ceux pour qui le début d’un apprentissage de la lecture est pertinent, le professeur va composer, en montrant les lettres qui la composent à l’aide d’une baguette, les syllabes prononcées en utilisant sur le tableau de syllabes. Il fait répéter les syllabes qu’il désigne aux enfants.

4. Présentation et lecture des mots (Document 2)

Doc. 2

Ensuite, l’enseignant fait lire les mots qui composent le message et les enfants prennent peu à peu conscience que ces syllabes forment des mots. Leur lecture répétée fixe dans leur mémoire leur orthographe. Pour des enfants plus jeunes, il est intéressant de commencer la lecture de syllabes au moyen de cartes sur lesquelles sont inscrites toutes les lettres de l’alphabet. On propose par exemple : « J + E ».

5. Syntaxe (Document 2)

Puis, les enfants manipulent des cartes sur lesquelles chaque mot de la phrase est écrit et ce afin de reconstituer l’ordre des mots qu’ils entendent. Ces mots ont des couleurs différentes selon leur fonction mais bien sûr aucun métalangage n’est utilisé ; la différence de couleur suscite l’intérêt et des questions peuvent surgir. Le professeur pourra alors proposer une séquence erronée Christian je m’appelle (en faisant un signe négatif de la tête) et montrer que les noms (en vert) sont avant les verbes (en gris). Notre groupe d’enfants en bas âge pourra colorier les mots du message « Je m’appelle Christian » selon un code couleur qui fait écho à celui des cartes que manipulent leurs camarades plus âgés.

6. Écriture (Document 3)

Doc. 3

Enfin, une dernière phase d’écriture est dédiée à la copie des mots constituant le message. Le praticien propose d’abord des activités de mimétisme où les enfants vont reproduire en synchronie sur des ardoises les gestes du l’enseignant qui trace les lettres au tableau. Ensuite, les enfants peuvent copier seuls ces mots et le professeur s’assure de la justesse du geste. Cette pratique, si elle s’adresse à un enfant de 3 ans, commencera d’abord par un contrôle kinesthésique de ses mains au travers d’un jeu de laçage ou du suivi du tracé d’une lettre sur un support où elle est inscrite en relief.

7. Activités

Cette dernière étape permet de jouer avec ces concepts dans des activités où les enfants auront à les utiliser afin de réaliser quelque chose seuls, avec l’aide de leurs camarades ou du professeur. Ainsi, ils peuvent colorier les mots prononcés, découper les lettres qui composent les mots de la séance ou bien, selon leur âge, remplir une fiche d’identité. Des activités peuvent aussi être dédiées au développement des fonctions exécutives de l’apprentissage qui sont des outils nécessaires à l’apprentissage : l’inhibition, la concentration, l’écoute, la création, etc. L’enseignant peut proposer de jouer de la musique ou bien de chanter.

Cette organisation a le mérite d’utiliser les canaux naturels de l’acquisition des savoirs spontanés du langage (deux premières étapes), puis peu à peu de les faire évoluer vers des savoirs académiques correspondant au niveau de développement des enfants (étapes 3, 4, 5, et 6). Ces situations vont favoriser l’acquisition de la langue cible. Mais la classe Montessori ne se limite pas, comme la plupart de nos classes de FLE traditionnelles, à un entraînement à des compétences ou à des savoirs pré-donnés L’action ne sert pas à pratiquer des savoirs mais à les acquérir.

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* Christian Pelissero est docteur de l’Université Bretagne-Loire, enseignant coordinateur-formateur à l’Institut français du Japon de Tokyo, collaborateur scientifique au CREN (Centre de recherche en éducation de Nantes). https://christianpelissero.wixsite.com/monsite

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