Veronica Estay Stange, d’autres vies que la sienne

Posté le par le français dans le monde

Des parents prisonniers politiques qui ont dû fuir le Chili de Pinochet, un oncle tortionnaire : que faire de cet héritage qu’elle ressent dans sa chair sans avoir rien vécu ? Avec Survivre à la survie, écrit en français, sa langue d’adoption, Verónica Estay Stange livre un récit sur un passé qui ne passe pas, et les moyens de le dépasser.

Peut-on hériter d’un traumatisme subi par nos parents ? Ressentir les affres d’un passé douloureux que l’on n’a pas soi-même vécu ? Ces questions de « postmémoire » sont au coeur de l’ouvrage de Verónica Estay Stange, Survivre à la survie. Son père et sa mère sont des survivants de la dictature de Pinochet, dont le coup d’État a eu lieu il y a un demi-siècle. Séquestrés, torturés, ils ont réussi à fuir le Chili en 1976, en passant par l’Argentine, puis l’Équateur avant de s’arrêter au Mexique, où naîtra leur fille en 1980. Un secret, tout au moins une ombre silencieuse,
plane sur la petite famille d’exilés politiques. Le frère du père est devenu l’un des tortionnaires les plus tristement illustres du régime. « Je suis aussi la nièce d’un responsable de crimes contre l’humanité qui porte ce nom : Estay, Miguel Estay, dit El Fanta, connu au Chili sous son pseudonyme de militant communiste : il m’a fallu plus de vingt ans pour l’assumer et l’exprimer publiquement », ce que fait précisément Verónica ce jour de septembre, lors de la présentation de son livre à la Maison de l’Amérique latine, à Paris. Celui-ci est l’histoire de ce qu’elle appelle elle-même son coming out, la lente et éprouvante voie vers la libération d’une parole et l’affirmation d’une identité.

Quelle identité, exactement ? Quelle légitimité à se plaindre ou à revendiquer quand on n’a pas été opprimée ? Quel droit à afficher ses tourments, pourtant réels, sans avoir subi d’exactions ? Pour devenir, comme elle l’écrit, « le détective de soi-même », l’autrice utilise un procédé dans le droit fil de ses amours littéraires : car si « je est un autre » et qu’elle a « plus de souvenirs que si [elle] avai[t] mille ans », alors je n’est pas essentiel. Juste un outil d’ajustement pour trouver sa place quand on est « traversée d’histoires, d’Histoire ». C’est la grande force stylistique du récit qui se tient en équilibre entre l’autofiction et la biographie, Verónica Estay Stange se mettant en scène à la troisième personne, comme une expérience intime qui a besoin d’être vue de l’extérieur et qu’il est inconcevable, pour l’heure, d’assumer en son nom propre. Une manière aussi d’apporter un regard critique, une ironie parfois salvatrice face au drame qui se (sur)joue. Ce sont alors différents avatars d’elle-même – elle la fille de, nièce de – qui vont prendre en charge le discours et raconter son parcours.

Un je « complètement éclaté »

La niñita centenaire, tout d’abord, celle qui prend conscience trop tôt du malaise ambiant, l’exil, la peur, l’impossible retour, l’oncle félon. La gamine qui déjà écrit des poèmes d’amour qu’elle dédie au Chili, ce pays fantasmé, « ailleurs qui était aussi un autrefois ». La jeune guérillera, qui bégaie des slogans révolutionnaires de l’époque, car tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents communistes. La retardataire, cette enfant de la deuxième génération qui incarne « ceux qui sont arrivés trop tard, alors que le train de l’histoire était déjà parti » mais qui, tous, chacun à sa manière, « portent l’héritage de la dictature ». L’usurpatrice, celle qui donc n’a pas le droit d’exprimer les souffrances d’une histoire qui ne lui appartient pas mais dont elle ressent les effets, jusqu’à la dépression, sinon l’aliénation. Avec ce je « complètement éclaté », pourtant, il lui faut écrire. Coûte que coûte. Pour survivre à ceux qui ont survécu. Pour, dit-elle, ne pas sous-vivre. « Sur-vie, sous vie, postmémoire : toujours du trop ou du pas assez ; du pré-fixe, du pas fixe. Précarité de la vie, précarité de la mémoire. »
Je est un(e) autre et pour le raconter, Verónica Estay Stange va se servir d’une langue autre. C’est presque par hasard qu’elle débarque en France au début des années 2000 afin de poursuivre ses études de sémiotique à Paris 8. Elle y rédigera un mémoire sur Mallarmé, avant de faire un doctorat qui donnera lieu à son premier livre, Sens et musicalité, en 2014. Aujourd’hui chargée de cours à Sciences Po, elle a récemment passé son habilitation à la recherche pour devenir professeure des universités. Mais avant ça et pour décrocher une bourse, elle apprend intensément le français pendant un an à l’aide d’une prof de FLE mexicaine. « Je suis tombée amoureuse de cette langue, je l’ai littéralement avalée, j’apprenais les règles de grammaire et de conjugaison par coeur de manière très méthodique. Pour l’orthographe, comme je savais que cela passait par le corps, j’ai par exemple recopié à la main tout L’Étranger de Camus. Je me suis totalement plongée dans la langue. Le problème à mon arrivée en France, c’est que je comprenais parfaitement les concepts utilisés par mes professeurs, mais pas les mots du quotidien qu’employaient mes camarades : je confondais cloche et clochard, les rides et les rideaux… »
Pour Survivre à la survie, sa maîtrise (stupéfiante) du français lui permet ainsi de trouver la juste distance pour mettre en mots son histoire. Mais l’éditer prend du temps. Elle ne perd pas le sien, et se lance dans la traduction de son livre en espagnol. « Cela m’a permis de faire plein d’allers-retours entre les deux versions, plutôt qu’une traduction, on peut donc parler de réécriture. Le titre dans ma langue natale n’est d’ailleurs pas le même qu’en français : La Resaca de la memoria, “le ressac de la mémoire”. En espagnol, le mot resaca désigne non seulement le retour des vagues de la mer sur elles-mêmes, mais aussi, métaphoriquement, la gueule de bois. Cette gueule de bois avec laquelle on se réveille, ou on naît, ou on grandit, après l’effervescence des évènements. »

Ode à une génération

Les deux versions finissent par sortir en même temps. La réception dans le pays de ses parents est contrastée. Sur les réseaux sociaux, certains s’émeuvent qu’une nièce de bourreau puisse venir présenter son livre dans un lieu de mémoire de San tiago. Mais sur la douzaine de présentations qu’effectue Verónica, au Chili mais aussi en Argentine, « l’accueil a été toujours magnifique, assure-t-elle. Les réticences démontrent juste qu’il y a encore un travail de réflexion à faire. » Sauf que ce travail de réflexion elle ne l’effectue plus seule. Je n’est plus exactement un autre, je est les autres. « En écrivant ce livre, j’ai voulu qu’il soit non seulement un témoignage personnel, mais aussi une sorte d’ode à cette génération qui est et qui aura été la mienne. » Survivre à la survie relate ainsi la rencontre avec d’autres camarades militants qui avaient effectué leur propre chemin postmémoriel avant de se retrouver dans un collectif appelé « Histoires désobéissantes – filles, fils et descendants des tortionnaires pour la mémoire, la vérité et la justice ».

Ce livre est l’histoire de ce qu’elle appelle elle-même son coming out, la lente et éprouvante voie vers la libération d’une parole et l’affirmation d’une identité

Elle en est désormais présidente au Chili. Elle livre ainsi sa propre histoire désobéissante, qui trouve sa raison d’être, par-delà les tabous familiaux, dans la rencontre saisissante avec El Fanta en sa prison. Mais pas seulement avec El Fanta. Avec aussi la fille de celui-ci, cousine encore inconnue avec laquelle naît la sororité. Autre rencontre poignante : avec les fils des « trois égorgés », trois militants de gauche à l’assassinat desquels a participé son oncle. La fille de bourreau et les fils des victimes, réunis, avec elle, la fille de victimes et la nièce de bourreau. « Cinquante ans après le coup d’État, conclut Verónica Estay Stange dans son allocution à la Maison de l’Amérique latine, il nous faut survivre à la survie de ceux qui nous précèdent, pour vivre, tout simplement, pour vivre, pour eux, avec eux, et aussi pour nous-mêmes. À cinquante ans du coup d’État, les blessures ne sont pas encore cicatrisées. Je ne sais pas quel sera le destin de ce livre, mais j’espère seulement que, modestement, il contribuera à ce que la resaca, la gueule de bois, ne s’accompagne pas d’amnésie. »

Par Clément Balta

VERÓNICA ESTAY STANGE EN 8 DATES
1976 Ses parents fuient le Chili
1980 Naissance au Mexique
2003 Arrivée en France
2014 Premier livre publié, Sens et musicalité. Les voix secrètes du symbolisme (Garnier). Obtient la nationalité chilienne (et française en 2016)
2018 La Musique hors d’elle-même. Le paradigme musical et l’art contemporain (Garnier)
2019 Devient présidente du Collectif Histoires désobéissantes Chili
2021 Devient vice-présidente de l’Association des ex-prisonniers politiques chiliens en France
2023 Survivre à la survie. Chili, une mémoire déchirée (Calmann-Lévy)

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