Aux confins de la francophonie

Posté le par le français dans le monde

Dans le contexte de crise actuelle liée à l’épidémie de coronavirus, votre revue a décidé de mettre chaque jour en ligne, depuis le 20 mars – journée de célébration de la francophonie – et tous les jours à midi, un article du « Français dans le monde » en libre accès. Aujourd’hui, le témoignage de l’écrivain voyageur Cédric Gras, ancien directeur d’Alliances françaises en Russie et en Ukraine. Un article à retrouver dans le numéro 419 de septembre-octobre 2018. Bonne lecture (et bon courage) à toutes et tous !

 

A l’AF de Donetsk.

Quatre mariages et un enterrement. C’est le titre d’un film, mais c’est aussi le bilan de mon parcours dans le réseau culturel français. En sept années de service, j’ai participé à la création de trois Alliances françaises. Celles de Vladivostok en Russie, de Donetsk et de Kharkov en Ukraine. J’ai dû fermer la deuxième à cause de la guerre sécessionniste dans le Donbass. Un souvenir au goût amer. On m’a alors confié brièvement la direction d’une cinquième, Odessa. Peu ont vu naître et mourir autant d’Alliances françaises en si peu de temps ! Une expérience à rebondissements qui m’a comblé professionnellement. Elle m’a par ailleurs conduit aux confins orientaux de la francophonie.

Les Alliances françaises n’ont pu éclore dans les pays ex-soviétiques qu’après 1991. Sous l’URSS, il n’en était pas question. Les professeurs de français ne pouvaient d’ailleurs pour la plupart pas la quitter. Ils ne pouvaient guère partir à l’étranger pour pratiquer leur français. Ils plaisantaient d’ailleurs souvent qu’on aurait pu leur apprendre n’importe quel dialecte en lieu et place de la langue de Molière. Puisqu’ils ne pouvaient pas échanger avec des francophones, ils ne s’en seraient jamais rendu compte ! Aujourd’hui les moyens de communication permettent un accès direct à la culture et un lien virtuel. Beaucoup d’enseignants, notamment dans le secondaire, n’ont pourtant toujours pas vu la France ; cette fois faute d’argent.

 

Dans l’Extrême-Orient russe

Inauguration de l’Alliance française de Vladivostok, en 2008.

Mon premier poste m’a parachuté à Vladivostok, sur la mer du Japon, en 2007, en tant que volontaire international. Avec l’aide d’un conseil d’administration local, il s’agissait de fonder l’association « Alliance française de Vladivostok ». J’y ai tout appris, les coulisses juridiques, la proposition pédagogique, le funambulisme budgétaire. J’ai beaucoup apprécié mon indépendance. Vladivostok se trouve à quelque 7 fuseaux horaires de Moscou. Autant dire que l’ambassade semblait se trouver dans un autre pays. Nous ne travaillions que rarement en phase. J’étais le représentant de la France dans une ville du bout du monde. J’avais 25 ans.

Les professeurs que nous avions recrutés à l’Alliance française avaient tous été formés à l’école russe. Leurs méthodes pédagogiques étaient classiques. Confrontés aux méthodes contemporaines qu’utilise le réseau des Alliances, ils déploraient souvent le manque de fondamentaux. Les élèves eux-mêmes, habitués à un apprentissage rigoureux, leur réclamaient des photocopies de règles en appui !

J’ai découvert lors de ces deux années de contrat une idée : la francophonie. Les Français de l’hexagone en restent peu conscients. C’est à l’étranger qu’on mesure l’image de son pays. La Russie en a une particulièrement laudative, un peu éculée et qui se met progressivement à jour. La langue française y a été enseignée massivement sous l’URSS, dans les écoles et les universités. L’immense territoire que couvrait l’Alliance française de Vladivostok – tout l’Extrême-Orient russe, 10 fois la France – recelait encore des universités et des instituts de villes reculées enseignant encore le français première langue.

C’était une période charnière. Les recteurs commençaient à fermer ces chaires et les effectifs diminuaient d’eux-mêmes. A quoi sert le français dans ces régions asiatiques si reculées ? C’était un ajustement à la véritable influence de notre langue aujourd’hui. Le romantisme ne saurait être une motivation suffisante. À l’Alliance française nous accueillions des personnes aux projets plus concrets. Nous peinions pourtant face au pouvoir d’attraction des idiomes géographiquement voisins : japonais, coréen, chinois et bien sûr l’anglais. Par pragmatisme, les Russes se tournaient vers ces études-là. J’ai ressenti là-bas tout le rayonnement de la puissance chinoise au cœur même de mon travail.

Pastiche d’une affiche de propagande soviétique.

En Ukraine, le poids de la guerre

En Ukraine, à l’inverse, l’Europe occidentale était toute proche, les entreprises françaises plus présentes. L’Alliance française de Donetsk a décollé en trombe. C’était alors une des villes d’Ukraine les plus prospères. La guerre qui l’a depuis réduite à la clandestinité géopolitique a tout mis à terre. L’alliance française y aura vécu de 2010 à 2014. À cette date les avions de chasse survolaient la ville, les gens quittaient la région. Il a fallu mettre la clé sous la porte et faire de même. Désormais, l’apprentissage du français ne se fait qu’au sein des universités, avec le corps enseignant demeuré sur place.

Ce que je retiens de ce poste, c’est qu’après l’anglais, la partie se joue entre le français et l’allemand. Une langue qui n’est guère répandue à travers le monde mais qui est incarnée là-bas par une réalité : les affaires. Ou la faiblesse de la langue de Molière. J’ai pu confronter en Ukraine la francophonie à une autre conception des choses. Avec l’opposition Kiev-Moscou, on remettait en question l’expression de « monde russe », emprunte d’irrédentisme. Les Ukrainiens peinaient à s’approprier la langue de Pouchkine, à s’affranchir linguistiquement de leur puissant voisin. Les plus radicaux la rejetaient donc. L’idée de « russophonie » n’existe pas dans le vocabulaire de ces pays. A cause de cela ils peinent aussi à comprendre ce qu’est la francophonie. Même si Paris en reste le centre officieux, elle joue le jeu d’une certaine multipolarité. Ne pas remuer le passé, mais bâtir le futur sur un héritage commun, qu’elle qu’en soit l’histoire.

 

Dans une école située sur l’île de Sakhaline.

Une francophonie complice

La langue française n’est pas un lien indéfectible entre nations. Ce n’est pas un rapport de hiérarchie, un levier d’influence, une guerre de mémoire. Elle est simplement aujourd’hui une expression en partage. C’est en cela que je crois à la francophonie. Aujourd’hui que j’écris des livres et fais connaissance avec des auteurs congolais, des poètes haïtiens, des romancières mauriciennes, je mesure encore mieux cette communion littéraire des quatre coins du monde. Il est naturel que des pays de même langue entretiennent des relations privilégiées voire complices.

Ne pas oublier en conséquence qu’elle est diverse. Une même langue ne signifie pas une même manière de penser. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle produit localement ses propres termes, qu’elle réinvente sa forme en s’affranchissant des règles d’origine. Cela peut se faire sous l’influence d’une langue voisine et puissante, comme l’anglais. Cela peut aussi être une créolisation. Je me souviens de mes études au Québec et de mes voyages dans l’océan Indien. Dans francophonie, il y a « phone ». Ce français oral est celui qui s’affranchit le plus vite des lois académiques.

À l’étranger, j’ai eu tout loisir de prendre du recul par rapport à ma langue. Rien de mieux pour cela que d’en apprendre une autre ! Ce fut le russe. L’exotisme d’une grammaire est le meilleur moyen de maîtriser la sienne. On est forcé de théoriser son savoir inné afin de trouver des repères. En se confrontant à une autre syntaxe, on fait d’une pierre deux coups. On révise son expression natale et l’on acquiert une autre manière de formuler, un agencement différent des mots. C’est aussi cela la francophonie telle que je l’ai pratiquée, une langue française interrogeant le bilinguisme, au contact des richesses du monde.

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Cédric Gras

Né en 1982, Cédric Gras a déjà publié plusieurs récits de voyages (L’Hiver aux trousses, Stock, 2015 ; La Mer des cosmonautes, Paulsen, 2017, et le très beau Saisons du voyage, Stock, 2018), des nouvelles (Le cœur et les confins, Phébus, 2014) et un roman (Anthracite, Stock, 2016). Son dernier ouvrage paraîtra fin mai 2020 : Alpinistes de Staline, chez Stock.
Il a aussi une actualité télévisuelle : son documentaire Oural, à la poursuite de l’automne, coréalisé avec Christophe Raylat, est visible sur le site d’Arte : https://www.arte.tv/fr/videos/075779-000-A/oural-a-la-poursuite-de-l-automne/

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