En Bosnie, on chante en français !

Posté le par le français dans le monde

Dans le contexte de crise actuelle liée à l’épidémie de coronavirus, votre revue a décidé de mettre chaque jour en ligne, depuis le 20 mars – journée de célébration de la francophonie – et tous les jours à midi, un article du « Français dans le monde » en libre accès. Aujourd’hui, la rubrique EXPÉRIENCE du FDLM 424 de juillet-août 2019. Bonne lecture à toutes et tous !

Par Jure Petrovic

Nom du groupe : Jall aux yeux. Particularité : il est bosnien et ses chansons sont écrites dans la langue de Molière. Récit de cette aventure atypique aussi joyeuse que pédagogique avec l’un des sept membres du groupe, Jure Petrovic, parolier attitré et prof de français patenté.

La chanson permet d’acquérir une compétence interculturelle, de mieux comprendre sa propre culture en pénétrant dans celle de l’autre. Étudier la chanson française, c’est apprendre la langue française vivante, mais aussi étudier l’histoire, la culture et la civilisation françaises. Et pas seulement, car c’est la chanson francophone dans son ensemble qui est très intéressante, dès lors qu’elle construit un heureux amalgame de musiques différentes, marquant à jamais des civilisations qui divergent.

Entre culture et engagement
Passionné par la musique depuis mon enfance, c’est à travers elle mais aussi la littérature que j’ai commencé à développer mes idées et mon style. Je m’y suis vraiment mis quand j’étais à l’université à Zadar (Croatie), où j’ai étudié l’histoire et le français. En apprenant cette langue, j’ai fait connaissance avec la culture et la civilisation françaises, y compris la musique francophone. Revenu à Bihac (Bosnie-Herzégo- vine), ma ville natale, j’ai commencé à travailler en tant que professeur de français au lycée. Pendant cette période, j’ai écrit quelques chansons en français et je les ai présentées à un ami à moi, Jasmin Hadzisadikovic. L’histoire du groupe Jall aux yeux (jeu de mots et allusion à la bourgade de Zalozje, qui se situe au pied de la montagne Pljesevica) commence en 2016. Le groupe crée des chansons authentiques en français et rassemble sept membres de profils différents – profs en langue et littérature, en arts plastiques, musiciens de formation académique. Avec une multitude de styles et de genres musicaux issus de différentes influences portées par chacun de nous : pop/rock, punk, indie, folk, chanson populaire, etc. Sans négliger bien sûr l’influence des Balkans.

Une de nos chansons, « Adieu », évoque le drame des migrants

Sorti le 11 mai 2018, notre premier album, Salutations du fond du monde, constitue une sorte de « carte postale » de la Bosnie en langue française. Vu la condition de notre pays, ce titre est emblématique car très souvent nous avons l’impression d’être « au fond du monde ». L’hebdomadaire français L’Express, qui a rendu compte de notre travail lors de cette sortie, l’a bien vu : « Les textes sont truffés de références venues de France. Camus, le massacre de la Saint-Barthélemy à Paris dans la chanson “Je m’en lave les mains” ou encore le guitariste de jazz Django Reinhardt s’y donnent rendez-vous. Mais ces textes font aussi souvent écho à l’histoire violente de la Bosnie, comme ces paroles : “Qui du sang versé au nom des idéaux ?”, “Qui de la mère sans ses enfants, qui des enfants sans leurs parents ? Je m’en lave les mains, mais elles sont pleines de sang”. » La Bosnie est un pays ethniquement divisé, ravagé par une guerre communautaire dans les années 1990 qui a fait plus de 2 millions de réfugiés. Une de nos chansons plus récente, « Adieu », évoque ainsi le drame des migrants en citant un vers de Musset : « Adieu ! je crois qu’en cette vie je ne te reverrai jamais. »

« Jall aux yeux », ­ outil pédagogique
Les chansons occupent une place à part dans le déroulement des cours de français, en ce sens qu’elles créent une atmosphère vivante et attrayante. Quant au choix, si les classiques de Brel, Brassens, Bécaud, Piaf, etc., tiennent une place importante, les chansons récentes, censées être plus proches des élèves selon le genre musical et la thématique qu’elles abordent (Mano Negra, Noir Désir, Mano Solo, Zaz, Stromae…), ont aussi leur place.
Mais depuis 2016, j’ai une particularité : je suis en même temps l’enseignant et l’auteur des chansons. C’est à la demande des élèves que j’ai commencé à utiliser les titres de Jall aux yeux comme outil pédagogique. Ainsi les apprenants bénéficient d’un commentaire authentique concernant la source d’inspiration et de création de nos chansons. J’ai pris ici l’exemple (voir ci-dessous) de deux chansons qui se rapprochent par leur thématique : « La Peste », qui figure sur le premier album, et « Allons-y », qui fera partie du second (à paraître bientôt).
Sans négliger l’aspect grammatical et lexical des chansons, la compréhension des structures syntaxiques et des expressions, la priorité est donnée aux activités d’expression orale autour des thématiques et messages véhiculés. Les chansons doivent être resituées dans leur contexte historique, en l’occurrence la Seconde Guerre mondiale (partie intégrante du programme d’histoire : Guerres mondiales et régimes totalitaires). On aborde ici plusieurs thèmes : comment s’est déroulée la montée du nazisme en Allemagne ? La passivité des démocraties occidentales face à celle-ci. La France sous l’occupation (l’État français qui se substitue à la République et la devise « Travail, Famille, Patrie » à la place de « Liberté, Égalité, Fraternité »). La naissance de la Résistance et l’appel du 18 juin. Libération de la France et la fin de la guerre. La chanson, comme un mode d’ex- pression artistique, est aussi en rela- tion avec la littérature. « La Peste » se réfère évidemment à Albert Camus, mon écrivain et philosophe préféré. La chanson fait écho à la fin du roman, lorsque le fléau régresse et que la ville d’Oran rouvre ses portes. La joie explose mais le dernier paragraphe porte un avertissement : « La peste existe toujours, jamais le mal ne sera totalement terrassé. Aux hommes de demeurer vigilants. » La chanson « Allons-y » se réfère quant à elle aux années noires de la collaboration. Confrontés à l’ennemi, Albert, Gaston et August doivent choisir : résister ou mourir. Une réponse individuelle rend possible l’action collective.
Pour écouter l’album de Jall aux yeux : https://jallauxyeux.bandcamp.com

CHANSON « LA PESTE »

Les thèmes à discuter avec les élèves
• La peste comme une allégorie du mal qui est implanté dans tout homme (chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n’en est indemne.)
• La peste comme une transposition de l’Occupation allemande en France.
• La lutte des uns contre la peste et le profit des autres dans le fléau rappellent l’opposition entre réseaux de la Résistance et collaboration.
• Le tragique de la condition humaine (la philosophie de l’absurde).
• La résistance et le combat contre l’injustice (Je me révolte, donc nous sommes).

Paroles
Beaux jours sont venus (hélas, hélas)
La peste est partie
Tout le monde est ravi (hélas, hélas)
La peste est partie
Les malheurs sont endormis (hélas, hélas)
La peste est partie
Le bacille a disparu (hélas, hélas)
La peste est partie

Extrait
« Écoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut- être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. »

Albert Camus, La Peste (1947)

CHANSON « ALLONS-Y »

Les thèmes à discuter avec les élèves
• Le maréchal Pétain de Verdun à Vichy (voie de la collaboration sincère). La France sous l’Occupation : Zone occupée et Zone libre.
• Les lois sur le statut des juifs.
• La Résistance et la collaboration (une comparaison avec les territoires sud-slaves de l’ex-Yougoslavie pendant la Seconde Guerre mondiale – les partisans, les oustachis et les tchetniks).

Paroles
Le matin quand Albert est resté camus
Le matin quand Albert a perdu sa patrie
Le jour quand Gaston a quitté son Paris
Le jour quand Gaston a gagné le maquis
La nuit quand August a perdu sa lumière
La nuit quand August a connu la grande misère
Allons-y (allons-y), les enfants de la patrie
Allons-y (allons-y), il faut lutter contre l’ennemi
Allons-y (allons-y) les enfants de la patrie

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