Mieux intégrer les élèves de classe d’accueil avec des « sacs d’histoire »

Posté le par le français dans le monde

Dans le contexte de crise actuelle liée à l’épidémie de coronavirus, votre revue a décidé de mettre chaque jour en ligne, depuis le 20 mars – journée de célébration de la francophonie – et tous les jours à midi, un article du « Français dans le monde » en libre accès. Aujourd’hui, la rubrique EXPÉRIENCE, parue dans le FDLM 425 de septembre-octobre 2019.

Par Murielle Roth et Jean-François de Pietro

Murielle Roth et Jean-François de Pietro sont chercheurs à l’Institut de recherche et de documentation pédagogique (IRDP, www.irdp.ch) à Neuchâtel, Suisse. Cette expérience a été mise en place par deux enseignants, René-Luc Thévoz et Sandrine Fournier, avec la collaboration de Carole-Anne Deschoux (chercheuse-formatrice, Haute École pédagogique du canton de Vaud) et le soutien de l’Office fédéral de la culture (OFC).

Contribuer à une bonne intégration/inclusion des élèves d’une classe d’accueil dans le contexte scolaire mais aussi sociétal de la Suisse, améliorer leurs compétences en français, mettre en valeur leur répertoire langagier et leurs langues, tels ont été les objectifs du projet « Sac d’histoires ». Récit de sa mise en œuvre.

Le projet Sacs d’histoires a été réalisé dans le but de contribuer à l’intégration au système scolaire suisse de jeunes migrants âgés de 11 à 18 ans, récemment arrivés et précédemment socialisés dans (au moins) une autre langue et une autre culture que celles du pays d’accueil (élèves « allophones »). Il s’est déroulé dans une classe d’accueil de l’établissement scolaire de Bex (canton de Vaud, Suisse) sur 3 semestres (en 2015-2016) et a permis à 34 jeunes de participer, à raison de 4 périodes par semaine. Le dispositif mis en place s’inscrit dans la démarche didactique appelée « Sacs d’histoires », qui connaît plusieurs variantes (Perregaux, 2009).

Activité réalisées par les élèves allophones à partir de l’album illustré Le Grand Voyage du petit mille-pattes.

Comprendre, traduire, raconter, lire
Les élèves de la classe d’accueil ont réalisé un ensemble d’activités à partir de 2 albums illustrés faisant partie des moyens d’enseignement officiels de français pour la lecture au cycle 1 (enfants âgés de 6 à 8-9 ans) : Pas si grave ! et Le Grand Voyage du petit mille-pattes. Après un important travail visant à la compréhension des histoires, ils les ont traduites dans leur langue d’origine (LO), parfois avec l’aide d’un interprète. À côté de chaque texte en français, langue d’accueil (LA), la traduction en LO a été collée de manière à obtenir des albums bilingues français-tygrinia (Érythrée), français-arabe de Syrie, français-tamoul (Sri Lanka), etc.

Les élèves se sont ensuite entraînés à raconter ou lire ces histoires dans leur LO et en LA à leurs camarades de classe. Chaque histoire a aussi été enregistrée dans les différentes langues des élèves. Ceux-ci ont aussi élaboré quelques jeux (tel le jeu des étiquettes décrit plus bas) pour travailler encore davantage la compréhension. Ces différentes activités ont contribué à la création du contenu de 2 sacs en tissu, également confectionnés par les élèves, contenant les albums bilingues, leur version enregistrée et les jeux. Une fois terminés, les sacs ont été présentés à des élèves plus jeunes, de 6-7 ans, du cycle 1 (3e-4e années), qui ont ainsi pu écouter et s’essayer à comprendre l’histoire dans des langues qu’ils ne connaissaient pas.

Lire ou raconter une histoire a représenté l’aboutissement du projet. Pour y arriver, les élèves se sont beaucoup entraînés devant leurs camarades de classe, en français ou en LO. Les lectures-narrations ont souvent donné lieu à des activités complémentaires visant soit à assurer et/ou approfondir la compréhension (repérage de mots dans la langue inconnue par exemple), soit à exercer l’un ou l’autre aspect de la performance orale (travail sur l’intonation, la gestuelle, etc.). Certaines d’entre elles, appelées « lectures-cadeaux », avaient pour objectif premier le plaisir de raconter/lire ou d’écouter des histoires.

Pour la traduction des albums, les élèves sont partis de la version française de l’album et ils se sont attelés à le traduire dans leur langue d’origine.

Après une présentation mutuelle des élèves, des lectures-narrations en LO ont ainsi été réalisées par les élèves de la classe d’accueil devant leurs camarades de la classe partenaire. Pour s’assurer que l’histoire avait bien été comprise par ces derniers, les élèves de la classe d’accueil leur ont posé des questions puis ont joué avec eux au « jeu des étiquettes » : celui-ci consistait à mettre ensemble 2 séries de petits papiers, une avec les mots de l’histoire en LO (mais écrits avec l’alphabet latin) et une autre avec leur signification en LA. Finalement, un élève de la classe d’accueil ou de la classe de 3e-4e lisait l’histoire en français.

Pour la traduction des albums, les élèves sont partis de la version française de l’album et ils se sont attelés à le traduire dans leur LO. Pour ce faire, ils ont poursuivi le travail de compréhension du texte en français avec l’enseignant, puis ils ont dû composer entre une traduction mot à mot, littérale, et une traduction du sens général de l’histoire. À quelques reprises, un interprète les a aidés, notamment en suscitant un travail métalinguistique par une comparaison des codes linguistiques, des graphèmes et des phonèmes, des mots et de leurs référents culturels, etc.

Activité réalisées par les élèves allophones à partir de l’album illustré Le Grand Voyage du petit mille-pattes.

Intégration, langagière, culturelle et sociétale
Nos diverses démarches pédagogiques développées par les 2 enseignants visaient à soutenir l’apprentissage de la LA et à assurer une véritable intégration, langagière et culturelle, de leurs élèves, notamment en octroyant à leurs LO un réel statut à la fois didactique (appui à l’apprentissage du français) et sociolinguistique (reconnaissance), et en les mettant en contact avec des camarades des classes ordinaires. Ces démarches reposent sur divers principes qui correspondent à ceux du plan d’études romand (PER) : prise en compte de la langue d’origine, développement d’un répertoire plurilingue, didactique intégrée, centration sur les genres textuels tels le conte et les albums de jeunesse, etc. Elles sont concrétisées par des activités de production et de compréhension plurilingues proposées aux élèves. Centrées ainsi sur le développement de compétences langagières plurilingues et de compétences narratives, ces activités prenaient place dans un travail plus large de socialisation qui devait donner sens aux apprentissages effectués dans le contexte concret dans lequel avait lieu le projet : contacts avec les élèves de la classe partenaire de 3e-4e années et avec la population (familles des élèves, bibliothécaires, etc.).

Les activités réalisées dans le travail de traduction du français vers les LO ont conduit les élèves à différents apprentissages. Ils ont d’abord dû comprendre l’histoire en français, et ont donc progressé dans cette langue, avant de traduire dans leur LO, dans laquelle ils ont également appris au niveau linguistique (grammaire, vocabulaire, etc.), en lecture et en écriture. Traduire a aussi amené les élèves à comparer les langues entre elles et à découvrir qu’elles sont certes différentes, parfois radicalement, mais qu’il y a toujours des ponts, des moyens de s’appuyer sur le connu pour aller vers l’inconnu. Au final, les albums bilingues qui en ont résulté sont devenus comme des médiateurs entre les différentes langues et cultures concernées.

Mettre l’élève migrant en position d’apprendre le français tout en développant son répertoire plurilingue.

Ce projet s’avère novateur par la manière dont il a pris en compte les LO des élèves et par la place du « livre » qui permet de réaliser de nombreuses activités (lectures-narrations, traductions, mimes, etc.), en LO et en LA, pour développer les compétences sociolangagières des élèves et leur répertoire pluriel. En plaçant ainsi des livres bilingues au centre du projet, les enseignants ont permis un décloisonnement des langues et une ouverture à la diversité linguistique et culturelle, tant pour les élèves de la classe d’accueil que pour leurs camarades plus jeunes des classes ordinaires.

Activité réalisées par les élèves allophones à partir de l’album illustré Le Grand Voyage du petit mille-pattes.

Mais le principal apport du projet* réside dans une véritable reconnaissance des langues de ces élèves, qui leur a redonné une confiance en eux, une sécurité qui rendent possibles les apprentissages et la construction d’une identité nouvelle, plurielle. Ce projet renvoie ainsi à des enjeux à la fois didactiques et sociaux : mettre l’élève migrant en position d’apprendre le français tout en développant son répertoire plurilingue, en s’appuyant sur celui-ci et sans « perdre » ce qu’il a acquis, tout en l’aidant à s’intégrer dans la classe et, plus largement, dans la société.

* Ce projet s’est poursuivi avec la confection de nouveaux sacs d’histoires et de nouvelles activités d’accompagnement (théâtre, visite de bibliothèques interculturelles, etc.). Une plateforme est en cours d’élaboration. Contact : carole-anne.deschoux@hepl.ch.

Bibliographie
• Guillaumond, F. & Célerier, A. (2001). Pas si grave !, Paris : Magnard, coll. Que d’histoires !
• Guillaumond, F. & Jamin, V. (2003). Le Grand Voyage du petit mille-pattes. Paris : Magnard, coll. Que d’histoires !
• Perregaux, Ch. (2009). « Le Sac d’histoires, un projet qui a plus d’un tour et plus d’une langue dans son sac », Babylonia, n° 4, p. 73-75.
Roth, M. & De Pietro, J.-F. (2018). « Des Sacs d’histoires pour améliorer l’intégration linguistique et culturelle d’élèves de classe d’accueil : présentation et observation d’un projet innovant », irdp FOCUS.

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