Au Yukon, Isabelle défend les droits linguistiques des francophones
FDLM. 465 - Langue - Etonnants francophones en partenariat avec Destination Francophonie de TV5MONDE
- Propos recueillis par Sarah Nuyten
À chaque numéro, le témoignage d’une personnalité engagée pour la langue française. Aujourd’hui, rencontre avec Isabelle Salesse, directrice générale de l’Association franco-yukonnaise. Arrivée au Yukon (Canada) il y a plus de trente ans, cette Française d’origine a fait de la défense du français en milieu minoritaire le fil conducteur de sa vie.
Je m’appelle Isabelle Salesse. Je suis née en 1967 à Montpellier, dans le sud de la France. J’ai grandi près de la Méditerranée, entourée de mes parents, de mon frère et de mon arrière-grand-mère espagnole. J’ai eu une enfance heureuse, entre le soleil du Midi et les vacances à la montagne, où mon père nous emmenait faire des randonnées. Après des études de lettres modernes, puis une formation de guide interprète français-allemand, rien ne me destinait à m’installer dans le Grand Nord canadien. Pourtant, en juin 1992, à l’âge de 25 ans, je suis arrivée au Yukon. Quelques mois auparavant, j’avais rencontré mon futur mari dans les Alpes françaises, pendant la saison des Jeux olympiques d’Albertville. Nous avons choisi de construire notre vie au Canada.
En milieu minoritaire
Je me souviens encore de mon émerveillement devant l’immensité des paysages yukonnais. Je me souviens aussi de mon premier hiver à -40 °C, en janvier 1993. Je n’en revenais pas d’être capable de survivre à une telle température ! En arrivant, je ne comprenais pas vraiment ce que signifiait vivre en français dans un environnement majoritairement anglophone. C’est lorsque j’ai dû choisir une garderie pour mon fils Kevin que cette réalité m’a rattrapée. J’ai compris à ce moment-là que si je voulais que mes enfants continuent à parler français à l’âge adulte et puissent communiquer avec leurs grands-parents, je devais l’inscrire dans la seule garderie francophone du Yukon, la Garderie du petit cheval blanc.
Cette réflexion a transformé mon parcours. J’ai découvert qu’en milieu minoritaire, une langue ne se transmet pas naturellement : elle se cultive et se protège au quotidien. De 1996 à 2002, j’ai dirigé cette garderie. J’ai acquis une très bonne compréhension des enjeux de la petite enfance en milieu minoritaire et de l’importance de cette garderie comme pépinière de la communauté franco-yukonnaise. J’ai ensuite travaillé dans le domaine de la formation des adultes avant de devenir, en 2012, directrice générale de l’Association franco-yukonnaise, un poste que j’occupe toujours aujourd’hui.
Demeurer vigilant
Mon travail consiste à défendre les droits des francophones et à contribuer à la vitalité de notre communauté. L’Association franco-yukonnaise agit à la fois comme porte-parole politique et comme moteur du développement communautaire. Nous œuvrons dans des domaines aussi variés que l’emploi, l’immigration francophone, la jeunesse, les arts et la culture, les services aux aînés ou encore l’accès à la justice en français. Notre objectif est simple : assurer ou favoriser l’offre de services essentiels en français. Nous offrons également des activités et évènements qui célèbrent la francophonie yukonnaise. Au Yukon, la francophonie est reconnue et respectée. Les programmes d’immersion sont très populaires et les établissements francophones affichent souvent complet. Mais, comme dans toute communauté en situation minoritaire, il faut demeurer vigilant. Les acquis ne sont jamais définitifs et il reste encore beaucoup à faire pour garantir l’accès aux services en français.
Le français représente pour moi bien plus qu’un moyen de communication. C’est ma langue maternelle, celle de mon histoire familiale, mais aussi celle de mon engagement professionnel. La francophonie m’a offert la possibilité d’élever des enfants bilingues qui parlent toujours français aujourd’hui et s’identifient comme francophones. C’est sans doute l’une de mes plus grandes fiertés. J’aimerais que mes petits-enfants parlent eux aussi français, et que mes enfants continuent de leur parler dans cette langue.
Malgré mon parcours, certains francophones du Yukon ont encore du mal à reconnaître la légitimité de leader de la francophonie, car je ne suis pas originaire du Canada. En plus je suis française… Or pour certains Franco-canadiens de souche, les Français ont la réputation d’être arrogants et de croire que leur français est meilleur que celui des autres. On me dit régulièrement « Oh mais toi t’es pas une vraie française, t’es cool! » Cela m’étonne toujours, car je suis française avant tout, mais je vis au Canada depuis 34 ans. J’ai passé plus de la moitié de ma vie ici au Yukon, je suis un mélange. Et je n’y connais rien ni en vin ni en fromage !

