Vie de profs : celle qui refusait de se reposer sur ses lauriers

Posté le par Le français dans le monde
Propos recueillis par Sarah Nuyten - numéro 464

Anda-Diana Iordache, 28 ans, enseigne le français comme on cultive un jardin : avec exigence, patience et créativité. Depuis sa Roumanie natale, cette professeure de FLE amoureuse de poésie et de musique transforme chacun de ses cours en spectacle vivant, faisant de l’enseignement de la langue un terrain de jeu à réinventer sans cesse.

Je suis née au mois de mai, le mois des fleurs. J’aime l’odeur des tilleuls chantés par le grand poète roumain Eminescu ; c’est sans doute ce qui explique mon attachement aux fleurs, mais aussi aux enfants, que je vois comme des fleurs vivantes. Je suis fille unique, mais j’ai grandi entourée de héros d’histoires : « Le Petit Chaperon rouge », « Bel-Enfant de la larme », « L’Empereur Aleodor », et tant d’autres contes que me racontait mon grand-père. Notre bibliothèque était le plus grand trésor de ma famille : un mélange de livres pour enfants, de littérature roumaine, française, anglaise… Mes premiers amis français furent d’ailleurs les magazines « Toupie » et « Toboggan ». J’en conserve toute une collection, aux côtés des « lectures en français facile » et de « J’apprends à lire en français ».

Les mots sont entrés très tôt dans ma vie, comme des compagnons fidèles : j’ai appris à lire à trois ans. Depuis, la littérature occupe une place centrale dans mon quotidien. À l’école, au collège puis au lycée, j’aimais aussi beaucoup les langues étrangères. À l’université, cette étincelle s’est transformée en feu, notamment grâce à une rencontre : celle de ma professeure de français, une femme à la fois souriante, bienveillante et exigeante. Lorsqu’elle entrait en classe, j’avais l’impression que les rayons du soleil venaient caresser mon âme. Et quand elle parlait français, je ne savais pas si c’était elle ou le printemps que j’entendais. J’ai trouvé en elle l’image du professeur idéal que je cherchais depuis longtemps.

 

L’enseignement dans le sang

L’amour de l’enseignement coule dans mes veines. Ma mère est professeure de roumain-français, ma grand-mère maternelle l’était aussi, ma grand-mère paternelle était institutrice et mon père professeur d’EPS. Enseigner à mon tour a toujours été une évidence. Petite, quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je répondais : être enseignante, comme eux ! Je suis restée fidèle à ce rêve. J’ai étudié la langue et la littérature roumaine et française à l’université Ovidius de Constanța et suis titulaire d’un master bilingue français-anglais sur le plurilinguisme. Après le concours de titularisation en 2020, j’ai obtenu un poste dans un collège de ma ville natale, Călărași, une petite commune du sud de la Roumanie, tout près du Danube. J’y enseigne le FLE depuis six ans auprès d’élèves de 11 à 15 ans.

En Roumanie, le français est perçu comme une langue élégante, riche culturellement, associée à la diplomatie, à la littérature et à l’histoire européenne. Beaucoup de Roumains considèrent que maîtriser le français ouvre des opportunités professionnelles, mais certaines idées reçues persistent : le français serait une langue difficile à apprendre, voire réservée à une élite. La langue de Molière reste néanmoins largement étudiée, même si sa popularité est parfois éclipsée par l’anglais. Pour ma part, je pense que plusieurs langues étrangères gagnent à cohabiter. J’encourage ainsi mes élèves à aller vers le plurilinguisme, que nous abordons en classe. À partir d’un mot, nous voyageons du latin vers le français, l’espagnol, l’italien, le portugais… Le plurilinguisme est une formidable porte ouverte vers d’autres mondes.

 

Innover sans relâche

Apprendre le français, pour moi, ne consiste pas seulement à acquérir une compétence : c’est devenir plus puissant intellectuellement et culturellement. Cette langue ouvre l’esprit, affine la pensée et permet de se situer dans un monde plus large. Elle ne se limite pas à un outil de communication, mais façonne notre manière de penser et devient un levier pour se positionner et progresser. Ce n’est pas une langue « optionnelle », ni un luxe culturel, mais un critère d’excellence et un vecteur d’émancipation intellectuelle. D’ailleurs, la langue française est celle qui a le plus influencé la langue roumaine à partir du XIXᵉ siècle. Beaucoup de jeunes issus de familles aisées se rendaient à Paris pour poursuivre leurs études. Dès 1775, le prince Alexandre Ipsilanti a réorganisé l’enseignement en Valachie selon le modèle français et a introduit le français comme langue obligatoire dans les écoles. De fait, la langue française en Roumanie possède un passé, un présent et, surtout, un avenir.

Je conçois chaque cours de FLE comme un petit spectacle et suis une adepte de la nouveauté. En classe, je mobilise toute une palette d’outils et d’approches innovantes : PowerPoint, tableau interactif, chanson, exploitation de bandes dessinées, applications de ludification, jeux de rôles, création de haïkus, séquences de films, visites virtuelles au Louvre ou des rues de Paris… Je veux qu’aucun cours ne ressemble au précédent. Chaque cours doit surprendre par un détail, un petit pas de côté qui va motiver les élèves. J’ai toujours un atout dans la manche pour susciter leur intérêt : une question – « À quoi sert ce que nous apprenons ? », une plaisanterie, un proverbe, un « Savez-vous ? », une devinette, une virelangue, un jeu kinesthésique… Mais rien n’est laissé au hasard : derrière la spontanéité de mes astuces se cache une préparation minutieuse et de longues heures de travail.

N’oubliez pas les paroles

J’aime aussi utiliser la poésie, qui est une de mes passions. Depuis l’enfance, je récite des poèmes en français. Aujourd’hui, je les partage avec mes élèves, qui apprennent à leur tour à les déclamer, comme de véritables acteurs. La chanson occupe également une place centrale dans mon enseignement. La musique fait partie de moi – je suis une grande fan de l’Eurovision – et je crois qu’un cours agréable doit s’appuyer sur une mélodie ! Mes élèves y ont pris goût et me demandent désormais : « Et la chanson ? ».

Je suis convaincue qu’un enseignant ne doit jamais se contenter de la routine, mais se réinventer sans cesse, pour rester en phase avec les générations à venir. Je participe à des conférences, des webinaires, je publie, je continue de me former. L’apprentissage est un voyage qui dure toute la vie. J’ai l’intention de commencer un doctorat, mais j’aimerais aussi être prof dans un lycée ou une université, en Roumanie ou ailleurs. Je rêve de découvrir Paris, où je ne suis jamais allée. Mais avant tout, je souhaite continuer à enseigner, comme on fait pousser des fleurs.

 

L’intercompréhension à l’honneur

En partant des besoins de certains élèves, dont les parents cherchent du travail à l’étranger (Italie, Espagne, Portugal, Grèce, Allemagne, Angleterre), Anda-Diana Iordache a eu l’idée d’introduire dans ses cours un « moment plurilingue ». Beaucoup de ces enfants tentent en effet d’apprendre quelques mots de la langue du pays visé, pour faire plaisir à leurs parents. De cette pratique est né un contenu en ligne volontairement simple : à partir du latin, Anda-Diana décline un mot dans plusieurs langues romanes (français, roumain, italien, espagnol, portugais). Une façon concrète de montrer les liens entre les langues et d’encourager le plurilinguisme.

https://momentplurilingue.substack.com

 

Aucun commentaire

Laisser un commentaire