Actualité de l'enseignement bilingue
Présentation

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Banal, inéluctable : l'extraordinaire développement des communications, la multiplication des " informations ", ont pour effet de générer de nouvelles demandes sociales, notamment en matière de formation en langues étrangères, ce qui, naturellement, interpelle et le plus souvent déstabilise les systèmes éducatifs.

D'où l'essor actuel, l'actualité, de l'enseignement bilingue - enseignement scolaire en deux langues - en dépit de résistances de toutes natures, notamment dans les pays qui, comme la France, ont imposé dans l'enseignement obligatoire une langue unique d'enseignement (une nation… un État… une langue) au prix d'un combat politico-linguistique multiséculaire.
Les très nombreux dispositifs d'enseignement bilingue mis en place de par le monde ont presque toujours pour objectif essentiel d'améliorer les performances d'apprentissage de la deuxième langue : ainsi en est-il des programmes dits "d'immersion" canadiens, qui ont été inventés voici une trentaine d'années pour améliorer les compétences en langue française des anglophones du Québec ; mais le Canada n'est pas un cas isolé et, d'une façon générale, la demande parentale d'enseignement bilingue est à visée linguistique d'où, corrélativement, dans les pays non anglophones, la demande ultra majoritaire de l'anglais comme deuxième langue du cursus bilingue…
Il est bien sûr tout à fait exact que l'enseignement bilingue améliore les performances en langue 2, dans la mesure où cette deuxième langue devient pour l'apprenant instrumentale, véhiculaire, c'est-à-dire outil pour apprendre ; il est maintenant démontré en effet qu'on apprend mieux une langue lorsqu'on se sert de cette langue pour apprendre autre chose que la langue elle-même.

Mais il est sans doute regrettable que l'on "réduise" ainsi l'enseignement bilingue à un dispositif ne visant qu'à mieux maitriser une deuxième langue.
Pour rester d'abord dans le champ linguistique, comment ne pas souligner que ce dispositif améliore aussi de manière sensible les compétences en langue première (le bilinguisme "additif" de Lambert) en favorisant l'émergence de compétences métalinguistiques transversales, comment ne pas signaler les bénéfices en termes de développement de compétences de lecteur, de traducteur, d'interprète ; comment ne pas voir, finalement, que l'enseignement bilingue est bien de nature à développer de précieuses capacités à comprendre et apprendre d'autres langues ("l'educazion linguistica" de Titone, ou "l'awareness" d'Hawkins…)
Mais bien d'autres objectifs peuvent être poursuivis.

Des objectifs sociologiques et culturels naturellement, visant à conserver et développer des patrimoines linguistico-culturels, c'est-à-dire des manières d'exister, de dire et penser le monde, d'où la parole donnée dans ce numéro aux bilinguismes faisant vivre les langues régionales.
Des objectifs de tolérance, d'humanisme, de fraternité, ce que développe ici même N. Mäsch lorsqu'il parle de langue du partenaire, au-delà de la langue du voisin…
Des objectifs cognitifs aussi, c'est-à-dire d'amélioration des capacités d'apprentissage, d'exploration, d'approfondissement ou d'affinement des concepts ; ce que D. Coste souligne lorsqu'il pointe les apports de l'enseignement bilingue au niveau de la construction des connaissances et ce que J.-P. Rioux illustre en s'interrogeant à propos de la construction de l'histoire de l'Europe.

La problématique de l'enseignement bilingue est donc à la fois plus riche et plus complexe qu'il n'y parait car les objectifs, les méthodologies et les acteurs sont multiples.
Nous avons choisi de structurer ce numéro en privilégiant trois entrées, naturellement en interrelation :

1. L'entrée institutionnelle d'abord :
On sait bien sûr, depuis longtemps, que les politiques linguistiques des États et des nations ne sont pas innocentes (la guerre des langues), ce que M. Sigüan illustre parfaitement en dressant un panorama actualisé de l'Europe linguistique.
En matière d'enseignement bilingue, la Vallée d'Aoste apparaît de plus en plus comme un cas exemplaire de politique linguistique volontariste, et R. Decime nous relate avec rigueur et précision les étapes de sa mise en œuvre.

Malgré les résistances évoquées précédemment, la France n'a donc pas pu échapper à l'introduction d'autres langues instrumentales dans son système éducatif - même si c'est à dose homéopathique et seulement au niveau du lycée - et saluons le développement rapide des sections européennes, créées en 1992, dont J. Collet-Sassère et T. Pistilli font ici une présentation minutieuse en mettant en avant leurs bénéfices et leur caractère innovant.
Pour la France encore, il était important - et d'actualité - de faire s'exprimer des acteurs de dispositifs bilingues "langue française-langue régionale" à l'heure où le débat à propos des langues régionales s'étend. D. Morgen pour l'Alsace, J.-D. Robin pour la Bretagne, I. Lichau et C. Leralu pour le Pays basque rendent compte d'un enseignement bilingue largement méconnu et qui se développe partout en Europe. Il convient aussi de signaler qu'en France, au-delà de ces trois exemples, d'autres dispositifs bilingues français-langue régionale fonctionnent en Corse, Catalogne, Occitanie…
En matière de politique linguistique extérieure, la France, comme de nombreux États, a une longue tradition. M. Sellier - depuis le ministère des Affaires étrangères à Paris - fait ici le point concernant le développement des classes bilingues hors de France dont la langue française est seconde langue d'enseignement, cependant qu'A. Grassin, conseiller culturel à Madrid, donne un point de vue "de terrain", en mettant en évidence les nécessaires adaptations aux spécificités locales, tant en termes d'objectifs qu'en termes de méthode.

Au niveau même des choix des disciplines à enseigner en langue 2, les États et leurs institutions sont quelquefois très volontaristes, comme l'illustrent les propos de N. Mäsch (Allemagne) et A. Basçavusoglu (Turquie).
D'où, au total, des enseignements bilingues extrêmement divers et diversifiés, et la nécessité de typologies comme celle que nous propose ici H. Baetens-Beardsmore.

2. L'entrée conceptuelle ensuite :
Les objectifs étant plus ou moins explicités, quel corpus théorique pour conduire l'enseignement bilingue ?
Trop souvent en effet, des programmes et dispositifs sont lancés sans hypothèses clairement formulées, et de nombreux échecs sont imputables à ce déficit de préparation théorique, ce qu'A. Vivet illustre avec force par son analyse des jeunes enfants immergés en français dans de nombreuses écoles françaises hors de France.

Et que fait-on, d'une façon générale, des compétences langagières acquises en langue maternelle lorsque la langue 2 intervient dans le cadre d'un enseignement bilingue ? Comment traite-t-on les inévitables relations entre langue source et langue nouvelle ?
C. Blanche-Benveniste a conduit une recherche - Eurom 4 - concernant l'intercompréhension dans le cas des langues romanes et explique ici l'intérêt qu'il y a à développer dans l'enseignement bilingue le "souci" comparatif-contrastif.
Dans une perspective proche, L. Gajo, pour sa part, plaide pour une partielle dissolution de l'opposition L1/L2, dans le cadre d'un point de vue bilingue sur le bilinguisme.

Mais comme on l'a dit, l'enseignement bilingue n'a pas que des avantages d'ordre linguistique et V. Castellotti, toujours à propos de l'exemple de la Vallée d'Aoste, souligne l'intérêt de l'alternance des langues pour la construction de savoirs bilingues, ce que D. Coste confirme en formulant de judicieuses remarques concernant les bénéfices conceptuels inhérents à un enseignement bilingue alterné.
Dans le même ordre d'idées, et dans le champ disciplinaire qui est le sien, J.-P. Rioux, en historien, formule avec force que l'enseignement bilingue ne sert pas seulement à apprendre une même histoire en deux langues, mais devrait contribuer à " connaitre et faire, ensemble, intensément et raisonnablement, l'histoire de l'Europe "

3. L'entrée méthodologique et didactique enfin :
Des pays d'Europe centrale et orientale ont choisi "l'année zéro"; mais exploite-on suffisamment au plan pédagogique cette courageuse décision institutionnelle ? J.-M. Caré s'interroge…
Par ailleurs, est-il légitime d'utiliser des méthodologies d'enseignement de français langue étrangère pour mettre en place une langue à laquelle on va demander de fonctionner comme langue scolaire d'apprentissage ? L'itinéraire professionnel de G. Vigner l'a conduit à analyser finement cette problématique et sa contribution devrait permettre aux praticiens de se donner des repères et des pistes de travail.

Et puisque l'apprentissage d'une langue seconde ne peut pas, chez l'apprenant, ignorer les compétences langagières acquises grâce à la langue maternelle, comment, concrètement, à l'école, au collège ou au lycée, rendre positive et féconde cette articulation ? Comment l'enseignant de langue seconde peut-il travailler avec l'enseignant de langue première ? Mais aussi et par ailleurs, comment l'enseignant de langue seconde peut-il travailler avec l'enseignant qui enseigne une discipline dans cette langue seconde ? P. Hanse, en poste depuis plusieurs années dans des sections bilingues d'Europe Centrale et de l'Est, analyse avec finesse les différentes facettes de cette double articulation, en fournissant des clés et des outils pour améliorer leur mise en place.
Au total, reconnaissons que les recherches-actions liées aux pratiques pédagogiques des classes bilingues sont rares et que ces dernières sont largement à inventer, à identifier, à théoriser. C'est la raison pour laquelle j'ai tenté d'inventorier et d'ordonner celles que j'ai pu rencontrer et impulser, avec l'objectif premier d'inciter à en inventer en permanence de nouvelles.

C'est là un travail de formation d'enseignants et H. L. Krechel témoigne ici des efforts qui sont faits en Rhénanie-du-Nord-Wetsphalie en ce domaine.
La France n'est pas très en avance, hélas, concernant cette formation particulière, d'où l'intérêt et l'importance de souligner le démarrage en Alsace d'un centre spécifique à Guebwiller décrit ici par D. Morgen, et de rappeler bien sûr que, depuis de longues années, le CIEP s'est préoccupé de la formation des professeurs enseignant le français et en français dans les sections bilingues francophones hors de France, ce que la contribution de J. Demarty décrit et souligne avec précision.
L'enseignement bilingue se développe partout et le moment est sans doute venu, dans ces temps de réseaux… de tenter de coordonner, fédérer…

L'aventure de l'enseignement bilingue ne fait que commencer…

Jean Duverger
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