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Revue de la fédération internationale des professeurs de français

Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Entretien avec Boutros Boutros-Ghali
« Le monde arabe est prêt à collaborer avec celui qui s’intéresse à lui… »



Ancien ministre égyptien des Affaires étrangères, ancien secrétaire général de l’ONU et secrétaire général de l’OIF jusqu’en 2002, Boutros Boutros-Ghali est un fi n analyste des relations internationales et, notamment, franco-arabes…

Décembre 2007 - N°15



Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Quel rôle peut aujourd’hui jouer la Francophonie dans le monde arabe dans le cadre de la mondialisation et d’une emprise des États-Unis sur toute la région ? Les États-Unis sont aujourd’hui la nouvelle superpuissance dominante, mais le monde arabe souhaiterait diminuer cette infl uence politique. C’est pourquoi il fait appel à l’Europe pour renforcer les liens avec la Francophonie. Rappelons qu’en 1956, à Bandung, en Indonésie, les pays arabes et du tiers-monde avaient mis sur pied le mouvement des non-alignés pour garantir leur indépendance culturelle et politique face au monde occidental. En fait, le non-alignement est toujours d’actualité malgré la fi n de la Guerre froide. Il était fondé sur deux idées : la neutralité dans la confrontation Est-Ouest, et la lutte pour l’indépendance des colonisés contre les colonisateurs dans la confrontation Nord-Sud. Or la confrontation Est-Ouest s’est terminée avec la fi n de la Guerre froide et la confrontation Nord- Sud a abouti à l’indépendance de tous les États. Reste maintenant à renforcer la coopération Sud-Sud qui, seule, pourrait permettre à ces États d’avoir une place dans la mondialisation.

En tant qu’ancien élève de la Mission laïque à Héliopolis, au Caire, ne considérez- vous pas que les missions religieuses et laïques ont su entretenir une francophonie plus forte qu’aujourd’hui.

La France était forte à ce moment, elle jouait à l’époque un rôle à l’échelle internationale. Le monde arabe avait adopté le Code Napoléon, même là où la France n’était pas colonisatrice ! À tel point que toute l’élite égyptienne, sous colonisation anglaise, s’était spécialisée en droit à Paris et à Lyon. D’où le paradoxe qui est aussi à l’origine de l’infl uence de la francophonie dans le monde arabe. L’expédition de Napoléon Bonaparte et les coopérations archéologiques ont aussi été un élément important. Le problème de la France, c’est qu’elle n’a pas de grand fi ls. Le fi ls de la lusophonie est le Brésil et le fi ls de l’anglophonie sont les États-Unis. Mais la France n’a pas eu de fi ls... c’est ce qui fait l’une des faiblesses de la francophonie.

Dans la Francophonie, un croissant est constitué des pays du Maghreb, de l’Égypte et du Liban. Le français peutil jouer un rôle dans l’unité arabe ?

Le français pourrait avoir un rôle à jouer dans cette union de pays arabes à condition qu’il défende le principe de la diversité culturelle. Le déclin du français est dû à l’infl uence américaine, à la mondialisation anglo-saxonne. La langue française ne peut pas agir seule, elle a besoin de l’alliance avec le monde arabe, mais aussi avec les autres langues européennes contre l’uniformisation culturelle.

L’arabophonie, forte de son infl uence dans le monde, a-t-elle vraiment besoin d’autres partenaires ou alliances pour exister ?

Dans le domaine culturel, les pays francophones et arabophones ne pourront résister qu’en s’associant. Quand de Gaulle s’est réconcilié avec l’Allemagne, il a accepté que la langue allemande soit enseignée dans les écoles françaises et, réciproquement, la première langue enseignée en Allemagne a été le français. Mais aujourd’hui, c’est un échec. Lorsqu’un Français rencontre un Allemand, ils communiquent en anglais.

Le français est-il encore, selon vous, une langue de communication entre arabophones ?

En partie, mais cela ne continuera pas sans une volonté politique des États membres de l’Organisation internationale de la Francophonie. Et la France n’a pas cette volonté politique. À mon sens, elle devrait donner un plus grand rôle à l’Organisation internationale de la Francophonie. Elle ne doit pas la considérer comme secondaire ou marginale. Dans l’opinion publique française, on considère tantôt la Francophonie comme une sorte de continuité du colonialisme, tantôt comme une sorte de résistance contre la « superpuissance ». L’opinion publique française ne soutient pas la Francophonie. D’ailleurs, dans les discours politiques de la campagne présidentielle, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy n’ont que peu abordé le thème de la francophonie.

Et du côté arabe, qu’attend-on de la Francophonie ?

S’il y avait une réelle volonté de la part de la France, ils y auraient répondu favorablement. Le monde arabe est en voie de développement, donc son rôle est plus de répondre que de proposer. Aux États- Unis, il y a eu les missions d’échanges culturels et de formation « Fulbright » ainsi que de nombreuses bourses données aux étudiants égyptiens... Pour ma part, j’ai été enseignant en 1954-55 aux États-Unis où de nombreux efforts sont faits pour étendre la culture américaine dans le monde ; sans compter l’infl uence de la télévision, de la radio, du monde des affaires, de la technologie... La comparaison entre la Francophonie et ce qui se passe aux États-Unis est intéressante.

Notamment sur les bourses offertes aux étudiants par les ambassades ?

Les ambassades ne sont qu’un aspect de la question car il y a également les bourses accordées par les organisations gouvernementales, les partis politiques... Le nombre de missions et de colloques américains organisés en Égypte n’est pas comparable avec ce qui est organisé par l’Europe. Le monde arabe est prêt à collaborer avec celui qui s’intéresse à lui, que ce soit d’une façon positive ou négative.

Dernièrement, la nouvelle Cellule de réfl exion stratégique de l’OIF, ancien Haut Conseil de la Francophonie, a proposé un Erasmus francophone, c’est-àdire une forme de programme d’échanges entre étudiants francophones. Est-ce qu’une telle mesure peut relancer la coopération au sein de la Francophonie ?

Bien sûr ! Mais il faudrait encore plus d’universités françaises, francophones dans le monde arabe ! À titre de comparaison, il existe deux universités américaines à Beyrouth et au Caire.

Récemment il y a eu la création de la Sorbonne à Abu Dhabi...

Oui, mais il est encore trop tôt pour pouvoir l’évaluer... (ndlr lire : p. 30)

L’enseignement du français progresse dans les pays du Golfe. Comment agir pour développer ce mouvement ?

Sur ce terrain-là, la volonté politique semble être l’obstacle en France et en Europe. Il faudrait maintenir une certaine spécifi cité culturelle européenne et collaborer avec d’autres spécifi cités culturelles pour protéger, ou plus, démocratiser la mondialisation... Avec une volonté politique, le monde arabe et la Francophonie pourraient collaborer. Dans le cas contraire, si les États-Unis parviennent à s’imposer comme seuls représentants de la culture occidentale, la collaboration s’avérera difficile.

Vous ne semblez pas être optimiste quant à l’avenir de la Francophonie.

Je me suis battu pour que cela change... pour défendre l’idée de la diversité culturelle par le biais de la Francophonie et de l’Unesco... La Francophonie n’a pas seulement pour rôle de défendre la langue française à l’échelle d’un espace limité, elle est aussi une contribution à la démocratisation de la mondialisation. Si on manque de moyens, il vaudrait mieux concentrer tous les efforts sur une région, comme le monde arabe, plutôt que de les disperser dans des pays où on ne parle pas français. Plus généralement, que fait-on pour préserver la culture francophone, arabophone ou lusophone ? Je ne suis pas sûr qu’il y ait une volonté politique. Nous ne nous rendons vraiment pas compte des inconvénients de la mondialisation économique et culturelle. Inconsciemment, nous l’avons aujourd’hui plus ou moins acceptée.

On a l’impression que rien ne bouge et pourtant, le système francophone a mis en place l’année de la Francophonie, des sommets de la Francophonie... Sur le plan ministériel et gouvernemental, la présence de la Francophonie est davantage relayée.

Les choses doivent être vues en grand. Prenons un exemple : la Fédération internationale des professeurs de français. En 2000, à Paris, j’avais rencontré près de 2 500 professeurs de français venus du monde entier... Pourquoi n’est-elle pas intégrée comme opérateur de la Francophonie ? La FIPF est aussi importante que l’Agence universitaire pour la Francophonie ou que TV5Monde !

Justement, les professeurs de français du monde arabe, de Casablanca à Alep, se réunissent, pour la première fois, au Caire. Avez-vous un message à transmettre à ces « chevilles ouvrières » de la francophonie ?

Ils doivent contribuer à la défense de la diversité culturelle de la francophonie. Elle est aussi importante pour la démocratisation de la mondialisation que le multipartisme est essentiel à la démocratie nationale. Il serait important de donner une dimension nouvelle et plus large à la Francophonie. On dépense des millions pour démocratiser les États alors que la démocratie étatique est en train de perdre son importance puisque les principaux problèmes seront résolus à l’échelle internationale et non plus à l’échelle nationale. Si la mondialisation n’est pas démocratisée, la diversité culturelle ne pourra advenir. La diversité culturelle est la condition de la démocratie.

Propos recueillis par François Pradal





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