Quel rôle peut aujourd’hui jouer la Francophonie
dans le monde arabe dans le cadre
de la mondialisation et d’une emprise des
États-Unis sur toute la région ?
Les États-Unis sont aujourd’hui la
nouvelle superpuissance dominante, mais
le monde arabe souhaiterait diminuer
cette infl uence politique. C’est pourquoi
il fait appel à l’Europe pour renforcer les
liens avec la Francophonie.
Rappelons qu’en 1956, à Bandung, en
Indonésie, les pays arabes et du tiers-monde
avaient mis sur pied le mouvement des
non-alignés pour garantir leur indépendance
culturelle et politique face au monde
occidental. En fait, le non-alignement
est toujours d’actualité malgré la fi n de
la Guerre froide. Il était fondé sur deux
idées : la neutralité dans la confrontation
Est-Ouest, et la lutte pour l’indépendance
des colonisés contre les colonisateurs dans
la confrontation Nord-Sud. Or la confrontation
Est-Ouest s’est terminée avec la fi n de
la Guerre froide et la confrontation Nord-
Sud a abouti à l’indépendance de tous les
États. Reste maintenant à renforcer la coopération
Sud-Sud qui, seule, pourrait permettre
à ces États d’avoir une place dans
la mondialisation.
En tant qu’ancien élève de la Mission
laïque à Héliopolis, au Caire, ne considérez-
vous pas que les missions religieuses
et laïques ont su entretenir une francophonie
plus forte qu’aujourd’hui.
La France était forte à ce moment,
elle jouait à l’époque un rôle à l’échelle
internationale. Le monde arabe avait
adopté le Code Napoléon, même là où
la France n’était pas colonisatrice ! À
tel point que toute l’élite égyptienne,
sous colonisation anglaise, s’était spécialisée
en droit à Paris et à Lyon. D’où
le paradoxe qui est aussi à l’origine de
l’infl uence de la francophonie dans le
monde arabe. L’expédition de Napoléon
Bonaparte et les coopérations archéologiques
ont aussi été un élément
important.
Le problème de la France, c’est qu’elle
n’a pas de grand fi ls. Le fi ls de la lusophonie
est le Brésil et le fi ls de l’anglophonie
sont les États-Unis. Mais la France
n’a pas eu de fi ls... c’est ce qui fait l’une
des faiblesses de la francophonie.
Dans la Francophonie, un croissant
est constitué des pays du Maghreb, de
l’Égypte et du Liban. Le français peutil
jouer un rôle dans l’unité arabe ?
Le français pourrait avoir un rôle à
jouer dans cette union de pays arabes
à condition qu’il défende le principe
de la diversité culturelle. Le déclin du
français est dû à l’infl uence américaine,
à la mondialisation anglo-saxonne. La
langue française ne peut pas agir seule,
elle a besoin de l’alliance avec le monde
arabe, mais aussi avec les autres langues
européennes contre l’uniformisation
culturelle.
L’arabophonie, forte de son infl uence
dans le monde, a-t-elle vraiment besoin
d’autres partenaires ou alliances pour
exister ?
Dans le domaine culturel, les pays
francophones et arabophones ne pourront
résister qu’en s’associant. Quand de
Gaulle s’est réconcilié avec l’Allemagne,
il a accepté que la langue allemande soit
enseignée dans les écoles françaises et,
réciproquement, la première langue enseignée
en Allemagne a été le français.
Mais aujourd’hui, c’est un échec. Lorsqu’un
Français rencontre un Allemand,
ils communiquent en anglais.
Le français est-il encore, selon vous,
une langue de communication entre
arabophones ?
En partie, mais cela ne continuera
pas sans une volonté politique des États
membres de l’Organisation internationale
de la Francophonie. Et la France
n’a pas cette volonté politique. À mon
sens, elle devrait donner un plus grand
rôle à l’Organisation internationale de la
Francophonie. Elle ne doit pas la considérer
comme secondaire ou marginale.
Dans l’opinion publique française, on
considère tantôt la Francophonie comme
une sorte de continuité du colonialisme,
tantôt comme une sorte de résistance
contre la « superpuissance ».
L’opinion publique française ne soutient
pas la Francophonie. D’ailleurs, dans les
discours politiques de la campagne présidentielle,
Ségolène Royal et Nicolas
Sarkozy n’ont que peu abordé le thème
de la francophonie.
Et du côté arabe, qu’attend-on de la
Francophonie ?
S’il y avait une réelle volonté de la part
de la France, ils y auraient répondu favorablement.
Le monde arabe est en voie
de développement, donc son rôle est plus
de répondre que de proposer. Aux États-
Unis, il y a eu les missions d’échanges
culturels et de formation « Fulbright »
ainsi que de nombreuses bourses données
aux étudiants égyptiens... Pour ma part,
j’ai été enseignant en 1954-55 aux États-Unis où de nombreux efforts sont faits
pour étendre la culture américaine dans
le monde ; sans compter l’infl uence de la
télévision, de la radio, du monde des affaires,
de la technologie... La comparaison
entre la Francophonie et ce qui se passe
aux États-Unis est intéressante.
Notamment sur les bourses offertes aux
étudiants par les ambassades ?
Les ambassades ne sont qu’un aspect
de la question car il y a également les bourses
accordées par les organisations gouvernementales,
les partis politiques... Le
nombre de missions et de colloques américains
organisés en Égypte n’est pas comparable
avec ce qui est organisé par l’Europe.
Le monde arabe est prêt à collaborer
avec celui qui s’intéresse à lui, que ce soit
d’une façon positive ou négative.
Dernièrement, la nouvelle Cellule de
réfl exion stratégique de l’OIF, ancien
Haut Conseil de la Francophonie, a proposé
un Erasmus francophone, c’est-àdire
une forme de programme d’échanges
entre étudiants francophones. Est-ce
qu’une telle mesure peut relancer la coopération
au sein de la Francophonie ?
Bien sûr ! Mais il faudrait encore plus
d’universités françaises, francophones
dans le monde arabe ! À titre de comparaison,
il existe deux universités américaines
à Beyrouth et au Caire.
Récemment il y a eu la création de la
Sorbonne à Abu Dhabi...
Oui, mais il est encore trop tôt pour
pouvoir l’évaluer... (ndlr lire : p. 30)
L’enseignement du français progresse
dans les pays du Golfe. Comment agir
pour développer ce mouvement ?
Sur ce terrain-là, la volonté politique
semble être l’obstacle en France et en Europe.
Il faudrait maintenir une certaine
spécifi cité culturelle européenne et collaborer
avec d’autres spécifi cités culturelles
pour protéger, ou plus, démocratiser
la mondialisation... Avec une volonté
politique, le monde arabe et la Francophonie
pourraient collaborer. Dans le
cas contraire, si les États-Unis parviennent
à s’imposer comme seuls représentants
de la culture occidentale, la collaboration
s’avérera difficile.
Vous ne semblez pas être optimiste
quant à l’avenir de la Francophonie.
Je me suis battu pour que cela
change... pour défendre l’idée de la diversité
culturelle par le biais de la Francophonie
et de l’Unesco... La Francophonie
n’a pas seulement pour rôle de défendre
la langue française à l’échelle d’un
espace limité, elle est aussi une contribution
à la démocratisation de la mondialisation.
Si on manque de moyens, il vaudrait
mieux concentrer tous les efforts
sur une région, comme le monde arabe,
plutôt que de les disperser dans des
pays où on ne parle pas français. Plus
généralement, que fait-on pour préserver
la culture francophone, arabophone
ou lusophone ? Je ne suis pas sûr
qu’il y ait une volonté politique. Nous
ne nous rendons vraiment pas compte
des inconvénients de la mondialisation
économique et culturelle. Inconsciemment,
nous l’avons aujourd’hui plus ou
moins acceptée.
On a l’impression que rien ne bouge
et pourtant, le système francophone a
mis en place l’année de la Francophonie,
des sommets de la Francophonie...
Sur le plan ministériel et gouvernemental,
la présence de la Francophonie
est davantage relayée.
Les choses doivent être vues en grand.
Prenons un exemple : la Fédération internationale
des professeurs de français.
En 2000, à Paris, j’avais rencontré près de
2 500 professeurs de français venus du
monde entier... Pourquoi n’est-elle pas
intégrée comme opérateur de la Francophonie
? La FIPF est aussi importante
que l’Agence universitaire pour la Francophonie
ou que TV5Monde !
Justement, les professeurs de français
du monde arabe, de Casablanca à Alep,
se réunissent, pour la première fois, au
Caire. Avez-vous un message à transmettre
à ces « chevilles ouvrières » de
la francophonie ?
Ils doivent contribuer à la défense
de la diversité culturelle de la francophonie.
Elle est aussi importante pour
la démocratisation de la mondialisation
que le multipartisme est essentiel à la
démocratie nationale. Il serait important
de donner une dimension nouvelle
et plus large à la Francophonie. On
dépense des millions pour démocratiser
les États alors que la démocratie étatique
est en train de perdre son importance
puisque les principaux problèmes
seront résolus à l’échelle internationale
et non plus à l’échelle nationale. Si la
mondialisation n’est pas démocratisée,
la diversité culturelle ne pourra advenir.
La diversité culturelle est la condition
de la démocratie.
Propos recueillis par François Pradal
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