Il y a environ trois ans est apparue
en français une nouvelle expression,
ça va le faire (pour « ça ira », « ça marchera
»), ou ça ne va pas le faire, ça le fera
pas, avec le sens contraire. Très utilisée,
cette forme était cependant limitée à une
classe d’âge, celle des jeunes, en particulier
des étudiants. C’est-à-dire que les gens
de ma génération l’entendaient, la comprenaient
mais ne l’utilisaient pas. Et voici
début octobre 2009 que, suivant à la télévision
un entretien avec un
homme politique (Jean-
François Copé), je l’entends
dire : « Ça ne va pas le faire. »
Et, en réfléchissant, je me
dis qu’il doit m’arriver, moi
aussi, de l’employer. Volonté
de faire « jeune » ou usage
« normal » ? Je n’en sais rien,
mais il est intéressant de voir
comment la langue se renouvelle
et comment elle se débarrasse
parfois (mais pas toujours)
tout aussi vite de ses
innovations.
Flux et reflux
des néologismes
Chaque génération apporte
ainsi son lot de néologismes
ou d’usages nouveaux.
Souvenez-vous des diverses
façons dont les générations
successives ont exprimé leur
contentement : c’est bath, c’est
chouette, c’est super, c’est extra,
puis c’est giga, c’est géant, c’est
trop, etc. Nous pourrions presque
mettre des dates sur ces
expressions, qui se déposent
dans la langue comme des fossiles
dans une couche géologique.
Il y a un peu plus de trente
ans, le pied s’abattait sur le français :
c’est le pied !, prendre son pied… L’expression
était ancienne, venant de la pratique
des chefs de bandes de mettre au pied de
leurs complices leur part de butin après
un cambriolage par exemple : chacun prenait
son pied, c’est-à-dire sa part. Puis le
sens s’est élargi : prendre sa part de plaisir
(sexuel), d’où c’est le pied, qui venait
s’ajouter à la liste ci-dessus, c’est bath,
c’est chouette, etc. Or mes étudiants, que
j’interrogeais sur ce point, m’ont dit que
c’est le pied « faisait vieillot ». En trente
ans, donc, une expression jusque-là limitée
à des usages très spécialisés (le milieu
des cambrioleurs) est devenue à la mode, a été utilisée par tout le monde, puis s’est
raréfiée pour, enfin, être considérée comme
vieillotte. Faut-il en conclure que, dans la
langue comme dans le vêtement, l’avenir
de la mode est de se démoder ? Rien n’est
moins sûr, comme nous allons le voir.
Il y a vingt ans, la préposition sur voyait
ses emplois s’élargir considérablement. Être
sur Paris, pour être à Paris, aller sur Marseille
pour aller vers Marseille (cet emploi
était jusque-là réservé au domaine militaire
: les armées marchent sur Marseille).
Comme le pied, cet usage a d’abord surpris,
il a aussi énervé les puristes, puis il
s’est ensuite généralisé et on continue de
l’entendre quotidiennement. Dans un cas,
vieillissement, dans l’autre, adoption – du
moins pour l’instant. Car il est difficile, voire
impossible, de prévoir les mouvements de la
langue. Je ne sais pas quel sera l’avenir de
ça va le faire ou ça va pas le faire, si l’expression
va perdurer ou disparaitre, si elle
fera « vieillot » dans un an, dans dix ans…
Mais il serait amusant de faire un relevé de
ces expressions météorites,
qui passent dans le ciel linguistique,
font trois petits
tours et puis s’en vont. Le
pied, sur, ça va le faire : ces
trois expressions peuvent
ainsi être prises comme des
indicateurs parmi d’autres
d’évolution, et nous montrent
l’imprévisibilité du
changement. La linguistique
explique, rationalise
(mais a posteriori)
les changements dans
le domaine des sons par
l’intermédiaire de lois
phonétiques, mais cela
est impossible dans le
domaine du lexique :
aucune « loi sémantique
» ne pourrait expliquer
c’est le pied ou ça
va le faire, et aucune
loi statistique ne pourrait
nous dire leur avenir.
Nous sommes dans
le domaine de l’indécidable.
La langue fonctionne
ainsi un peu comme
une éponge qui se gorge
d’eau puis, si on la
presse, rejette le liquide
mais reste humide.
Elle retient certains des
mots nouveaux, certaines des expressions
nouvelles qui apparaissent cycliquement, en
général une minorité, et rejette les autres qui
deviennent des fossiles linguistiques. Alors,
ça va le faire, ça va pas le faire ? L’avenir
nous le dira.
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