« En créant pour l’homme une possibilité conventionnelle de parler avec lui-même dans différents langages, en codant différemment son propre moi, l’art aide l’homme à résoudre une des questions psychologiques les plus importantes : la détermination de son être propre » (Lottman,
La structure du texte artistique).
Observant une œuvre d’art, l’être humain essaie de s’y retrouver : son identité le guide et le programme. Nous nous intéresserons dans cet article à la littérature de jeunesse – et en particulier au conte islamique – en tant qu’objet littéraire permettant au jeune lecteur musulman d’acquérir des savoirs sur sa religion, ses origines et par là de construire son identité et de s’inscrire dans sa propre généalogie.
Notre corpus est formé d’une série de contes traitant de la biographie du Prophète Mohammed ; chaque conte étant consacré à un épisode de sa vie. Ces contes sont publiés aux éditions Light Children’s (États-Unis) dans la collection « Extraits de la vie du Prophète ».
De la lecture à l’identification
Chercher à trouver son identité, essayer de s’identifier aux personnages des contes étudiés met en jeu les différents processus de la lecture définis par Jouve dans
La lecture. Le processus cognitif s’adresse aux compétences intellectuelles et aux capacités réflexives du lecteur. Le processus affectif joue, lui, sur le pathos. Il induit les émotions qui pousseront le lecteur à l’action et s’appuie sur la
captatio benevolentiae, autrement dit la capacité à susciter le désir d’aller plus loin. Nous passons ensuite de ce mode « identifico-émotionnel » au processus symbolique : le sens saisi lors de l’acte de lecture prend place dans le contexte culturel du lecteur.
La lecture frappe donc l’esprit du lecteur et constitue le vecteur de transmission d’une certaine norme religieuse et morale, de certains principes destinés à faire évoluer sa mentalité et mettre en action ses comportements. Le lecteur est invité à décrypter les modèles proposés dans les livres en s’appuyant sur son propre contexte culturel. Il le fait à partir des éléments paratextuels à commencer par les titres mêmes :
Les petits cailloux, Les fourmis intelligentes, Omar et les araignées, Les abeilles de Taif, Les colombes de la grotte, La chamelle sacrée, Les petites gazelles, Les arbres de la Mecque. Ces titres thématiques désignent des personnages présentés par une dénomination générique (animaux, insectes, flore) qui a une valeur symbolique : le bestiaire mis en scène est cité dans le Coran. Aux abeilles, fourmis et araignées sont consacrées des sourates tout entières du Coran. Quant aux colombes, nul musulman ne peut oublier le rôle qu’elles ont joué lors de l’émigration du Prophète depuis la Mecque vers Médine. Le choix des prénoms et des indications topographiques est aussi une stratégie permettant aux titres de favoriser l’identification. Cette valeur symbolique du titre place le lecteur dans l’atmosphère arabo-musulmane racontée dans les récits.
La quatrième de couverture constitue également un espace éditorial stratégique. Elle est la même pour tous les contes, présente les raisons pour lesquelles les personnages choisis sont des animaux ou des arbres : « La prophétie du Prophète n’est pas limitée à l’humanité, au contraire, elle inclut les animaux, les arbres, les pierres et tant d’autres êtres existant dans cet univers, en fait toute la création. » L’objectif des contes est de « présenter un modèle à suivre ». Quant au mode de narration de ces récits, « c’est à travers le regard de certains d’entre eux, peut-on lire, que nous avons essayé de raconter la vie de Notre Prophète ».
La fonction de cette page n’est pas seulement descriptive mais également conative car elle met à la disposition du lecteur des informations considérées comme indispensables pour une lecture active et elle illustre la norme ébauchée dans les contes. Il ne s’agit pas seulement d’une défense et illustration d’un modèle mais plutôt d’un passage à la pratique : les récits réalisent ce que Jauss appelle, dans l’essai intitulé
Pour une esthétique de la réception, « les effets créateurs de normes ». Le passé de la biographie du Prophète se fait présent et devient ensuite futur : « Le conte implique automatiquement une continuité avec le passé […], la nécessité de symboliser la cohésion sociale de certains groupes de lettrés, l’intention d’inculquer des croyances et des protocoles de comportement à de jeunes mondains enfin la construction implicite d’une communauté nationale », écrit Jauss.
Ce but est aussi celui des préfaces des livres qui précisent en préalable le public visé (« Chers enfants ») et utilisent le pronom de la deuxième personne du pluriel pour s’adresser directement à lui. Parfois l’émetteur et le récepteur du texte se fondent en une seule entité. L’interaction entre les deux instances narratives (auteur-lecteur) crée un effet d’oralité qui nous fait plonger dans le monde du conte. Soulignons aussi l’emploi du verbe « écouter » qui ajoute à la lecture l’activité auditive.
De plus, les préfaces mettent en scène les personnages, témoins de la vie du Prophète – personnage référentiel qui incarne les valeurs idéologiques d’une morale – et alliés naturels de l’enfant non seulement à cause de leurs vertus mais parce que leur situation correspond à celle du jeune lecteur « peu pressé de voir grandir des êtres bons par nature » (Jauss).
Du bestiaire à la morale
Nous avons affaire à deux types de contes : contes animaliers et contes religieux. Imaginaire et réel s’y confondent. Les personnages sont liés selon deux axes : l’un vertical et l’autre horizontal. Dans le premier cas, il y a une différence hiérarchique entre les personnages du conte animalier et le Prophète bien sûr, mais aussi entre ces mêmes personnages en vertu de la différence d’âge. Nous lisons des dialogues entre les plus jeunes, curieux, qui posent des questions – ils représentent le jeune lecteur – et les plus âgés qui détiennent le savoir. Ces derniers profitent de leur expérience et de leur mémoire pour aider à la maturation de leurs auditeurs, comme le montre le dialogue entre les petites gazelles et le vieux puits de Badr. Dans le second cas – axe horizontal –, les personnages sont unis par un sentiment d’affection.
Sur un autre plan, si nous observons de près la présence du bestiaire, nous remarquons qu’il est présenté par toute une panoplie de couleurs qui s’adresse au savoir-voir du jeune lecteur. Ainsi nous trouvons « caillou bleu, jaune », « Une fourmi rouge, rose, noire », « chameau roux ». De plus, la sonorité et le caractère ludique des prénoms des personnages facilitent leur mémorisation : ainsi des araignées « Coupi, Boumi, Hémi », des abeilles « Boubou et Doudou » et des colombes qui s’appellent « Zebré et Tacheté ».
Ces personnages simplistes sont introduits par un narrateur omniscient qui présente le récit. Ce narrateur introduit les personnages, commente leurs actions tout en transmettant au jeune lecteur des leçons de morale : « Puis comme leur mère le leur avait enseigné, elles remercièrent le Seigneur pour cette eau pure et les herbes fraîches qu’elles mangèrent » (
Les petites gazelles).
Du récit à la réactualisation
Les récits enchâssés correspondent à une certaine stratégie, celle de la réactualisation, autrement dit la présentation d’un évènement passé comme actuel. Ill s’agit donc d’une « rééffectuation » du passé comme le formule Ricoeur dans
Temps et récit.
Grâce à cette technique, les personnages sont présentés par leur savoir-voir et leur savoir-dire. La réactualisation s’effectue grâce au flash-back. En effet, grâce à ce procédé de la rétrospection, les personnages deviennent des narrateurs hétérodiégétiques qui se rappellent les évènements de la vie du Prophète dont ils étaient témoins. Les colombes de la grotte font un retour en arrière et racontent : « Alors que nous étions en train de voler, un ordre nous est venu du Seigneur. Selon l’ordre, nous devions faire un nid à l’entrée de la grotte de Thawr ».
Le puits de Badr relate les évènements de la bataille de Badr. Il s’agit d’une fusion entre le temps personnel et le temps historique. Le flash-back devient donc signe de nostalgie.
Réactualiser par des scènes
La scène est une autre technique de réactualisation. Nous pouvons répartir les scènes figurant dans les contes en trois catégories : les scènes didactiques, les scènes informatives, les scènes illustratives. Dans les premières, les personnages échangent la parole pour adresser un message au jeune lecteur. Ainsi pouvons-nous lire par exemple, dans
Les Colombes de la grotte :
« – Tu sais, je me suis lavé les plumes mais je n’ai pas réussi à nettoyer ma tête. Comment dois-je m’y prendre ?
– C’est simple, il faut s’entraider entre frères. »
Dans les scènes informatives, les personnages donnent des informations au lecteur. Ainsi trouve-t-on dans
Les petits cailloux : « Vous savez, nous sommes ici à la Mecque, ville sainte où se trouve la Ka’ba. [...] Or après des années de pluie, les murs de la Ka’ba se sont graduellement fêlés et abîmés. » Dans ces deux types de scènes comme dans la stratégie du flash-back, nous remarquons l’emploi des déictiques temporels et spatiaux ainsi que les temps commentatifs (présent, passé composé, imparfait), ce qui crée un lien vivant entre le passé et le présent.
Quant au troisième type de scène, les scènes illustratives, le Prophète y prend la parole et ses mots sont présentés au style direct pour illustrer sa sagesse et son insistance à faire passer son message :
« Oh tribu de Qouraich ! Devinez ce que je vais faire de vous maintenant.
– Nous croyons que tu agiras en bien.
– Que Dieu vous pardonne. Vous pouvez partir : vous êtes libres. » (
Les arbres de la Mecque).
La technique de la réactualisation respecte l’authenticité historique et présente le passé de l’intérieur : un passé qui relate la vie du Prophète tout en la soumettant au schéma actantiel de Greimas.
Les récits mettent en relief le combat entre le Prophète et les païens, Parmi ces opposants, nous trouvons Abu Jahl et Abu Lahab. Mais si les opposants sont uniquement des êtres humains, les adjuvants font partie de plusieurs catégories : les êtres humains, le bestiaire et l’aide divine. Les êtres humains sont les compagnons du Prophète, son oncle Abu Talib, Abu Bakr, Ali, Khadija, Omar, Zeid, Obeid. Les prénoms de ces personnalités servent à dénommer un monde arabo-musulman, à en orienter la signification pour faire baigner le récit dans toute une atmosphère référentielle originelle. Les colombes, les chameaux, l’araignée font partie du bestiaire. L’archange Gabriel et l’Ange des montagnes font référence à l’aide divine.
Manichéisme des contes
Les récits mettent en scène un conflit entre le bien et le mal, ce qui permet au jeune lecteur de décider quel parti choisir et quelles idées suivre, « décision sur laquelle s’édifiera plus tard l’évolution de la personnalité », si l’on en croit Bruno Bettelheim (
Psychanalyse des contes de fées).
Cette dualité entre bien et mal se manifeste aussi dans la représentation de l’espace. L’itinéraire mène l’actant principal de la Mecque (espace de départ-opposant maléfique) à Médine (espace d’arrivée-adjuvant,
locus amoenus). Entre ces deux points, il ya un espace intermédiaire, celui de la grotte de Thawr, espace d’intimité qui renvoie à l’utérus maternel, espace du dedans, du repos.
Les contes étudiés exposent au lecteur une certaine éthique non de façon abstraite mais par une incarnation tangible du bien et du mal. Ils évoquent de fortes pressions et des solutions pour mieux orienter sa vie et lui donner sens. Une fois le conte terminé, le lecteur garde en mémoire l’histoire et son charme. Mais cette imbrication dans l’esprit ne peut se faire sans l’illustration qui (ra)conte également, en alternance avec le texte, mais en ajoutant du sens à ce dernier et en jouant un rôle référentiel par sa présentation très réaliste correspondant au processus de la réactualisation. La narration n’est donc pas uniquement textuelle mais aussi iconographique.
L’analyse des récits étudiés nous permet de conclure à l’importance du conte en tant que médium psycho-pédagogique qui permet au lecteur de découvrir un monde originel révolu, mais très cher à son cœur et son esprit. Le conte permet de solliciter l’esprit critique de l’enfant et de mettre en œuvre l’une des fonctions principales de la lecture à savoir, comme l’écrit Jouve dans
La lecture : « la modélisation par une expérience de réalité fictive ». Le lecteur fait l’expérience de situations qu’il n’a pas vécues dans la réalité et se retrouve ainsi dans un texte racontant un passé lointain mais dont la portée demeure parfaitement actuelle.