Qu’est-ce que la jeunesse ? Comment
la définir ?
La définition traditionnelle de la jeunesse
est progressivement remise en cause en Europe.
Elle était fondée auparavant sur des critères
d’âge et de statut. La jeunesse correspondait
à la tranche 16-25 ans et elle se terminait
par l’installation dans la vie
adulte, autrement dit une
émancipation par rapport
aux parents et une insertion
professionnelle. Or on
accède à ces étapes « adultes » de plus en plus tard. Il
y a aussi une question de
représentations de soi : les
jeunes se perçoivent comme
tels jusqu’à 30-35 ans. À
l’heure actuelle, les parcours
de vie sont beaucoup moins
scandés qu’ils ne l’étaient.
Les frontières entre les âges
s’effacent, les périodes se
chevauchent et les situations
hybrides se multiplient : les
jeunes peuvent être autonomes
sur certains plans
et rester malgré tout dépendants de leurs
parents sur d’autres. Devenir adulte est un
processus long. En sociologie, on parle de
« jeunes adultes » entre la fin de l’adolescence
et la trentaine. Certains utilisent même le
terme d’« adulescents ».
Comment expliquer l’allongement de
cette jeunesse ?
L’allongement de la jeunesse est lié
en partie à l’allongement de la durée des
études dans tous les pays européens, et
aux difficultés d’insertion professionnelle,
dans un contexte de chômage élevé. L’insertion
est devenue plus difficile, et aussi
incertaine, non définitive : en France, par
exemple, le Contrat à durée déterminée
est devenu l’emploi majoritaire des jeunes
diplômés. Mais c’est aussi le résultat d’un
changement en termes de valeurs : faire
des études permet de choisir sa vie, qui
n’est plus héritée de ses parents. Il s’agit
donc de trouver sa place. La jeunesse est le
temps de la définition de soi. Et l’aspiration
générale est de prendre son temps…
A-t-on toujours le temps ?
Cela dépend des pays. Au Danemark,
la jeunesse est un temps d’expérimentation
très valorisé. Les jeunes Danois alternent
des périodes où ils font des études, où ils
travaillent, où ils voyagent… Les jeunes
Français, eux, sont tiraillés entre le désir de
prendre leur temps et une société qui leur
impose un choix très précoce. Ils n’ont pas
le droit à l’erreur. D’où la peur d’être « en
retard ». La nécessité de réussir pèse lourdement
et de plus en plus tôt – la France se
rapproche en cela du Japon ou de la Corée.
Parents et enfants ont tendance à surinvestir
les études. Résultat : les jobs étudiants
sont assez rares et peu valorisés dans un
parcours. Ils sont vus comme un risque pour
la réussite des études !
Sans jobs étudiants et avec des études de
plus en plus longues, le moment de l’indépendance
est un horizon lointain…
Paradoxalement, en France, les moyens
de l’indépendance viennent tard, alors que
l’indépendance elle-même est favorisée
par l’éducation. La France se rapproche
sur ce plan plutôt des pays d’Europe du
Nord, de tradition protestante, que des pays
d’Europe du Sud, de tradition catholique,
qui valorisent la vie en famille. Les jeunes
Français sont souvent dans une situation
que j’ai qualifiée de semi-dépendance : ils
ont quitté le nid familial, mais leur logement
est payé par leurs parents. La rupture des
liens avec les parents s’étale dans le temps.
Il est vrai que les politiques publiques ne
favorisent pas l’indépendance : les allocations
familiales sont versées aux parents
jusqu’aux 20 ans des enfants, il faut avoir
25 ans pour toucher le Revenu de solidarité
active. Seules les allocations au logement
sont versées directement aux jeunes.
Le film Tanguy est-il représentatif
de la jeunesse
française ?
Il y a du vrai dans ce
film1 : l’allongement de la
cohabitation entre parents
et enfants, des relations
moins fondées sur un rapport
d’autorité qu’auparavant, la
recherche de l’accumulation
des diplômes. Mais contrairement
à ce que montre le
film, la cohabitation n’est que
rarement choisie par confort.
Les jeunes qui habitent chez
leurs parents le font le plus
souvent parce qu’ils ne peuvent
pas faire autrement et
ils s’en sentent coupables.
D’autant plus que leurs
parents leur renvoient un modèle auquel
ils ne peuvent pas répondre. La génération
précédente a eu une ascension sociale plus
facile, elle a pu quitter le nid familial plus tôt.
Paradoxalement, la génération actuelle est plus
diplômée que la précédente, mais elle peine à
s’insérer. D’où un sentiment de déclassement,
d’injustice sociale, de promesses non tenues.
Mais la jeunesse française actuelle n’est pas
la jeunesse frileuse et résignée, la « jeunesse
kangourou » que montre le film.
Propos recueillis par Alice Tillier
À lire
Cécile Van de Velde, Devenir adulte. Sociologie
de la jeunesse en Europe, PUF, Paris, 2008.
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