La révision de la loi de bioéthique française
suscite depuis plusieurs mois un
débat très médiatisé…
La loi de bioéthique examine depuis
1994 les problèmes moraux suscités par
l’emploi de nouvelles techniques biomédicales.
Elle est révisable tous les cinq ans.
Elle aurait dû être révisée en 2009, mais la
révision aura finalement lieu en 2010. En
2009, les citoyens et les chercheurs ont pu
débattre à l’occasion d’États
généraux et de trois forums
citoyens : c’est la première
fois que le grand public était
associé à la réflexion sur la
manipulation du vivant.
Que pensez-vous de la loi
actuelle ?
La loi actuelle n’est pas
satisfaisante. C’est une loi
détaillée qui autorise tout
ce qu’elle n’interdit pas.
Comme nombre de mes
confrères, je m’oriente
plutôt vers une loi-cadre
fixant les grands principes
régissant toutes les
questions de bioéthique.
Et la première de toutes :
qu’y a-t-il d’essentiel, dans
l’humain, qui peut être
menacé par l’avancée des
sciences et des techniques
en découlant et que le législateur
doit, par conséquent,
protéger ?
Quelle sera l’ampleur de la révision de
2010 ?
On va vers une révision a minima de
la loi de 2004, et c’est positif : la loi de
2004 était un assez bon compromis. Dans
beaucoup de domaines, je ne suis nullement
demandeur d’une évolution. Je n’adhère
pas à l’idée selon laquelle le progrès
consiste à être de plus en plus laxiste... Je
ne serais pas choqué si la loi élargissait la possibilité d’accès à la procréation aux
couples homosexuels. Mais cela ne sera
certainement pas le cas : durant les forums
citoyens, les Français se sont montrés assez
pragmatiques, voire conservateurs sur bien
des points, dont celui-ci.
Une harmonisation européenne des
techniques biomédicales est-elle souhaitable
?
A priori non, car elle se ferait soit par le
plus petit dénominateur éthique commun,
soit par des règles imposées par la puissance
dominante. C’est à chaque groupe
de nations de faire l’effort de proposer des
solutions et de confronter les décisions.
La France est-elle en avance ou en retard
par rapport à d’autres pays plus permissifs
comme l’Angleterre, les États-Unis
ou le Canada ?
Comment voulez-vous répondre à une
telle question, ça n’a pas de sens ! La loi dit
que seules priment les convictions morales
importantes pour un peuple relevant d’une
culture particulière. Les Français semblent
plutôt conservateurs.
La gestation pour autrui consiste à
faire appel à des « mères porteuses ».
Ce procédé, qui fait débat, pourrait-il
être autorisé ?
Au regard de la loi française, comme
dans de nombreux autres pays, la gestation pour autrui, c’est-àdire
la commercialisation
d’une fonction biologique
– la grossesse –, est interdite.
Cette loi ne va sans
doute pas être modifiée
car les Français se sont
montrés radicalement
opposés à cette pratique.
Pour moi, il convient de ne
jamais accepter de signer
un contrat qui mettrait en
tort la mère porteuse si elle
changeait d’avis et désirait
finalement garder le bébé.
La loi pourrait évoluer
pour certains cas exceptionnels,
quand la solidarité est
avérée, qu’il s’agit donc
d’un geste généreux sans
relation commerciale. La
mère porteuse abandonnerait
le bébé à sa naissance
pour permettre ensuite l’adoption par le
couple géniteur ayant fourni sperme et
ovule. Mais ce cas de figure est en réalité
de l’ordre de 5 %. Un principe doit demeurer
intact : la femme qui accouche d’un
enfant en est la mère. En aucun cas, elle
ne saurait être utilisée comme un « utérus
sur pattes ».
Les travaux sur les cellules souches de
l’embryon seront-ils plus acceptés ?
Ces recherches sont officiellement
interdites, mais un moratoire de cinq ans
sur cette interdiction a été décrété par la
loi de 2004 pour des recherches à visée
thérapeutique. Cette durée est insuffisante
pour obtenir des résultats probants. Je
souhaite donc que la troisième révision
de la loi de bioéthique autorise officiellement,
en continuant à l’encadrer comme
aujourd’hui, la recherche sur les cellules
souches embryonnaires. L’affaire semble
entendue : la recherche devrait donc
être autorisée de façon encadrée, et non
plus par dérogation comme c’est le cas
aujourd’hui.
La médecine prédictive consiste à pratiquer
des tests de dépistage d’une maladie
génétique pendant la grossesse. Elle
permet d’éviter la naissance d’enfants
atteints. Va-t-on vers une plus large
utilisation de ces tests, ce qui présente
des risques de dérive eugénique visant
à mettre au monde le meilleur des enfants ?
Selon les sondages, ce thème de l’enfant
idéal inquiète les citoyens. En Angleterre,
on pratique des diagnostics préimplantatoires
pour éliminer des embryons
possédant des gènes de prédisposition
aux tumeurs – de tels tests existent aussi
en France. Mais il faut rester prudent : le
risque d’avoir un enfant prédisposé au
cancer est en réalité faible. Je ne pense
pas qu’on modifiera les textes actuels
– au moins en 2010.
Il y a pénurie d’organes pour les greffes.
Ce thème a fait l’objet d’un forum
citoyen à Strasbourg pour lequel vous
étiez missionné. La loi sur les dons d’organes
va-t-elle être modifiée ?
La prochaine loi augmentera les possibilités
d’offre des donneurs vivants.
Aujourd’hui, le don est limité à la parenté
proche. Il y aura sans doute une extension
à un cercle familial plus large. Je ne suis pas
contre... mais prudence ! Le donneur est
l’objet de pressions considérables. Il faut
se garantir contre une éventuelle culpabilisation,
non seulement celle de l’entourage,
mais celle exercée par le donneur potentiel
contre lui-même : il peut se sentir coupable
s’il refuse de donner ses organes.
En octobre dernier, un homme jugé en
Italie pour avoir tué à coups de couteau
quelqu’un qui l’avait insulté a vu
sa peine réduite d’un an : ses juges de
Trieste ont pris en compte le fait qu’il
possédait des gènes le prédisposant à
des comportements agressifs. Qu’en
pensez-vous ?
C’est une stupidité. Notre société – et
même les juges, voire le président de la
République, qui l’a dit avant d’être élu – est
apparemment de plus en plus convaincue
que le destin est inscrit dans les gènes.
Or, le généticien sait bien qu’un gène ne
gouverne pas un destin mais les propriétés
matérielles du corps. Ce corps réagit
à un environnement, y compris social
et psychique, et aux agressions au sens
large du terme : l’obésité, les microbes, les
virus, la dépression, la pauvreté, le stress…
L’environnement n’est pas génétiquement
déterminé !
Propos recueillis par Christophe Riedel
Des réglementations
europeennes diverses
D’importantes différences existent entre
les législations de pays parfois voisins et
certains vont à l’étranger pour bénéficier
de techniques d’assistance médicale à la
procréation (AMP) interdites dans leur
pays : c’est le phénomène du « tourisme
procréatif ».
En Belgique, au Royaume-Uni, en Finlande
ou aux Pays-Bas, les couples homosexuels
peuvent bénéfi cier des techniques d’AMP.
Le Royaume-Uni envisage de réaliser des
fécondations in vitro avec don d’ovules
au sein de couples de femmes : les deux
mères sociales de l’enfant participeront
alors au processus reproductif, l’une en
fournissant l’ovule qui sera fécondé par
le sperme d’un donneur (la mère génétique),
l’autre en portant l’enfant (la mère
porteuse).
Les législations sur l’anonymat du don
en reproduction ont évolué. Dès 1984, la
Suède a levé le principe d’anonymat des
donneurs de sperme. En Suisse, en 1992, un
référendum d’initiative populaire a conduit
à la reconnaissance, pour un enfant, du
droit d’accès aux origines génétiques des
donneurs de sperme (nom, prénom, date et
lieu de naissance, domicile, nationalité, profession
et formation, aspect physique). Au
Royaume-Uni enfi n, les enfants nés après
le 1er avril 2005, suite à un don de sperme
ou d’ovule, ont la possibilité de connaitre
l’identité de leur parent génétique.
Source : Population & Sociétés n° 451,
décembre 2008 (consultable sur www.
ined.fr).
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