L’enseignement de Discipline non
linguistique (DNL) peut se présenter
grossièrement en trois
étapes que l’on peut résumer par la règle
des trois « tra » : traduire, transposer,
transformer.
Traduire
C’est la première étape, la plus simple
et la plus rassurante quand un professeur
commence… sans la moindre formation,
ni fond documentaire. Il reprend son
cours et le traduit. L’avantage le plus
évident est une optimisation des deux
disciplines : le temps d’exposition et
d’immersion à la langue et à la discipline
est augmenté. Il offre une mise en
scène, une mise en chantier et une mise
en perspective de la langue. Les acquis
linguistiques sont réutilisés de façon
pratique dans un contexte fort de sens et
d’enjeux et agit comme une motivation
supplémentaire. Non étudiée pour ellemême,
la langue prend un sens ludique,
utile et concret. La pratique de la langue
et la langue pratique se confondent à la
fois comme but et comme moyen.
La complexification linguistique se fait
ainsi en douceur. Les objectifs disciplinaires
propres à la DNL (argumentation
en histoire par exemple) demandent un
enrichissement des structures des phrases.
La complexification s’opère sans qu’elle
soit directement convoquée par l’étude
de la grammaire. L’élève part de mots,
d’expressions et de structures connus et
appris en LV1 et y intègre des notions et
expressions utiles à la discipline. Les nouvelles
situations comme les exercices de
« decision making » imposent et facilitent
la « communication ». Le bagage linguistique
est quasi doublé selon les DNL. De
nouveaux outils propres à la discipline sont
manipulés (pourcentages, signes, sigles,
dates, descriptions de graphiques, services
en hôtellerie, réception…).
L’optimisation verbale est au coeur de
la discipline et la DNL s’avère une opportunité
pour revenir à un apprentissage plus
verbalisé et pour préparer à un usage de
la langue qui est plus âpre dans la vraie
vie, dans les négociations au travail par
exemple.
Notions
L’emploi de mots, concepts ou notions
ayant un sens disciplinaire bien précis
sont un difficile exercice de traduction.
Un exemple très connu : comment traduire
« devolution » en français (autonomie ou
décentralisation ?) ou « aménagement
du territoire » en anglais… ? Il faut tout
d’abord discuter et s’entendre sur quel sens
traduire. Ce qui induit un travail sur nos
propres notions, puis une comparaison avec
les définitions données par diverses sources
anglophones (anglaise, américaine…).
Souvent les notions et propositions sont
« googlelisées » et choisies par association
d’idées. Ce travail montre la complexité de
nos propres approches. Ces notions ne font
pas référence aux mêmes réalités. Étudier
des notions et des faits de civilisation pour
eux-mêmes ne présente pas un réel intérêt,
seules une mise en perspective et une
confrontation renforcent les compétences
et permettent une meilleure connaissance
des faits et la construction d’une véritable
culture. La langue est une autre façon de
penser. Ce questionnement et cette prise de
conscience motivent l’apprenant et aiguisent
sa curiosité. Sa langue maternelle est
donc aussi langue culturelle. Cette approche
permet de questionner et de redécouvrir
sa propre culture.
Ce travail impose une forte révision
dans la discipline et un travail de reformulation
au service des apprentissages.
Instrumentalisation,
désinhibition, confiance
et autonomie
Étudier un document pour lui-même
(ou réaliser une expérience en science)
fait oublier l’usage de la langue. La langue
n’est qu’un outil. La langue est utilisée
non pour sa perfection mais pour son côté
pratique. Les élèves peuvent ne pas se
soucier de sa difficulté. L’apprentissage se
fait par association d’idées et les petites
fautes sont admises… L’apprenant fait le
deuil de tout comprendre pour avancer. Ne
pas comprendre un terme dans un texte
spécialisé n’est pas culpabilisant. Ainsi,
la langue change de statut se rapprochant
de l’usage quotidien de la langue maternelle.
L’erreur change aussi de statut. Elle
fait partie du processus de spécialisation.
Le cours change régulièrement de formes
(écrit/oral) sans que l’élève s’en aperçoive.
Lorsqu’il s’en aperçoit, l’aisance donne
confiance.
Transposer
C’est la deuxième étape, lorsque le professeur
a un peu plus de temps et d’expérience
et qu’il a acquis un fond conséquent
de documents et d’outils…
Documents : authenticité,
actualité, originalité
et instantanéité
Pour étudier la population américaine
ou la place de la Chine dans la mondialisation,
les élèves utilisent des documents
parus dans la semaine. Cet accès direct
à des sources non traduites représente
parfois un très gros décalage par rapport
à nos manuels. Cette ouverture renforce
la proximité de nos disciplines avec l’actualité
en train de se faire. L’utilisation de
nouveaux documents étrangers représente
une grande ouverture. La DNL donne accès
à des documents originaux, peu connus
ou très récents.
La confrontation de deux documents
originaux étrangers peut poser des questions
nouvelles. La source dépend entièrement
du lectorat. Elle est le produit d’une
culture. Ainsi aborder la France par des
documents uniquement franco-français,
n’est-ce pas étudier « Ce que les Français
ont voulu que l’on pense d’eux » ?
Selon les représentations de chacun,
les approches thématiques sont très variables
d’un pays à un autre. Ainsi, pour la
Seconde Guerre mondiale, les manuels
américains posent la question suivante :
« Fallait-il lancer une bombe sur Hiroshima
pour abréger la guerre ? »
Le contenu
des enseignements
La DNL permet de faire une séance à
l’anglaise… et pourquoi pas, en éducation
civique, un débat à la britannique avec son
protocole et son vocabulaire.
Selon les pays, le découpage des périodes
historiques est très différent. Ainsi
les Européens s’imaginent avoir partagé
un même Moyen Âge, mais les bornes
chronologiques ne sont jamais les mêmes
et l’approche est aussi très différente. En
France, c’est une période assez longue
plutôt obscure, moins en Italie ou en Angleterre.
C’est un âge d’or en Hongrie ! Ce
choix entre âges « obscurs » et « d’or » est
révélateur de nos représentations. Ainsi
« le » Moyen Âge français et « les » Moyens
Âges anglais (Middle Ages) sont différents.
Il en va de même pour la période moderne
ou contemporaine. La « modernité » commence
un siècle plus tôt en Angleterre
avec une révolution parlementaire dont les
apports pour la démocratie européenne sont
importants. Cela bouleverse profondément
notre approche et notre étude des droits de
l’Homme basée presque exclusivement sur
la Déclaration fondatrice de 1789.
Il en va de même pour l’histoire des
femmes. L’histoire des genres étant plus
développée dans l’enseignement anglosaxon
et scandinave. Ce thème occupe
trois pages d’un livre français de première
(et pas toujours valorisantes) contre trois
chapitres en Angleterre avec de nombreux
héros modernes (Rosie the Riveter aux
États-Unis, par exemple). En terminale,
c’est souvent une seule page ou un paragraphe
pour apprendre que de Gaulle leur
donne le droit de vote, Giscard la pilule
contraceptive et Mitterrand les accords
Matignon.
L’approche des relations internationales
est toujours ethnocentrique. La guerre
froide peut être étudiée avec un manuel
et un cours anglais, américain, australie,
et allemand, russe, polonais, chinois
pour d’autres DNL. On imagine aisément
le décalage et les questionnements qui en
découlent. C’est un défi à nos représentations,
valeurs, cultures, ethnocentrismes
et identités.
Méthodes et exercices
Au-delà des contenus, il existe des
pédagogies nationales. Ainsi les « decision
making », « class in session », les « intelligent
games », les « webquest » ne sont
pas très répandus en France. Cela ajoute à
la nécessaire diversité des situations pour
faire un cours. Ces exercices permettent
de révéler des compétences peu valorisées
par ailleurs.
L’objectif du baccalauréat, avec ses
exigences spécifiques, conduit à faire en
terminale un cours plus collaboratif, où
les élèves présentent à tour de rôle aux
autres les documents. S’ensuit un débat
sur le contenu, l’approche interculturelle,
le vocabulaire et les notions, la forme de la
présentation orale elle-même, et ce afin de
développer les compétences propres à un
exposé d’histoire-géographie mais aussi
l’oral, la communication, l’argumentation
en langue. En quelques mots : aisance,
convivialité, curiosité et confiance qui ne
sont inscrites dans aucun programme…
Le fait d’intégrer des exercices propres
à d’autres traditions pédagogiques en
indiquant le niveau d’origine fait prendre
conscience du niveau atteint en langue
– et donc confiance. Ainsi des secondes
qui, en fin d’année, réalisent un devoir
d’anglais issu du même niveau de classe
valident beaucoup de compétences et en
tirent une grande fierté.
La transposition permet ainsi de jouer
à être anglais. Cet aspect ludique renforce
le sentiment de faire différemment. Cette
approche motive fortement l’apprenant et
change le regard sur la discipline. Il y a
d’autres façons de faire de la géographie
qu’en apprenant par coeur les croquis, le
vocabulaire, les notions et les localités. Les
cours anglais, déjà faits, sont réutilisés.
Ainsi on peut faire tout le cours sur la colonisation
ou la Révolution industrielle avec
le site de la British Library et critiquer cette
vision trop britannique de l’histoire.
Se former
Changer de documents, transposer des
méthodes, etc., est très formateur. Cela
modifie notre façon de faire cours. Lire de
longues et grandes leçons sur l’histoire des
femmes dans les manuels de lycée anglais,
ou sur la démographie et le développement
en Inde influent sur nos connaissances,
nos méthodes. Un professeur de géographie
qui fait de la DNL sera un meilleur
professeur de géographie ! Cette formation
est aussi valable pour les élèves qui se
professionnalisent dans la discipline. Elle
prépare aussi à la mobilité.
La transposition de ressources permet
enfin un accès à l’authenticité des sources
et un dialogue entre les cultures. Mais
elle suppose une ouverture pas toujours
spontanée dans nos pratiques et institutions.
La DNL n’est pas une bonne façon
d’apprendre une seconde langue. C’est
une très bonne façon d’apprendre « les »
langues, de questionner sa langue et sa
culture, de pratiquer une seconde langue,
d’acquérir des outils utiles pour l’apprentissage
de toutes les langues, de réviser
ou d’approfondir sa disciple. C’est aussi
une première acculturation à l’Europe et
au monde. Elle est donc au coeur de l’interdisciplinarité.
Transformer
C’est la dernière étape, lorsque le professeur
a vraiment le temps de faire des
cours qui brassent les éléments culturels
pour faire réfléchir à la construction de nos
cultures. C’est aussi l’impossible retour
en arrière.
Requestionner/reconstruire
Pourquoi ne pas mettre des jeux de
rôle en géographie ou en histoire, du type,
faut-il installer une université ou une gare
TGV à Nîmes ? Fallait-il abolir le travail des
enfants de moins de douze ans en 1848 ?
Pourquoi les femmes n’ont-elles pas obtenu
le droit de vote en 1918 ? Chaque groupe
joue un personnage, et a une chronologie
et un corpus de documents pour bâtir son
argumentaire.
Innover
Un cours peut se construire en partenariat
avec d’autres classes à partir d’un
blog avec la technologie Wiki. Ainsi en
2004, quatre classes d’Europe ont tenu un
blog dont le thème était : « Comment sont
perçus, dans votre pays, l’élargissement
de l’Union européenne et les pays candidats ? » La problématique sous-jacente
était : « Que nous apprennent ces représentations
sur notre citoyenneté européenne
et notre culture nationale ? »
Ces exercices montrent différentes
approches de l’histoire, de la géographie, de
la cuisine ou des mathématiques… et révèlent
la singularité et l’altérité des cultures.
C’est une première ouverture aux autres.
Des outils et une attitude sont proposés,
qui peuvent devenir valeurs.
Ces croisements, échanges, questionnements,
projets participent à cette construction
d’un savoir échangé, questionné,
partagé. La DNL donne des outils et une
ouverture. Ainsi elle offre une acculturation
à l’Europe. Cette acquisition n’est ni
systématique, ni forcée, ni scolaire.
Une discipline aux objectifs variés et
singuliers où la langue est un outil, une
clé au service de la connaissance de sa
propre culture et de celle des autres. Cette
approche permet de mieux comprendre
que la mondialisation n’est pas simplement
un chapitre de géographie, mais le
monde dans lequel nous vivons. La DNL
donne l’image de disciplines vivantes et
utiles. C’est une formation interculturelle
qui justifie l’appellation de section
« européenne ».
Et bouge-toi de là ! …
Trois étapes, cela signifie une multitude
de possibilités et de combinaisons. Il
n’y a pas de modèle, ni de hiérarchie. Un
professeur peut très bien se cantonner à
la traduction et faire un excellent cours.
Mais la transposition et la transformation
(étapes 2 et 3) essaient de tirer parti de
l’ensemble du potentiel de la DNL.
Le radical « tr » signifie bouger ou
changer… Il est présent dans de nombreuses
langues européennes. Ainsi la
DNL tra-duit, c’est-à-dire fait bouger ce
qui est « dit » ; tra-ns-pose, c’est-à-dire
fait bouger ce qui est « posé » ; transforme,
c’est-à-dire fait bouger ce qui est
« formé ». Elle permet une approche, des
méthodes et une culture nouvelles, autant
pour l’élève que l’enseignant, autant pour
les langues que pour les disciplines. La
DNL n’est plus seulement appréhendée
comme un complément à la langue. C’est
une discipline au service d’apports très
larges et principalement dans la discipline.
Sa démarche est autant formatrice pour
l’apprenant que pour l’enseignant.
Franck Le Cars, Lycée Camus, Nîmes
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