Pour la première fois dans le cinéma français,
Un prophète, Grand Prix du Festival
de Cannes 2009, donne, dans une fiction, le
statut de personnage principal à un Arabe.
Condamné à une peine de six ans, Malik
El Djebena (Tahar Rahim), d’origine maghrébine,
d’apparence fragile, sans famille ni
amis, est incarcéré à dix-neuf ans dans une
prison centrale. Aussitôt battu, volé par
d’autres prisonniers plus endurcis que lui,
il tombe très vite sous la coupe du clan des
détenus corses dirigé d’une main de fer par
un « caïd », César Luciani (Niels Arestrup).
Celui-ci impose à tous une loi parallèle à celle
de l’autorité administrative dans cette prison
où l’on décrypte un microcosme de notre
société en proie à la violence, à la corruption,
à la soif du profit et aux revendications du
communautarisme.
L’imaginaire de la fiction s’inscrit dans une
réalité sociale en s’appuyant sur le réalisme
d’un documentaire. Cinquante ans après Un
condamné à mort s’est échappé (1956) de
Robert Bresson et Le Trou (1960) de Jacques
Becker, Un prophète – dès le générique – transcrit
d’une façon remarquable, avec la force
d’un thriller américain, l’univers de la prison.
Son espace et ses décors aux teintes brunâtres,
grisâtres, verdâtres : longs couloirs aux tons
froids bleu-vert, pièces d’interrogatoire et de
fouille au corps, cellules aux parois d’un gris
sale dont la caméra ne nous présente que
des fragments,
grande cour au sol
verdâtre entourée
de hauts murs gris
délavés – lieu de
promenade des
prisonniers dont
les regards, les
paroles, les gestes,
les postures, les
déplacement sont
différents de ceux
que l’on observe
dans la vie ordinaire.
Ses bruits :
cris et éclats de voix, brouhaha perpétuel,
claquements métalliques des grilles et des
portes de cellule. Ses contextes de violence
inouïe dans les relations entre les prisonniers
(sur ordre de Luciani, Malik tranche la
gorge d’un détenu avec une lame de rasoir
dissimulée dans sa bouche) et les luttes de
clans (les Arabes et les Corses), qui se livrent
au trafic de drogue.
L’impression d’étouffement et d’oppression
en prison est suggérée par les cadrages serrés
des personnages, de même que la durée de
l’intrigue – deux heures et demie –, scindée
en de multiples séquences brèves, transcrit
la perception du temps de Malik.
À l’instar du Bildungsroman allemand du
XIXe siècle illustré par Goethe, Un prophète est
un film d’apprentissage où Jacques Audiard
nous propose une parabole. Au début du
film, Malik ne sait ni lire ni écrire. Mais, placé
sous la protection de Luciani avec qui il entretient
des relations de fils à père (un thème
cher au cinéaste), il utilise son cerveau, son
intelligence, son courage et sa volonté pour
survivre. Il apprend le français, le corse, s’initie
à l’économie. Puis il navigue entre les clans
arabe et corse pour mieux les dominer, tisse
ses propres réseaux parallèles, n’hésite pas
à développer le trafic de drogue et même à
recourir au crime. Au terme du récit, il sort
de prison enrichi, ayant conquis à son tour
le pouvoir. Étrange paradoxe : l’épreuve de
la prison aura été la condition même de sa
réussite.
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