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Revue de la fédération internationale des professeurs de français

Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Un prophète, un film de Jacques Audiard



La critique de Michel Estève

Janvier-février 2010 - N°367



Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Pour la première fois dans le cinéma français, Un prophète, Grand Prix du Festival de Cannes 2009, donne, dans une fiction, le statut de personnage principal à un Arabe. Condamné à une peine de six ans, Malik El Djebena (Tahar Rahim), d’origine maghrébine, d’apparence fragile, sans famille ni amis, est incarcéré à dix-neuf ans dans une prison centrale. Aussitôt battu, volé par d’autres prisonniers plus endurcis que lui, il tombe très vite sous la coupe du clan des détenus corses dirigé d’une main de fer par un « caïd », César Luciani (Niels Arestrup).
Celui-ci impose à tous une loi parallèle à celle de l’autorité administrative dans cette prison où l’on décrypte un microcosme de notre société en proie à la violence, à la corruption, à la soif du profit et aux revendications du communautarisme.
L’imaginaire de la fiction s’inscrit dans une réalité sociale en s’appuyant sur le réalisme d’un documentaire. Cinquante ans après Un condamné à mort s’est échappé (1956) de Robert Bresson et Le Trou (1960) de Jacques Becker, Un prophète – dès le générique – transcrit d’une façon remarquable, avec la force d’un thriller américain, l’univers de la prison. Son espace et ses décors aux teintes brunâtres, grisâtres, verdâtres : longs couloirs aux tons froids bleu-vert, pièces d’interrogatoire et de fouille au corps, cellules aux parois d’un gris sale dont la caméra ne nous présente que des fragments, grande cour au sol verdâtre entourée de hauts murs gris délavés – lieu de promenade des prisonniers dont les regards, les paroles, les gestes, les postures, les déplacement sont différents de ceux que l’on observe dans la vie ordinaire. Ses bruits : cris et éclats de voix, brouhaha perpétuel, claquements métalliques des grilles et des portes de cellule. Ses contextes de violence inouïe dans les relations entre les prisonniers (sur ordre de Luciani, Malik tranche la gorge d’un détenu avec une lame de rasoir dissimulée dans sa bouche) et les luttes de clans (les Arabes et les Corses), qui se livrent au trafic de drogue.
L’impression d’étouffement et d’oppression en prison est suggérée par les cadrages serrés des personnages, de même que la durée de l’intrigue – deux heures et demie –, scindée en de multiples séquences brèves, transcrit la perception du temps de Malik.
À l’instar du Bildungsroman allemand du XIXe siècle illustré par Goethe, Un prophète est un film d’apprentissage où Jacques Audiard nous propose une parabole. Au début du film, Malik ne sait ni lire ni écrire. Mais, placé sous la protection de Luciani avec qui il entretient des relations de fils à père (un thème cher au cinéaste), il utilise son cerveau, son intelligence, son courage et sa volonté pour survivre. Il apprend le français, le corse, s’initie à l’économie. Puis il navigue entre les clans arabe et corse pour mieux les dominer, tisse ses propres réseaux parallèles, n’hésite pas à développer le trafic de drogue et même à recourir au crime. Au terme du récit, il sort de prison enrichi, ayant conquis à son tour le pouvoir. Étrange paradoxe : l’épreuve de la prison aura été la condition même de sa réussite.

Michel Estève





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