Vous faites du journalisme d’investigation
dans un domaine réputé aussi
figé que l’orthographe. La démarche
est peu commune…
Justement, c’est un livre de journaliste,
un livre d’enquête et d’investigation,
non un pamphlet dans lequel je règlerais
mes comptes avec l’orthographe. J’ai abordé
ce sujet en m’interrogeant sur cette
étrange résistance de la France au monde
moderne : pourquoi la France est-elle si
réactionnaire face aux changements du
monde apportés par le progrès technique ?
Je pense notamment au refus de l’école
d’intégrer les correcteurs de l’orthographe
dans l’apprentissage du français. J’ai
étudié le conservatisme français dans des
domaines extrêmement variés. Pour l’orthographe
c’est rigoureusement la même
démarche, et je découvre exactement le
même type de blocage.
Dans Zéro faute, vous remarquez deux
mouvements contradictoires de la société
française : d’une part, la désacralisation
de l’orthographe à travers les nouveaux
modes d’écriture, et d’autre part, la persistance
de la « graphocratie » ou du
culte orthographique…
Il est vrai qu’aujourd’hui nous vivons
une situation de crise : d’un côté les trentenaires
ne prêtent plus qu’une attention
lointaine au problème de l’orthographe, et
de l’autre les gens qui ont plus de soixante
ans ont une réaction phobique face aux
fautes d’orthographe, les vivent comme
un manque de politesse, un manque de
savoir-vivre, et, à la limite, refusent de lire
un texte dans lequel il y aurait des fautes.
Dans la population il y a une rupture sur la
langue, et c’est une fissure générationnelle.
Dans les entreprises, les cadres qui ont
autour de trente ans font des fautes d’orthographe,
et les dirigeants sexagénaires
en sont régulièrement horrifiés et appellent
au secours des
« coachs d’orthographe
» pour remettre
les gens à niveau. Il
y a divorce. Or, l’ancienne
génération
étant appelée à disparaitre, on peut dire
de façon certaine que ce culte, sous lequel
nous avons vécu et qui a fait vivre toute la
population française dans la terreur et la
honte de la faute d’orthographe, ce culte,
à terme, va disparaitre.
Pourquoi l ’école échoue-t-elle
aujourd’hui là où elle a réussi hier ?
Si l’école avait réussi dans le passé ce
pari incroyable de faire apprendre à tout
un peuple une orthographe de scribes, c’est
qu’elle avait donné à l’enseignement de
l’orthographe une place démesurée, géante.
Tout tournait autour de l’écrit. Depuis,
d’autres matières se sont introduites dans
le programme au détriment de l’orthographe
: on veut développer les facultés d’expression,
le sens critique. L’apprentissage de
l’orthographe relève d’une pédagogie répétitive,
autoritaire, unidirectionnelle, passive.
Aujourd’hui on voudrait une pédagogie
intéressante, interactive qui est le contraire
même de la pédagogie avec laquelle on a
traditionnellement enseigné l’orthographe.
Je pense qu’il est beaucoup plus raisonnable
de diminuer la pression sur l’orthographe,
et tout concentrer sur le vocabulaire et
la syntaxe. De toute façon les jeunes générations
qui se mettent en place ne reconnaissent
plus la valeur sacrée de l’orthographe.
Toute la question est de savoir si
nous maitrisons ce processus, ou si nous
le subissons.
Une des manières de maitriser
le processus est-elle
l’introduction des nouvelles
technologies dans l’enseignement
?
Je constate simplement
que l’école ne peut pas
continuer à être complètement
coupée de la réalité,
cette nouvelle réalité de
l’écriture qui fait que les
jeunes écrivent beaucoup
plus, qu’ils utilisent l’écriture
pour la conversation,
l’écriture dactylographiée
et non plus manuscrite, et
qu’ils sont face à face avec
des correcteurs d’orthographe.
Si on persiste à ignorer
cette nouvelle écriture,
les élèves vont être complètement
démotivés pour continuer : à quoi
bon m’embêter à apprendre si l’ordinateur
le sait ? Le professeur devrait montrer
les limites du correcteur d’orthographe,
expliquer aux élèves que c’est un assistant,
un répétiteur, en aucun cas un professeur.
Il faut apprendre à interpréter sur
le plan grammatical les alertes que lance
l’ordinateur. Or, on constate que les fautes
de grammaire augmentent, alors que les
élèves connaissent bien souvent la règle,
mais ne savent pas l’appliquer. Quand
on aura bien appris en classe le vocabulaire,
la grammaire et l’art de se servir du
correcteur, on va enfin retrouver le bonheur
d’écrire. On va élever le niveau de la
population avec cet outil que, pour l’instant,
on utilise comme une prothèse. C’est
la règle générale de la domestication du
progrès…
Propos recueillis par Véra Vavilova
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