Ces derniers temps, des airs de jazz flottent
dans certaines rues de Paris. Un
jazz spécial, passé dans les mains agiles des
guitaristes manouches, les « Gitans » nés
dans la France du Nord, en Belgique, aux
Pays-Bas et dans l’Allemagne rhénane. Le
jazz manouche séduit de nombreux jeunes,
frottés à la guitare avec le jeu vidéo Guitar
Hero, mais vite lassés des riffs binaires d’AC/
DC ou de Black Sabbath.
« Chaque année je vois davantage de
jeunes qui viennent écouter la musique
des Manouches », confirme Clémence, une
Marseillaise de vingt-trois ans qui baigne
depuis son enfance dans cet univers, grâce
à des parents passionnés. « Leur musique
est subtile et forte à la fois, elle vient du
coeur et fait vibrer. » Elle sort fréquemment
dans un café-concert, L’Atelier Charonne,
ouvert dix-huit mois plus tôt dans le quartier
« bourgeois-bohème » de La Bastille.
Le cadre est raffiné mais simple : des néons
bleus d’ambiance au bar et des lampes diffusant
une lumière rouge tamisée dans la
salle. On y voit de jeunes trentenaires élégants, élégants,
avec des lunettes à
la Jean-Luc Godard, gravitant
dans les mondes
du cinéma, de l’art ou de
la culture. Mais aussi des
étudiants sans le sou, car
l’entrée est libre, avec une
première consommation
à six euros.
« J’ai été adopté par
les musiciens manouches.
Ici, ils se sentent
chez eux », explique
Romain Guénot, le patron
de L’Atelier Charonne. Cet
ancien pianiste de jazz de
trente-deux ans a d’abord
invité des musiciens de
style « New Orleans »,
puis « jazz-rock ». Sans succès. Mais les
Manouches remplissent la salle.
Le fils Dutronc conquis
L’engouement n’est pas sans cause.
Latcho Drom (« Bon Voyage »), le merveilleux
film de Tony Gatlif, primé au Festival
de Cannes en 1993, a fait connaitre au
grand public les musiques du peuple Rrom,
Tsiganes, Gitans et Manouches. Puis deux
jeunes musiciens et chanteurs « gadgé »
ont attiré les foules en popularisant le jazz
manouche : Sanseverino et Thomas Dutronc.
Avant même de sortir en 2007, à trente-quatre
ans, son premier album intitulé Comme
un Manouche sans guitare, ce dernier portait
un nom connu. Thomas Dutronc est le fils
de Jacques Dutronc et Françoise Hardy, les
chanteurs vedettes de la jeunesse « yéyé »
des années 1960.
À dix-sept ans, il se prend de passion
pour la musique de Django Reinhardt, le
génial guitariste qui a marié le jazz et la
musique manouche. Thomas quitte la maison
paradisiaque de ses parents dans la
montagne corse, pour apprendre la guitare
dans la banlieue nord de Paris. Django est
mort en 1953. Mais près du marché aux
puces de Saint-Ouen, une petite communauté
manouche perpétue sa mémoire.
Avec Tchavolo et Dorado Schmitt, Babik
Reinhardt, Ninine Garcia, Stochelo Rosenberg,
Boulou Ferré et tant d’autres, Thomas
Dutronc apprend humblement, avec
patience, pendant des années, à jouer dans
le pur style manouche.
Sous l’oeil de Django
C’est un bel après-midi de septembre
dans la rue des Rosiers, à Saint-Ouen.
À la « La Chope des Puces », Sylvie sert
des demis de bière à des consommateurs
accoudés à un comptoir de zinc rutilant.
Une guitare de jazz trône sur le zinc et
d’autres sont exposées dans des vitrines.
Les murs affichent les photos en noir et
blanc d’un homme brun, souriant sous sa
fine moustache. Django, bien sûr.
Dans la salle, un jeune guitariste
« gadjo » d’une vingtaine d’années s’essaie
à suivre le rythme d’un autre musicien
de son âge, à la peau plus mate et au
style plus délié. Les clients, des hommes
râblés vêtus de blousons de cuir, applaudissent
avec indulgence. C’est ici que Thomas
Dutronc a fait ses classes.
Tous les samedis et dimanches aprèsmidi
vient jouer qui veut, ou qui ne craint
pas de se mesurer aux redoutables accélérations
des guitaristes manouches. Tchavolo
Schmitt prend sa guitare et va rejoindre
Ninine Garcia, son complice de toujours.
La salle se remplit au fil des morceaux,
Sylvie n’a plus assez de ses deux bras pour
servir les verres. À sept heures moins le
quart, Tchavolo et Ninine se déchainent sur
un « Minor Swing » d’anthologie, la salle
suspend son souffle, les doigts de Tchavolo
courent sur les cordes, la musique déferle.
L’émotion jaillit, elle donne des frissons
dans l’échine. Les musiciens ralentissent
leur locomotive infernale, s’arrêtent à bout
de souffle, en sueur. Un grand silence. Puis
les applaudissements explosent.
Quand on lui demande ce qui le fascine
tant chez les « Gitans », Thomas Dutronc
répond : « C’est d’abord Django. » Et puis, il
aime « cette philosophie du voyage qu’ont
les Manouches : aller ailleurs pour rencontrer
l’autre ». Nous sommes nombreux à
tenter ce voyage. Il ne finira jamais.
Jean-Philippe Von Gastrow
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