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Revue de la fédération internationale des professeurs de français

Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Entretien
« Le XXe siècle a inventé un nouvel espace festif »



Anthropologue à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris, Véronique Nahoum-Grappe a pour principaux sujets d’étude l’ivresse, l’ennui ou les rapports entre les sexes dans nos sociétés. Autant de thèmes qui touchent de près ou de loin à la fête.

Novembre-décembre 2009 - N°366



Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Vous distinguez deux grandes formes festives. Vous qualifiez la première de fête « cérémonielle »…

Dans les fêtes cérémonielles, tout le corps social s’accorde pour faire un même geste investi d’une signification qui a une valeur collective, plus ou moins sacrée et religieuse. Ce moment cérémoniel, dans nos cultures occidentales, ce peut être couper le ruban lors d’une inauguration, dire « oui » à son mariage ou prononcer un discours lors d’un pot de retraite d’un collègue, par exemple. Dans ces moments-là, tout le monde est silencieux. Cet instant n’est pas forcément sacré, mais peut être lié à une sémiologie du sacré, c’est-à-dire aux valeurs de la collectivité. Lors de la fête nationale française, le 14 juillet, tout le monde s’arrête de danser et de boire pour regarder le feu d’artifice. Ce feu d’artifice est, tout comme le champagne, la marque d’un moment intense où tous les acteurs de la communauté présents dans l’espace festif jouent une même partition. Cette même partition n’a pas été écrite par eux mais par la communauté toute entière.

L’autre fête serait « carnavalesque » ?

Alors que le moment cérémoniel est plutôt diurne, la fête carnavalesque serait plutôt nocturne. Dans toutes les sociétés, il semblerait que le temps social soit rythmé de façon à ce qu’il ne soit pas homogène. On retrouve un temps sobre, diurne le plus souvent, qui est celui du travail, du café le matin. Ce temps est différencié rituellement d’un temps qui semble contradictoire : tout ce qu’on a économisé, on le dépense. Le temps de la sobriété, de la maitrise, du contrôle des pulsions tout à coup vole en éclat. L’idée de mesure – où hygiénisme et moralisme se rejoignent depuis les grands textes moraux de l’Antiquité –, la peur de l’excès, facteur de désordre, sont mis de côté par les sociétés dans un espace alternatif, plutôt nocturne. Pendant ce temps-là, on « fait des bêtises », plus ou moins grosses.

Qu’est-ce qui caractérise ce temps carnavalesque ?

On retrouve très fréquemment les conduites de vertige, comme monter en haut d’un clocher. Le buveur ivre, masculin, titube et se redresse, ce qui représente pour lui une victoire de sa verticalité. Au Moyen Âge, on renversait le monde pendant le temps carnavalesque. Le comble de la conduite de vertige, c’est l’expression « cul par-dessus tête ». On inverse les rôles, les hommes se déguisent en femme, gardiens de prison et prisonniers échangent leurs fonctions, comme le décrit Erving Goffman dans son étude Asiles. Et dans ce temps carnavalesque, l’excès devient la norme. Ces fêtes arrivent lors des grands moments qui ponctuent la vie : les fins d’année, les mariages, les naissances, les fêtes fondatrices de la nation, les triomphes comme les victoires sportives… L’ivresse alcoolisée marque la force de l’évènement. Ce moment regroupe aussi bien le sportif qui boit du champagne dans sa coupe de vainqueur que la personne triste qui noie son chagrin dans l’alcool.

Le XXe siècle a-t-il vu se développer d’autres formes de fêtes ?

Dans les sociétés ouvrières ou agricoles de la fin XIXe siècle, l’enjeu de la fête, c’est quand même la rencontre filles-garçons, marquée par la dissymétrie des deux sexualités. Il faut protéger les filles : on cadre leurs rencontres, c’est le bal, avec des horaires précis, où les parents sont présents… Ce « programme », qui existe encore, est mis à mal par les jeunes de la fin du XXe siècle lorsqu’ils font ce qu’ils appellent « sortir ». Là, le cadrage qu’une communauté ou une culture se donne, la partition commune qui est jouée ne sont plus de mise.

Quelles sont les particularités de ces « sorties » ?

L’espace festif doit s’inventer à chaque pas. Il n’y a plus d’habit de fête, plus de seuil, plus de lieu privilégié : les jeunes se retrouvent dans un endroit qui n’est pas défini par la communauté comme lieu de la fête, c’est la rue. Les centres-villes patrimonialisés par les autorités sont occupés par des cohortes de jeunes, bouteilles à la main. Il n’y a pas de programme dans ces fêtes, on traine. Là, c’est l’alcool qui devient central, qui invente l’histoire. Cette jeunesse contemporaine des grandes villes peut être créatrice pendant ces moments festifs : les tags, tout comme certaines formes de musique, sont certainement le fruit de ces rassemblements. C’est l’inverse des fêtes totalement ritualisées et codées comme le bal des débutantes. Les cadres très rigides étaient liés à la peur de la perte de la virginité des filles : un vrai tabou est tombé dans l’occidentalisation des modes de vie à la fin du XXe siècle.

Propos recueillis par Sébastien Langevin





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