Vous distinguez deux grandes formes
festives. Vous qualifiez la première de
fête « cérémonielle »…
Dans les fêtes cérémonielles, tout le
corps social s’accorde pour faire un même
geste investi d’une signification qui a une
valeur collective, plus ou moins sacrée et
religieuse. Ce moment cérémoniel, dans nos
cultures occidentales, ce peut être couper le
ruban lors d’une inauguration, dire « oui »
à son mariage ou prononcer un discours
lors d’un pot de retraite d’un collègue,
par exemple. Dans ces moments-là, tout
le monde est silencieux. Cet instant n’est
pas forcément sacré, mais peut être lié à
une sémiologie du sacré, c’est-à-dire aux
valeurs de la collectivité. Lors de la fête
nationale française, le 14 juillet, tout le
monde s’arrête de danser et de boire pour
regarder le feu d’artifice. Ce feu d’artifice
est, tout comme le champagne, la marque
d’un moment intense où tous les acteurs
de la communauté présents dans l’espace festif jouent une même partition. Cette
même partition n’a pas été écrite par eux
mais par la communauté toute entière.
L’autre fête serait « carnavalesque » ?
Alors que le moment cérémoniel est
plutôt diurne, la fête carnavalesque serait
plutôt nocturne. Dans toutes les sociétés, il
semblerait que le temps social soit rythmé
de façon à ce qu’il ne soit pas homogène.
On retrouve un temps sobre, diurne le plus
souvent, qui est celui du travail, du café le
matin. Ce temps est différencié rituellement
d’un temps qui semble contradictoire : tout
ce qu’on a économisé, on le dépense. Le
temps de la sobriété, de la maitrise, du
contrôle des pulsions tout à coup vole en
éclat. L’idée de mesure – où hygiénisme et
moralisme se rejoignent depuis les grands
textes moraux de l’Antiquité –, la peur de
l’excès, facteur de désordre, sont mis de côté
par les sociétés dans un espace alternatif,
plutôt nocturne. Pendant ce temps-là, on
« fait des bêtises »,
plus ou moins
grosses.
Qu’est-ce qui
caractérise ce
temps carnavalesque
?
On retrouve
très fréquemment
les conduites de
vertige, comme
monter en haut
d’un clocher. Le
buveur ivre, masculin,
titube et se
redresse, ce qui
représente pour
lui une victoire
de sa verticalité.
Au Moyen Âge, on renversait le monde
pendant le temps carnavalesque. Le comble
de la conduite de vertige, c’est l’expression
« cul par-dessus tête ». On inverse les rôles,
les hommes se déguisent en femme, gardiens
de prison et prisonniers échangent
leurs fonctions, comme le décrit Erving
Goffman dans son étude Asiles. Et dans
ce temps carnavalesque, l’excès devient la
norme. Ces fêtes arrivent lors des grands
moments qui ponctuent la vie : les fins
d’année, les mariages, les naissances, les
fêtes fondatrices de la nation, les triomphes
comme les victoires sportives… L’ivresse
alcoolisée marque la force de l’évènement.
Ce moment regroupe aussi bien le sportif
qui boit du champagne dans sa coupe de
vainqueur que la personne triste qui noie
son chagrin dans l’alcool.
Le XXe siècle a-t-il vu se développer
d’autres formes de fêtes ?
Dans les sociétés ouvrières ou agricoles
de la fin XIXe siècle, l’enjeu de la fête, c’est
quand même la rencontre filles-garçons,
marquée par la dissymétrie des deux sexualités.
Il faut protéger les filles : on cadre leurs
rencontres, c’est le bal, avec des horaires
précis, où les parents sont présents… Ce
« programme », qui existe encore, est mis
à mal par les jeunes de la fin du XXe siècle
lorsqu’ils font ce qu’ils appellent « sortir ».
Là, le cadrage qu’une communauté ou une
culture se donne, la partition commune qui
est jouée ne sont plus de mise.
Quelles sont les particularités de ces
« sorties » ?
L’espace festif doit s’inventer à chaque
pas. Il n’y a plus d’habit de fête, plus de
seuil, plus de lieu privilégié : les jeunes se
retrouvent dans un endroit qui n’est pas
défini par la communauté comme lieu de
la fête, c’est la rue. Les centres-villes patrimonialisés
par les autorités sont occupés
par des cohortes de jeunes, bouteilles à
la main. Il n’y a pas de programme dans
ces fêtes, on traine. Là, c’est l’alcool qui
devient central, qui invente l’histoire. Cette
jeunesse contemporaine des grandes villes
peut être créatrice pendant ces moments
festifs : les tags, tout comme certaines
formes de musique, sont certainement le
fruit de ces rassemblements. C’est l’inverse
des fêtes totalement ritualisées et codées
comme le bal des débutantes. Les cadres
très rigides étaient liés à la peur de la perte
de la virginité des filles : un vrai tabou est
tombé dans l’occidentalisation des modes
de vie à la fin du XXe siècle.
Propos recueillis par Sébastien Langevin
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