Selon vous, l’épidémie de grippe A a-t-elle été bien préparée par les autorités
?
Entre 2007 et 2009, la logique de préparation
de la pandémie grippale a été
celle d’un grand plan orchestré par l’OMS
(Organisation mondiale de la santé). Nous
sommes sur une logique de communication
descendante : voici le scénario, voici les
logiques à appliquer. Ce plan est focalisé
sur des réponses, des scripts à donner, avec
une ouverture sur la société civile qui est
très faible. Il y a indéniablement de très
grandes avancées : la grippe a été détectée
beaucoup plus rapidement qu’auparavant,
il y a eu une capacité internationale à mettre
en place des outils, etc. Ces dispositifs
pourront d’ailleurs être exportés, car la
communauté internationale a été bien
meilleure que dans d’autres domaines,
dans la gestion de la crise financière par
exemple.
Mais, dans un deuxième temps, la maladie
ne s’est pas propagée comme annoncé…
La deuxième phase, pour la France
notamment, c’est la période printemps-été
2009 : on a une application massive de ce
qui était prévu. Mais on a la sensation que
quelque chose ne va pas car nous sommes
avec un virus H1N1 et non H5N1 comme on
le craignait. L’OMS a appuyé sur le bouton
d’urgence, alors que la létalité n’est pas du
tout ce qui était prévu dans le plan. Aux
États-Unis, Janet Napolitano, Secrétaire à la
sécurité intérieure, l’annonce à la télévision
dès le 5 mai 2009 : nous ne sommes pas en
présence du H5N1, donc inutile de déployer
toute la batterie de mesures qui était prévue.
Elle est la première à reprendre les rènes
stratégiques et politiques sur un dossier qui
n’est plus laissé aux spécialistes techniques.
On ne continue pas à faire des déclarations
chaque jour sur le nombre de cas, comme
ça a pu être le cas ailleurs. En France, nous
n’avons pas le même recul stratégique qu’aux
États-Unis. Du coup, des voix discordantes
captent ce malaise, se demandent pourquoi
on continue à déployer un tel dispositif.
Le terme d’épidémie est-il vraiment
adapté à la situation ?
À la rentrée 2009, on a d’un côté l’épidémie
qui se rapproche, et de l’autre la défiance
qui se constitue. Mais de quoi s’agit-il ?
Pourquoi l’OMS est-elle passée en niveau
5 ? On peut par exemple prendre une autre
échelle que celle de l’OMS, une échelle proche
de celles utilisées pour les risques nucléaires
ou les séismes. Niveau 0, un rhume continental
; niveau 1, une grippe saisonnière
habituelle ; niveau 2, une grippe un peu
plus forte qui suppose déjà une mobilisation
plus musclée ; niveau 3, on met en route
tous les Plans de continuité d’action (PCA) ;
niveau 4, c’est une grippe qui commence à
déborder les PCA ; niveau 5, une grippe qui
appelle d’autres réponses, bien au-delà du
sanitaire ; niveau 6, c’est la pandémie de
grippe de 1918 qui exige des reconfigurations
globales, et hors échelle, ce serait la
peste noire de 1347, une crise qui fait rupture
pour une civilisation ou la planète entière.
Pour la grippe actuelle, on est entre le niveau
1 et le niveau 2. Peut-être dans certains
pays a-t-on frôlé le niveau 3…
Alors quand l’OMS déclenche
son niveau 6, on est en droit
de se poser des questions. Et
à chaque annonce de l’OMS,
nous avions des tonnes et des
tonnes de chiffres, mais jamais
une analyse stratégique de la
situation. Le terme d’épidémie
lui-même nous piège car
il fait immédiatement référence
à 1918. Or, dans un monde
de plus en plus interconnecté,
nous allons avoir de plus en
plus d’épidémies, mais certaines
ne seront pas graves du
tout, d’autres beaucoup plus…
Et certaines épidémies peuvent
ne pas être importantes
du point de vue de la santé
publique mais extrêmement
graves d’un point de vue social
ou économique.
Cette crise préfigure-t-elle celles à
venir ?
On a changé d’univers de crise
en passant dans le XXIe siècle. Le
grand enjeu étant de savoir si l’on a
une guerre de retard.... Nos conceptions
du risque et des crises sont
ajustées pour des évènements graves,
spécifiques, localisés, isolés.
Et nous avons affaire aujourd’hui
à des événements de nature très
rapidement systémique, dans des
environnements complètement
interconnectés, très sensibles, instables
et avec des socles de plus en
plus affectés, je dirais en voie de
liquéfaction. C’est un autre univers
où les dynamiques sont beaucoup
plus chaotiques qu’arithmétiques
ou mécanistes. C’est très important
car si nous avons une vision erronée
et des outils qui datent, nous
risquons d’avoir de très grosses
surprises stratégiques. Les crises
sont tellement complexes, dans des
sociétés tellement complexes, que la
seule manière de réagir est de travailler
en intelligence et en confiance avec tous
les gens qui auront à mettre leur énergie
dans le système. C’est diamétralement
opposé à tout ce qui se passe dans nos
esprits à l’heure actuelle.
Quelle serait la bonne manière de faire
pour gérer au mieux ces crises d’un
genre nouveau ?
Pour les crises d’aujourd’hui, les problèmes
de pilotage apparaissent comme
les plus compliqués. Bien sûr, il faut avoir
des plans solides, mais la pertinence doit
toujours être le champ de bataille, plus que
la précision. Or, nous avons été abreuvés
de précision numérique pour la grippe A…
Tout déficit de réflexion se paie sur le terrain.
J’ai proposé que l’on mette en place
des forces de réflexion rapides. Un groupe
de personnes, armées de différentes compétences,
qui ne sont pas là pour représenter
leur gouvernement mais seulement pour se
poser quatre questions : de quoi s’agit-il ?
Quels sont les pièges à éviter ? Le premier
piège étant : et si on se trompait de sujet ?
Avec quels acteurs va-t-il falloir travailler ?
Et enfin, quelles sont les bonnes idées qui
mettent de la dynamique dans un système
chaotique ? On peut le décliner à tout
niveau, au niveau d’un lycée, d’une ville,
d’un pays, au niveau international. Vous
injectez de l’intelligence et de la confiance
dans une situation complexe. Cela ne veut
pas dire qu’il faille rejeter les modèles de
la biologie ou de l’épidémiologie. Mais il
faut une volonté et une capacité collective
à mettre de l’intelligence dans une
situation qui ne sera pas un cas précis
comme une bicyclette qui fonce dans un
mur. Il faut avoir des logiciels faits pour
le chaotique.
La rapide évolution des crises impose
donc une réactivité plus importante ?
Outre les forces de réflexion rapide,
deuxième élément absolument crucial :
des points réguliers sur le mode « Voici où
nous en sommes, voici nos hypothèses à
l’heure actuelle, voici ce que nous changeons
par rapport à ce qui était prévu, voilà
pourquoi nous le faisons, voilà ce que nous
savons déjà, voilà ce que nous ne savons
pas… » Il faudrait qu’il y ait des points de
distanciation critiques qui soient faits. Ils
démontreraient que les dirigeants tiennent
stratégiquement le système afin qu’ils ne construisent pas seulement leur crédibilité
en disant « On applique le
plan ». Il serait nécessaire que soient
faits des retours d’expériences, pas
seulement à la fin mais en continu.
Une équipe - ce peut être aussi bien
au niveau le plus local qu’international
- qui regarde à tout moment
les processus de diffusion, les pièges
qui sont possibles, où on en est,
ce qu’on a fait, les trajectoires, les
grands risques de dérapage… Ce
n’est pas du tout dans notre culture
actuelle.
Sur quels grands principes les
« nouvelles crises » fonctionnent-
elles ?
Les systèmes humains et techniques
sont tous interconnectés : voilà
la plus grande complexité. Aussi, la
logique dominante, notamment au
niveau économique, est une logique
de flux tendu. Si un élément lâche,
il n’y a pas de mou au niveau du
système, la contamination est extrêmement
rapide. Surtout, nos socles, comme les
environnements naturels, se dégradent.
Au niveau de la stabilité sociale, on est
avec des problèmes énormes, en termes
de transferts de population par exemple.
Nous sommes en surfusion : le moindre
évènement peut cristalliser de nombreux
problèmes à une vitesse considérable, et
ce sur des terrains qui n’avaient pas été
anticipés. Et nous sommes également en
état de liquéfaction des socles. Ce que l’on
tenait pour acquis et solide est beaucoup
moins stable : cela génère des crises fondamentales
pour le système. Et il faut se
battre pour que l’on sorte des sillons bien
tracés, même au niveau académique où
il y a une résistance farouche. Pourtant,
nous allons être obligés de changer de
paradigme ! Nous devons être capables
de faire de l’intelligence dynamique à très
haute vitesse.
Propos recueillis par Sébastien Langevin
Patrick Lagadec
Directeur de recherche au laboratoire d’économétrie de l’École polytechnique,
spécialiste mondialement reconnu de la gestion de crises, Patrick
Lagadec a été l’initiateur du concept de risques technologiques majeurs
dans les années 1970-80. Puis il a orienté ses travaux sur l’étude et le
traitement des crises, qu’elles soient d’origine technologique, de santé
publique ou de société. Depuis la fi n des années 1990, Patrick Lagadec
consacre ses recherches à la compréhension des crises « hors cadres »
qui peuvent représenter des remises en cause vitales pour nos sociétés. Il a notamment
publié La Fin du risque zéro en 2002 (avec Xavier Guilhou), Ruptures créatrices en 2000 ou
La Gestion des crises – Outils de réflexion à l’usage des décideurs en 1991.
|