L'idée d’une « Union méditerranéenne
», créée en juillet 2008, pose la
question de la place de la langue et de la
culture française dans l’espace méditerranéen.
Car une telle union n’aurait pas de
sens si elle ne répondait qu’à des nécessités
politiques et économiques, si elle
n’avait pas une dimension culturelle.
La Méditerranée n’est certes plus un
foyer de culture, mais elle n’est pas non
plus l’un des fronts d’un « choc des civilisations
» pointé par certains. L’espace
méditerranéen étant pluriculturel, il n’est
pas question d’y imposer une langue et
une culture. La France et la langue française
ne doivent, pas plus que d’autres,
s’y montrer impérialistes. Mais on ne peut
nier que la France ait ici une position, voire
une responsabilité, particulière. Pas seulement
parce qu’elle a avec la rive sud une
histoire. Elle n’est pas le seul pays d’Europe
à avoir colonisé des pays du pourtour
méditerranéen et de l’Afrique. Elle
n’est pas non plus le seul à être géographiquement,
par sa façade sud, ouvert sur
la Méditerranée. Mais nulle autre langue
européenne n’est, autour de cette mer,
un semblable moyen de communication
et vecteur de culture. Parce que cette langue
d’un pays colonisateur est devenue
le bien de ceux auxquels elle a été imposée
: le français est aussi, pour reprendre
la célèbre expression de Kateb Yacine,
leur « butin de guerre ». C’est parce que la
France est, de facto, engagée envers ceux
qui se sont ainsi approprié la langue de
ses écrivains et penseurs que le français
a un rôle de choix à jouer.
Une langue de culture
Il s’agit de montrer que le français est
une des pièces essentielles d’un patrimoine
– et non un simple outil de communication.
Ce patrimoine doit particulièrement
à la Grèce ancienne. La connaissance
de ses véritables contenus et enjeux fait
aujourd’hui cruellement défaut. Il n’est
sans doute pas possible d’enseigner à tous
la mythologie. Mais rien n’interdit de profiter
de la lecture des textes pour en faire
une initiation. La littérature de jeunesse,
les films d’animation, les BD… y puisent
à satiété. Mais ils tendent à réduire les
mythes à des récits d’aventure. L’image
du héros prend trop aisément le pas sur
la signification initiatique du récit.
Ce patrimoine s’est enrichi à la Renaissance.
Il n’est évidemment pas question
d’imposer aux jeunes d’aujourd’hui les
exigences que se donnaient les humanistes,
qui apprenaient non seulement le
latin, le grec, mais aussi l’arabe et l’hébreu.
Mais il n’est pas inutile de savoir
que le grec, le latin, l’arabe, l’italien, ont
successivement enrichi la langue française.
On peut, en travaillant le lexique,
montrer les échanges qui ont eu lieu dans
ce domaine. Il s’agit de faire découvrir
également que la pensée a des racines
communes autour de la Méditerranée.
La substance des échanges dans le bassin
méditerranéen est passée non seulement
dans la philosophie et les sciences,
mais aussi dans la littérature. L’étude de
la langue française doit donc s’appuyer
sur celle de ses textes littéraires, tout en
s’enrichissant d’une initiation aux littératures
anciennes et au patrimoine littéraire
européen.
Les animosités dont nous sommes
témoins aujourd’hui se développeraient
moins facilement s’il n’y avait une telle
méconnaissance du patrimoine littéraire et
culturel de l’âge d’or de la civilisation arabophone.
Les professeurs de français peuvent
à leur niveau faire ici quelque chose. Il
serait tout de même temps que les écoliers
sachent qu’Aladin et Sinbad le marin ne
sont pas le tout de la littérature classique
arabe ! Il ne s’agirait que de se hausser
au-dessus de la caricature qu’a répandue
ici la littérature dite de jeunesse.
L’objectif n’est pas tant de donner
des connaissances que de favoriser la
connaissance de l’autre. C’est le meilleur
moyen peut-être d’en finir avec des sentiments
néo-colonialistes. Le français ne
sera pas une langue impérialiste si les
autres langues qui sont utilisées autour
de la Méditerranée sont reconnues comme
langues de culture. Le meilleur moyen de
lutter contre la fallacieuse idée d’un choc
des civilisations est de montrer qu’elles
n’ont jamais été des ensembles figés
et clos.
Michel Serceau, vice-président de l’APL
(Association des professeurs de lettres)
|