S’il est une oeuvre étroitement liée
à son auteur, c’est bien celle de Le
Clézio. Ce citoyen du monde semble
poursuivre une aventure familiale engagée
par ses ancêtres et puiser dans ses légendes
familiales et ses expériences personnelles
la matière à sa quête créative.
Le Clézio est un homme « mêlé », pour
reprendre la formule de Montaigne, et l’histoire
familiale, vécue ou rêvée, a façonné
un homme d’ouverture, sensibilisé dès
l’enfance à la confrontation des cultures.
L’épopée familiale
Jean-Marie Gustave Le Clézio nait, par
les hasards de la guerre, à Nice en 1940.
Son père anglais, sa mère française, sont
issus tous deux d’une famille bretonne,
émigrée dans l’île de France à la fin du
XVIIIe siècle. Annexée par les Anglais, l’île
est rebaptisée île Maurice et les Le Clézio
deviennent sujets britanniques, puis
citoyens mauriciens avec l’indépendance
acquise en 1968. L’écrivain retracera le
fabuleux voyage de cet ancêtre émigré
dans Le Livre des fuites (1969).
Mais, de cet héritage familial aux
résonances épiques, l’épisode le plus
marquant semble être la quête chimérique de son grand-père paternel qui, au début
du XXe siècle, a abandonné les siens à la
recherche d’un trésor, déposé à Rodrigues
par un corsaire : cette aventure est à la
base d’un magnifique roman, Le Chercheur
d’or (1985). Dans son journal Voyage à
Rodrigues (1986), Le Clézio revient sur cet
épisode en racontant le voyage qu’il a effectué
sur les traces de cet aïeul aventurier.
Baigné dès l’enfance dans la culture créole,
l’écrivain fera
revivre la
culture mauricienne
populaire
dans Sirandanes
(1990),
courts poèmes
en forme de
devinettes ,
qu’il illustrera
et écrira avec sa femme Jemia.
De cette chronique familiale, Le Clézio
retiendra également l’évènement vécu
par son grand-père maternel, immobilisé
sur un navire au large de l’île Plate pour
cause d’épidémie, dans son roman La Quarantaine
(1995). Terres interculturelles
mais également romanesques, les îles de
l’océan Indien, en particulier l’île de Paul
et Virginie, serviront également de cadre
à diverses histoires, en particulier celle de
Révolutions (2003) et de Raga. Approche
du continent invisible (2006).
Le gout du voyage
Outre la culture créole et l’épopée familiale
qui nourriront son imaginaire, J.-M. G.
Le Clézio hérite de ses ancêtres le gout du
voyage : l’écrivain vit entre plusieurs continents,
apparemment sans racines même
si, à l’heure actuelle, ses ports d’attache
semblent se situer en Bretagne et à Albuquerque.
L’écrivain-monde est un citoyen
de l’univers qui, dans son errance, capte
de nouveaux horizons pour tenter de faire
face au sentiment de l’exil et de réconcilier
les aspirations de l’humanité.
Sa petite enfance, Jean-Marie Gustave
Le Clézio la passe dans l’arrière-pays niçois sous les affres de la guerre, qui sert
d’arrière-plan aux romans La Guerre (1970),
Étoile errante (1992) et Ritournelle de la
Faim (2008). C’est à Nice qu’il effectue
toutes ses études, rédigeant notamment
un mémoire, pour l’obtention du Diplôme
d’Études Supérieures, sur le thème de « La
Solitude dans l’oeuvre d’Henri Michaux ».
Cette ville lui inspire le décor de nombreuses
oeuvres : Le Procès-verbalMondo et
autres histoires (1978), La Ronde et autres
faits divers (1982), Printemps et autres saisons
(1989). Elle est source de sentiments
partagés et d’une certaine méfiance.
À l’âge de sept ans, en 1947, Le Clézio,
qui ne connait pas encore son père, médecin
de brousse au Nigeria, s’embarque avec sa
mère pour le rejoindre. C’est dans la cabine
du bateau qu’il écrit ses deux premières
oeuvres. « Pour moi, l’acte d’écrire est resté
lié à ce premier voyage », note-t-il dans sa notice biographique qu’il écrira pour le
Dictionnaire des écrivains contemporains de
la langue française par eux-mêmes (dirigé
par J. Garcin, 1988). Désormais, l’écriture et
le voyage ne forment pour lui plus qu’une
seule entité, qui situe Le Clézio dans la
grande famille des écrivains-voyageurs
comme Istrati, Michaux, Cendrars, Bouvier
ou Eberhardt pour ne citer que quelques
auteurs venant d’horizons différents. De
cette aventure africaine, qui scelle son destin
d’écrivain, naitront essentiellement Onitsha
(1991) qui présente trois rêves, trois révoltes
pour dénoncer une société coloniale en
voie de disparition, et L’Africain (2004),
récit qui retrace l’existence de son père.
L’expérience fondatrice
du Panama
En 1967, Le Clézio fait son service
militaire en Thaïlande en tant que coopérant,
puis au Mexique où il aurait
participé à l’organisation de la bibliothèque
de l’Institut français d’Amérique
latine ! Parallèlement, il apprend le maya
et d’autres langues indiennes. Pendant
quatre ans, de 1970 à 1974, il partage la
vie des Indiens Emberas et Waunanas au
milieu de la jungle panaméenne. Dans les grandioses espaces sauvages, il découvre
un mode de vie qui place le silence, la
spiritualité et la liberté au coeur même
du quotidien. C’est une nouvelle étape
fondatrice. Le Clézio en ressortira métamorphosé
: cette expérience « a changé
ma vie, mes idées sur le monde et sur
l’art, ma façon d’être avec les autres, de
marcher, de manger, d’aimer, de dormir,
et jusqu’à mes rêves », écrit-il dans La
Fête chantée (1997).
L’histoire tragique des civilisations
des peuples premiers, effacées par les
diverses colonisations, va hanter la
réflexion de Le Clézio qui publiera plusieurs
essais : Haï (1971), Mydriase
(1973), Trois villes saintes (1980) et
surtout Le Rêve mexicain ou La Pensée
interrompue (1988). Il traduit également
des textes sacrés pour transmettre leur
philosophie d’harmonie et de sagesse :
Les Prophéties du Chilam Balam (1976)
et La Relation de Michoacan (1984). En
1983, il soutient une thèse d’histoire sur
le Michoacan, région qui se situe au centre
du Mexique. Plus qu’une opposition
entre les civilisations, Le Clézio s’applique
à révéler certaines valeurs de ces cultures
que le monde moderne gagnerait à retrouver.
Il reviendra à plusieurs reprises sur
cet épisode mexicain, notamment avec la
biographie du couple de peintres Diego
Rivera et Frida Kahlo, Diego et Frida
(1993), et Ourania (2006).
Dès vingt-trois ans, J.-M. G. Le Clézio
devient célèbre avec le prix Renaudot pour
Le Procès-verbal (1963), roman proche
des recherches du Nouveau Roman. Dans la même veine, il écrit La Fièvre (1965),
Le Déluge (1966), Terra Amata (1967),
L’Extase matérielle (1967), Le Livre des
Fuites (1969).
À partir des années 1970, tout en
enseignant dans diverses universités
qui le conduisent aux quatre coins du
monde – Bangkok, Mexico, Boston, Albuquerque
entre autres –, Le Clézio livre
un nombre impressionnant d’ouvrages.
Outre ceux précédemment cités, Les Géants
(1973), Voyage de l’autre côté (1975),
L’Inconnu sur la terre (1978), Vers les
Icebergs (1978). C’est Désert (1980) qui
fait connaitre l’écrivain au grand public
en recevant le Grand Prix de Littérature
Paul Morand, décerné par l’Académie française.
Ce roman se tourne vers les origines
de sa femme. Il raconte la vie d’une
jeune Marocaine pendant la colonisation française : la guerre, la
pauvreté, l’exil, la vie
sédentaire misérable
sont autant de contrepoints
aux caractéristiques
poétiques et symboliques
de cet espace
mythique. Sans oublier
d’ajouter à son palmarès
Pawana (1992), Poisson
d’or (1997), Gens
des nuages (1997) en
collaboration avec Jemia
Le Clézio, Hasard suivi
d’Angoli Mala (1999),
Coeur brûle et autres
romances (2000), Ballaciner
(2007) et son tout
dernier roman, Ritournelle
de la faim (2008),
qui retrace la jeunesse
de sa mère. Outre cette
oeuvre importante, Le
Clézio est l’auteur de bon nombre d’articles,
portant notamment sur Michaux,
Lautréamont, Rabelais, Céline et sur la
littérature contemporaine.
Le Nobel couronne ainsi une oeuvre à la
fois philosophique, poétique et humaniste,
qui traduit les inquiétudes et les aspirations
d’une époque perturbée. Ce prix distingue
aussi un auteur contemplatif-méditatif,
visionnaire et nomade, un Ulysse en quête
d’absolu, qui module sa vision du monde de
livre en livre. Le rayonnement que procure
la plus prestigieuse des récompenses littéraires
aura, sans doute, pour effet de mieux
faire connaitre au grand public un univers
poétique largement diffusé en dehors de
l’Hexagone : le nombre de thèses soutenues
et les diverses traductions de la plupart de
ses romans témoignent du succès dont
jouit Le Clézio à l’étranger.
Dans la forêt des paradoxes
« Dans toute la forêt des Emberas, Elvira était connue pour son art de conter. […] Bien
que je n’aie eu accès à ses contes que par le biais de la traduction […] j’ai tout de suite
compris qu’elle était une grande artiste, dans le meilleur sens qu’on puisse donner à ce
mot. Le timbre de sa voix, le rythme de ses mains frappant ses lourds colliers de pièces
d’argent sur sa poitrine, et par-dessus tout cet air de possession qui illuminait son visage
et son regard, cette sorte d’emportement mesuré et cadencé, avaient un pouvoir sur tous
ceux qui étaient présents. […] Elle était la poésie en action, le théâtre antique, en même
temps que le roman le plus contemporain. Elle était tout cela avec feu, avec violence,
elle inventait, dans la noirceur de la forêt, parmi le bruit environnant des insectes et des
crapauds, le tourbillon des chauves-souris, cette sensation qui n’a pas d’autre nom que la
beauté. Comme si elle portait dans son chant la puissance véridique de la nature, et c’était
là sans doute le plus grand paradoxe, que ce lieu isolé, cette forêt, la plus éloignée de la
sophistication de la littérature, était l’endroit où l’art s’exprimait avec le plus de force et
d’authenticité. »
J.-M. G. Le Clézio, Conférence Nobel, le 7 décembre 2008
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