Le livre collectif Fin de monde ou sortie
de crise* que vous avez coordonné avec
Jean-Hervé Lorenzi trace clairement
deux voies bien distinctes quant à l’issue
de la crise économique mondiale
actuelle. Lesquelles ?
À la lumière de l’histoire des cycles économiques, deux hypothèses, toutes les deux pertinentes, se dégagent en effet. Soit la crise que nous vivons en ce moment n’est qu’un moment, particulièrement désagréable, d’un cycle périodique – auquel cas nous reviendrons à la « normale » dans un mouvement quasi spontané. Soit cette crise marque la fin de l’ancien régime économique qui prédominait depuis près de trente ans. Dans cette optique, le monde de demain sera très différent de celui que nous avons connu auparavant. Les décisions politiques sur le choix des remèdes à apporter à la crise définiront la voie entre ces deux options.
Quelles sont les grandes caractéristiques
du régime économique qui a prévalu
depuis le début des années 1980 ?
En tout premier lieu, c’est un système économique profondément mondialisé. Deuxième particularité : l’économie s’est de plus en plus financiarisée. Le système financier est ainsi devenu le coeur battant de l’économie. Ensuite, nous avons assisté à une dérégulation très importante, à une forte déréglementation. L’État a abandonné toute idée de contrôler les grandes entreprises ou les banques et a laissé faire le plus possible les forces vives du marché. Cette mise en retrait des politiques de régulation a entrainé de grands bouleversements dans la répartition des richesses. D’où des conséquences très importantes, en particulier la montée des inégalités.
Les inégalités se sont accrues au niveau national et international ?
Au niveau national, les précaires ont été délaissés, et ce dans tous les pays. C’est l’apparition des nouveaux pauvres, parmi lesquels les intermittents ou les travailleurs à temps partiel involontaires. Dans un même temps, on a vu une augmentation vertigineuse, inouïe, des revenus des 1 pour 1 000 les plus riches. Les inégalités ont prospéré. Parallèlement, dans un pays comme la France, les 20 % des salariés les moins bien rémunérés ont été protégés par la montée des salaires minimum. Et les 10 % les mieux payés ont augmenté de manière significative leurs revenus. Entre les deux, la grande classe moyenne, 70 % des salariés qui travaillent à temps plein ont stagné au niveau de leur salaire net. Cela crée un sacré mécontentement au niveau national. À l’échelle internationale, les pays émergents comme la Chine, l’Inde ou certains pays d’Amérique du Sud ont bénéficié d’une augmentation du pouvoir d’achat importante. Une bonne partie des populations de ces pays est sortie de la grande misère. On a eu ici une amélioration indéniable de la situation. En revanche, les pays grandement sous-développés, en particulier d’Afrique, n’ont bénéficié que très récemment, depuis les années 2000, d’une croissance un peu plus forte. Les inégalités internationales n’ont pas suffisamment diminué pour les pauvres des pays émergents, et pour l’essentiel de la population des pays restés sousdéveloppés. Le problème de l’inégalité internationale n’a pas été réglé, c’est le moins qu’on puisse dire.
Quel va être l’impact de la crise sur ces pays émergents et sous-développés ?
Contrairement à ce que beaucoup d’économistes ont pensé au début, le choc de la crise est très puissant pour les pays émergents et sous-développés. Les pays qui ont fondé leur développement sur les exportations voient leur activité s’effondrer, en volume et en prix. Il y a eu avant la crise une envolée du prix des matières premières, notamment alimentaires. Leur chute actuelle est une vraie catastrophe pour les agriculteurs du monde entier, y compris en Europe centrale. La Chine subit une crise particulièrement violente, malgré un plan de relance de 600 milliards d’euros ! Sur 150 millions de migrants ruraux venus travailler dans les grandes villes ces dernières années, 25 millions sont déjà repartis dans leurs campagnes, faute de travail, et ce depuis le début de la crise, en moins d’un an. Cette pénurie d’emploi entraine une baisse des salaires : c’est assez effrayant ! Selon l’OCDE, la Russie pourrait passer de 8 % de croissance en 2008 à - 4,5 % en 2009...
Pour sortir de cette situation, quelle est l’option choisie par les autorités mondiales, lors du G20 d’avril, par exemple ? Rétablissement du régime économique précédent ou invention d’un nouveau monde ?
La position du G20 est de situer la crise dans un cycle. L’objectif est donc selon les dirigeants politiques mondiaux de revenir au système d’avant. Ils souhaitent instaurer une réglementation plus importante pour réguler le système, veulent influer sur les rémunérations des dirigeants pour tendre vers moins d’inégalité et tentent une action concertée contre les paradis fiscaux. Leur voeu est donc de repartir pour un tour. Si la machine retournait ainsi dans le même cycle, le risque le plus évident serait de se diriger vers une nouvelle crise, encore plus violente la prochaine fois… Une autre hypothèse dessine une crise aiguë et durable, sans véritable reprise. Ce serait une crise du régime de croissance. Il faudrait alors inventer autre chose que ce qui fonctionnait auparavant.
Quels pourraient être les moteurs de ce nouvel ordre économique mondial ?
On peut envisager plusieurs aspects. La croissance serait entrainée par l’économie de la connaissance, de la santé, par les technologies vertes. La croissance suivrait un rythme plus modeste, donc plus sain, en particulier aux États-Unis. La finance perdrait son rôle dominant pour retrouver une fonction d’appui de la croissance. Elle deviendrait le valet de la croissance, plutôt que d’en être le maître. Cette croissance serait plus égalitaire, afin d’entraîner un recul profond des inégalités. Cela passerait par une fiscalité différente, en particulier par une pression fiscale accrue sur les revenus les plus élevés et sur les revenus du capital, qui actuellement ne sont pratiquement plus taxés en comparaison de ce qui se passait dans les années 1960. La croissance participerait de l’amélioration des conditions de vie, alors qu’elle était épuisante, pour les hommes et la planète. Mais de là à mettre en oeuvre ces idées… Les financiers sont toujours partout dans les coulisses du pouvoir : il est difficile de demander à un patron de bar de limiter la consommation d’alcool de ses clients…
Dans ce nouveau système fondé sur d’autres valeurs, une francophonie économique aurait-elle sa carte à jouer ?
Au moment où il est très certainement temps de mettre de l’argent dans la connaissance et dans la diffusion des connaissances, il y a une demande de tout, partout. Les pays ayant le français en partage ont le fort sentiment d’appartenir à une culture commune, ou plutôt à des cultures communes. Ce n’est pas rien, une langue ! Au niveau de mon université, je vois que des étudiants francophones en post-doctorat viennent en France pour parfaire leur formation. Pour peu qu’un effort soit consenti, les entreprises françaises pourraient faire de ces personnes de formidables ambassadeurs commerciaux lorsqu’ils rentrent dans leur pays. De nombreux étudiants chinois arrivent à l’université Lyon 2 : ils ont appris le français, ils viennent se former en économie. Ils pourraient facilement vendre la soierie ou la chimie lyonnaises de retour en Chine. Les universités devraient mieux faire le lien avec les entreprises, et les entreprises investir dans des repas, une aide au logement ou dans des visites de monuments, tout simplement. Ces étudiants souffrent beaucoup de solitude. Les liens commerciaux se tissent dans la complémentarité et dans la complicité.
Propos recueillis par Sébastien Langevin
* Le Cercle des économistes, Éditions Perrin, 2009, 333 pp., 19,20 €.
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