En novembre 1987, Jean-Marc Caré et
moi-même nous apprêtions, émus,
à interviewer Alain Bashung pour Le Français
dans le monde, dans sa maison de
Saint-Cloud. Nos questions portaient sur
sa vie, son oeuvre et un titre que nous
venions d’explorer méticuleusement, « Élégance
»2. Bashung nous a longuement
répondu. Une image me reste : quand nous
étions sur le point de partir, il a commencé
à jouer à boxer avec son fils, d’à peu près
dix ans, gants rouges contre gants rouges…
Ce fils doit aujourd’hui avoir plus
de trente ans et un immense chagrin. J’ai
revu ensuite Bashung à deux reprises,
pour une autre revue. Il restera pour moi
ce Lucky Luke moqueur, cheveux noirs,
cigarette, éternellement trentenaire.
Une enfance alsacienne
Fils d’une ouvrière bretonne qui travaille
dans une usine de caoutchouc de
Boulogne-Billancourt, Alain Claude Baschung
(avec un « c ») nait le 1er décembre
1947 à Paris XIVe. Enfant de l’après-guerre,
le bébé Baschung a une santé fragile. Son
beau-père, employé dans une boulangerie,
vient d’un village d’Alsace, Wingersheim.
On y envoie l’enfant se refaire une santé,
chez sa grand-mère, dès 1948. Il y restera
jusqu’en 1959. Pour se distinguer,
le petit Parisien est un excellent élève de
l’école communale, suscitant quelques
jalousies.
On pourrait dire que tout l’art et toutes
les galères de Bashung sont inclus dans
les découvertes et les frustrations de cette
période. C’est en écoutant les radios allemandes
de l’époque qu’Alain découvre le
rock’n’roll et évite Piaf et Brassens. Et c’est
peut-être à Wingersheim qu’il apprend à
se méfier de la France profonde : celle qui
fait les succès faciles. Quant au besoin vital
d’être aimé, c’est sans doute aussi là-bas
qu’il l’attrape.
Une ascension difficile
En 1963, Alain quitte sa famille. Il a
formé un groupe tendance country, les
Dunces, qui tourne dans les bases américaines...
Premiers cachets vers 1965. Commence
alors un malentendu : en 1966, Alain
est remarqué par un directeur artistique de
Philips. Il signe un contrat et enregistre un
premier « deux-titres ». Génial ? Non. Début
de onze ans de galères… Ligoté par son
contrat, Bashung, à qui l’on veut faire jouer
les jeunes premiers, rue dans les brancards.
Il tombe au placard. Dix « deux-titres » plus
tard, arrive, avec le rocker Dick Rivers, la
lente montée vers les choses sérieuses. Bashung
l’aide à réaliser un album. Leur collaboration
dure trois ans, jusqu’en 1976.
Une consécration méritée
1977 ! Enfin, Alain tient sa chance ! Un
vrai premier album, Roman-Photos, aux
influences folk. Mais les paroles de l’excellent
Boris Bergman sont trop exigeantes,
cet album passe inaperçu. « Quelqu’un,
de temps en temps, a une manière à lui
de réinventer quelque chose, de bousculer
les conventions musicales », nous déclarait
Bashung en novembre 1987, avant
d’ajouter, terriblement honnête : « Mon
style, ma voix, sont reconnaissables. C’est
voulu, pour avoir une place à part. » En
1979, les deux missions sont accomplies
avec le remarquable Roulette Russe.
Mais Bashung devra attendre encore
un an pour que « Gaby, oh Gaby » le mette
enfin sur orbite. Il a alors trente-trois ans
et chante depuis ses seize ans. Le gigantesque
succès de « Gaby » vient d’abord
d’un rythme et d’une interprétation. Sa
mélodie dissonante et ses paroles abstraites,
qui balaient les champs de l’eau,
du feu et de la médecine, auraient dû éloigner
d’elle les larges masses. Miraculeuse
année 1980...
Suivront dix albums, au fur et à mesure
desquels Bashung semble rechercher l’abstraction,
des musiques comme des textes.
« J’essaie, quand je conçois un album, me
déclarait-il en mai 1998, de réaliser quelque
chose qui s’écoute dans le calme, mis à part
deux titres plus accessibles. Un album n’est
pas fait pour que tout passe à la radio. Mais
je ne cherche pas particulièrement à écrire
des mélodies difficiles à mémoriser. Seulement,
derrière, je me débrouille pour donner
un éclairage totalement bizarre à une mélodie
qui était, au départ, enfantine. »
Quoi qu’il en soit, la lutte contre la fatalité
sociale du rocker aux lunettes noires a
triomphé : malgré son aspect dramatiquement
frivole, le tapage médiatique qui a suivi sa
disparition l’a amplement prouvé. Alain Bashung
a patienté trop longtemps. Mais il n’a
pas attendu ses derniers mois pour être l’un
des plus grands chanteurs français.
Quelques titres incontournables
« Elsass Blues » (1979), « Gaby, oh Gaby »
(1980), « Vertige de l’amour » (1981), « Élégance
» (1983), « Osez, Joséphine » (1991),
« Ma petite entreprise » (1994), « La nuit je
mens » (1998), « Je t’ai manqué », « Résidents
de la République » (2008).
|