29 mars 1959. Parait dans Sud-Ouest
Dimanche « L’oeuf de Pâques », l’histoire
illustrée d’un petit garçon nommé Nicolas,
signée Goscinny et Sempé. Cette histoire
sera suivie de deux cents autres, égrénées
au fil des semaines pendant six ans, créant
cet univers, vu à travers les yeux d’un enfant,
de culottes courtes, d’encriers, de tableaux
noirs et de billes dans la cour de récré.
Les deux auteurs se sont rencontrés six
ans plus tôt, en 1953, au 134 avenue des
Champs-Élysées à Paris, dans une agence
de presse belge, la World Press. C’est là que
Jean-Jacques Sempé livre chaque semaine,
pour le journal belge Le Moustique, un
dessin humoristique mettant en scène un
petit garçon, Nicolas. Un prénom choisi
à cause d’une publicité pour les vins du
même nom… René Goscinny est directeur
de l’agence des Champs-Élysées.
Sempé a vingt-et-un ans, Goscinny vingtsept.
Ils ont deux parcours un peu similaires.
Renvoyé de son collège de Bordeaux pour
indiscipline, Sempé a débuté tôt dans la vie
active. D’abord homme à tout faire chez un
courtier de vin, puis moniteur de colonies
de vacances et garçon de bureau, il monte à
Paris à dix-huit ans et réussit à vendre son
premier dessin à Sud-Ouest en 1951. Goscinny,
lui, commence à travailler à dix-sept
ans, à la mort de son père, à Buenos Aires,
en Argentine, où les Goscinny se sont installés
quand il avait deux ans : aide-comptable,
dessinateur dans une agence de pub,
puis illustrateur dans l’armée française pendant
la Seconde Guerre mondiale, il part pour
New York et devient directeur artistique chez
Kunen Publishers avant de s’installer à Paris
en 1951.
De la bande dessinée au conte illustré
Sempé et Goscinny se lient tout de suite
d’amitié. Et commencent à travailler ensemble.
Car les éditions Dupuis veulent faire de
Nicolas une bande dessinée. Sempé demande
à Goscinny d’écrire les scénarios. Il écrit déjà
ceux de Lucky Luke pour Morris. « Quand
j’ai entendu dire : “Le métier de scénariste ?
C’est à la portée du premier imbécile venu”,
j’ai compris que j’avais trouvé ma voie »,
racontera Goscinny avec tout l’humour et
l’autodérision qui le caractérisent. Mais
Sempé n’aime pas beaucoup la bande dessinée,
« les petites cases », il rêve plutôt de
contes à illustrer. La commande d’un conte
de Pâques passée par Sud-Ouest Dimanche
arrive comme du pain bénit.
Sempé et Goscinny travaillent à quatre
mains. « René rédigeait des histoires, on en
parlait ensemble, j’y ajoutais un peu de football,
et puis je les illustrais », raconte Sempé.
Les histoires s’enchainent. Goscinny tape
sur le clavier QWERTY de sa Royal Key stone
qu’il a ramenée des États-Unis. Réécrit cinq
fois chaque texte. « Je suis un fignoleur. »
Les titres – touche finale – sont écrits à la
main, au stylo bille. Sempé se définit lui
comme « un tâcheron », qui recommençait les dessins sans arrêt jusqu’au moment où
il fallait les donner – le jeudi, jour d’envoi
de la copie au journal.
Les histoires s’inspirent de leurs souvenirs
d’enfance : « Je me moque sans remords des
bons élèves puisque j’étais premier », avouait
Goscinny. Il faut dire que le Petit René collectionnait
les prix d’excellence, ce qui ne l’empêchait
pas d’être « en classe un véritable
guignol ». Les colonies de vacances et le foot
viennent de Sempé : « René ne faisait pas la
différence entre un ballon de foot et un meuble
Louis XV. » Au fond, « l’univers du Petit
Nicolas est un monde idéal. C’est l’enfance
que [nous] aurions voulu avoir ».
Nicolas devient un des héros de cette
jeunesse qui a désormais son magazine,
Pilote, créé par Goscinny en octobre 1959.
Nicolas fait deux fois la couverture et
devient le porte-parole de tous les héros
de la bande dessinée naissante : Achille
Talon, Adèle Blansec, Le Concombre masqué,
Astérix et Obélix, Iznogoud…
Goscinny se consacre alors tout entier
au 9e art, Sempé se tourne de plus en plus
vers le dessin de presse humoristique,
notamment pour Paris-Match. Le Petit
Nicolas est mis en sommeil après 1964.
Goscinny et Sempé envisagent bien, à la
fin des années 1970, de le reprendre, trouvent
un nouveau ressort – l’école serait
devenue mixte –, mais Goscinny meurt en
novembre 1977 et l’idée ne voit jamais le
jour. À défaut d’une cour de récré remplie
de filles et de garçons, le Petit Nicolas a
trouvé aujourd’hui, avec Le ballon et autres
histoires inédites, paru au mois de mars,
un nouveau trait de crayon, des habits en
couleurs et un ballon rouge.
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