Je me souviens d’un numéro du New
York Times où il y avait sept articles
sur la France – tous assez critiques,
mais il y en avait tout de même sept.
Comment expliquez-vous ce mélange
de fascination et de répulsion pour le
modèle français ?
Je ne peux pas répondre à la place de
la rédaction du New York Times – même
si j’écris de temps à autre pour eux –,
mais je suppose que leur choix éditorial,
ce jour-là, ne faisait que refléter la fascination
ancienne des Américains pour tout
ce qui touche à la France. On a là deux
démocraties fondées à la même époque
par des hommes qui, pour beaucoup, se
connaissaient et s’inspiraient des mêmes
grands penseurs des Lumières. Et les
Français comme les Américains trouvent
pour le moins assez étranges les nations
qui ne partagent pas leurs vues, leurs
valeurs et leur modèle politique, économique
et culturel.
Que s’est-il donc passé depuis ? Au
fil des ans, la France et les États-Unis
se sont, inévitablement, éloignés l’un de
l’autre – ils n’étaient pas tout à fait similaires
au départ non plus. Aujourd’hui,
nous nous considérons comme différents
même si nous sommes liés par les mêmes
grands principes. Et ce sont ces différences
qui attisent notre curiosité. Les
Américains peuvent bien ne voir dans
les comportements de leurs « cousins »
britanniques que de charmantes excentricités.
Mais avec la France, nous voulons
en savoir plus. Pourquoi les Français
réussissent-ils si bien dans certains
domaines (la santé, la productivité, la
pénétration des marchés du haut débit) et
se trompent-ils de façon si évidente dans
d’autres (les impôts, la surrégulation, la
musique populaire) ?
À l’image de l’économie américaine,
la culture française a dominé le monde.
Aujourd’hui, l’une comme l’autre
sont concurrencées. Cela suffi t-il pour
conclure à leur déclin ?
Si la France voit son influence culturelle
sur la scène internationale reculer,
c’est en partie du fait de la montée en
puissance d’autres pays. Les romanciers
et les cinéastes indiens remportent un
succès mondial ; les prix de vente de certaines
oeuvres chinoises atteignent, lors
d’enchères internationales, des records,
et la scène artistique de Pékin – où j’enseigne
la moitié de l’année – est si vivante
qu’elle me rappelle Paris au début du
XXe siècle. Au Venezuela, El Systema, un
programme destiné à encourager de jeunes
et talentueux musiciens de musique
classique, remporte un succès considérable
et a été largement imité, surtout dans
les pays en développement. La France et
les États-Unis ne peuvent pas vivre sur
leurs réputations de puissances culturelles.
D’autres pays nous talonnent. Il ne
s’agit pas de réagir en protégeant nos
industries culturelles, comme la France
le fait parfois. Il faut laisser jouer la rivalité.
C’est comme cela qu’on reste à la
pointe. Dans le monde actuel, la culture
ne connait pas de frontières.
Philosophie Magazine, magazine grand
public consacré au débat d’idées, créé
il y a un an, se vend chaque mois à
plus de 60 000 exemplaires. Un pays
qui invente, vend et achète un tel magazine
se porte-t-il culturellement si
mal ?
C’est l’un des aspects de la France
que les Américains admirent : les Français
prennent la philosophie, la littérature
et l’art très au sérieux. Il n’y a pas aux
États-Unis d’équivalent du magazine Lire,
qui est diffusé encore plus largement que
Philosophie, encore moins d’émission
comme Apostrophes. À mon avis, ceci n’a
pas grand-chose à voir avec les nobles
racines des Lumières, c’est intimement lié
à l’économie de l’industrie médiatique.
Mais il ne suffit pas de prendre la culture
au sérieux pour réussir à exporter sa
culture. Si les Français veulent accroitre
le rayonnement de leur culture à l’étranger,
ils doivent ne pas se complaire dans
le succès, en France, d’un magazine ou
d’une émission de télévision consacrée à
la culture. Aux yeux des étrangers, une
trop grande partie de la culture française
est inabordable : elle est taillée sur mesure
pour le marché national, elle est trop franco-
française.
Paris est probablement la seule ville au
monde où l’on puisse voir autant de fi lms
en langues étrangères, venus de cultures
différentes. Quelles réfl exions cela
vous inspire-t-il au sujet de l’ouverture
de la France ?
L’ouverture de la France aux films
étrangers est admirable. C’est aussi un
atout considérable pour le développement
de la prochaine génération de cinéastes,
qui est exposée à toute cette richesse.
Mais il ne faut pas oublier deux choses.
D’une part, c’est essentiellement de Paris
qu’il s’agit. On ne trouvera pas la plupart
de ces exotiques films étrangers ailleurs
en France. D’autre part, la France continue
à limiter les importations de films
américains, les émissions de télévision et
les musiques étrangères. À mon sens, ce
n’est pas tout à fait de l’ouverture. Certes,
le gouvernement invoque de solides
raisons : la promotion de la « diversité »,
la défense de la langue française, la protection
des acteurs de la culture face au
rouleau compresseur hollywoodien tant
redouté… La France n’est pas un pays
replié sur lui-même comme la Corée du
Sud ou le Myanmar. Mais les obstacles mis
à l’entrée de la culture étrangère semblent
un peu en contradiction avec l’admirable
instinct cosmopolite qui caractérise les
Français.
World music, musiques électroniques,
hip hop, cinéma, littérature…
la francophonie se donne à voir et
se fait entendre largement. Cette
culture francophone en train de
s’inventer, que vous accueillez
si bien aux États-Unis, n’est-elle
pas aujourd’hui la vraie mesure du
rayonnement de la culture française
?
Cette culture francophone n’est
pas qu’un indice du rayonnement de
la culture française, elle représente
son avenir. L’histoire a montré que les
cultures se renouvellent par l’absorption
d’influences venues des marges.
La peinture du XIXe siècle a été rajeunie
par ces prétentieux de fauvistes et
d’impressionnistes. La musique du
XXe siècle a puisé une énergie nouvelle
dans les frustes musiciens de jazz,
de blues et de rock. La littérature du
XXIe siècle s’est enrichie des apports des
voix venues d’outre-mer et d’anciennes
colonies – britanniques et françaises de plus
en plus. Ces envahisseurs talentueux sont
pour beaucoup issus de groupes sociaux,
économiques et ethniques qui ont vécu
l’exclusion, la discrimination, la marginalisation.
Il serait souhaitable que l’on
prenne soin d’eux.
Avec Voltaire, il est un art que les Français
ont inventé et pratiquent avec excellence,
c’est la polémique. Trois siècles
plus tard, votre livre emprunte brillamment
à cet art : convenez que, sur le
temps long, la culture française ne se
porte pas si mal que cela !
Vous avez vu clair dans mon jeu ! Si
mes propos semblent parfois excessifs,
c’est que j’ai voulu faire entendre un
message important au milieu du bruit de
fond créé par les livres et les articles sur le
déclin français : la culture française, aussi
belle soit-elle, a perdu son influence mondiale.
Puisque la France prend sa culture
très au sérieux, j’ai l’espoir – réaliste – de
me faire entendre. On a d’ailleurs déjà
tenu compte de quelques-unes de mes
suggestions – même si je ne voudrais pas
m’attribuer le mérite des changements
qui sont intervenus.
La littérature francophone trouve des
éditeurs et reçoit de grands prix littéraires
; les réalisateurs de films français
sont de plus en plus attentifs au marché
étranger ; les chanteurs pop français sont
plus nombreux à chanter en anglais et
à toucher un plus large public ; le gouvernement
a promis d’améliorer l’enseignement
de la littérature et de l’art ;
les universités françaises acquièrent une
plus grande autonomie : il y a de nombreuses
raisons, sur le long terme, pour
voir d’un oeil optimiste la vitalité de la
culture française.
Si on enlevait aux universités américaines
Proust, Derrida, Foucault, Barthes
et quelques autres, si on les privait
des outils de la nouvelle histoire, de
l’anthropologie structurale, de l’école
de sociologie française, sur quels sujets
et avec quels outils conceptuels les
universités américaines écriraientelles
?
Vous avez raison – et ceci n’est pas
totalement en contradiction avec la thèse
que je défends. Les Français, au cours du
siècle écoulé, ont enrichi la recherche dans
un grand nombre de domaines. Mais ces
innovations intellectuelles datent souvent
de plusieurs dizaines d’années. La France
compte encore un nombre impressionnant
de chercheurs de tout premier ordre. Mais
on a laissé le système universitaire français
se détériorer. J’espère que le gouvernement
français ira jusqu’au bout de sa volonté
de redonner toute sa grandeur à l’enseignement
supérieur. D’autres pays en ont
fait l’expérience : un système universitaire
performant est un facteur d’excellence en
matière culturelle.
La culture, c’est aussi une forme d’art
de vivre : qu’est-ce qui, dans cet art
de vivre, vous séduit et vous pousse à
vivre en partie en France ?
Un proverbe le dit bien : Paris, c’est
là où les bons Américains se rendent
pour mourir. La qualité de vie y est formidable.
Si je vis en France, c’est essentiellement
pour la culture. Quiconque
passe du temps ici ne peut pas ne pas
remarquer la vitalité et l’omniprésence
de l’art, de la musique, de la littérature
française. Le problème n’est pas tant
celui de la qualité ou même de la quantité
que celui du rayonnement. Comme je le
dis dans mon livre, si l’on prend une
définition large de la culture, il y a des
domaines dans lesquels la France réussit
bien à l’étranger, notamment la mode
et la cuisine. Et ces deux industries ne
sont pas vraiment protégées par l’État ni
subventionnées. Si elles sont florissantes,
c’est que ceux qui travaillent dans ces
secteurs ont pleinement conscience des
influences étrangères et y sont largement
perméables. C’est la capacité de la France
à emprunter, adapter et innover qui lui
assurera sa réussite culturelle dans le
monde.
Propos recueillis par Jacques Pécheur
et traduits de l’anglais par Alice Tillier
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