Peu de films français de qualité ont été consacrés
à un peintre : Le Mystère Picasso d’Henri-
Georges Clouzot (1956), André Masson de
Jean Grémillon (1958), Montparnasse 19, sur
Modigliani de Jacques Becker (1958), Van Gogh
de Maurice Pialat (1991)
et Lautrec de Roger
Planchon (1998). Séraphine,
le troisième fi lm
de Martin Provost, s’inscrit
dans cette lignée :
la peinture comme épanouissement
de la vie.
Séraphine s’ouvre
en 1914, avant le déclenchement
de la Première
Guerre mondiale. Le collectionneur
allemand
Wilhelm Uhde (Ulrich
Tukur), l’un des premiers
acheteurs des tableaux
de Picasso et découvreur
du Douanier Rousseau,
loue un appartement à
Senlis et prend à son service,
pour lui préparer le
thé et faire son ménage,
une femme de quarantehuit
ans, peu loquace,
Séraphine (interprétée
avec beaucoup de simplicité
et de naturel par Yolande Moreau). Il ne
tarde pas à découvrir qu’elle peint de petits
tableaux sur bois. Cette femme est Séraphine
de Senlis (1864-1942), élevée au-dessus de son
humble condition d’origine par la peinture.
Son oeuvre, réalisée entre 1906 et 1935, devait
déboucher – comme celle de Camille Claudel – sur
la folie. Le grand public découvre aujourd’hui
cette artiste qui appartient au courant de « l’art
naïf » du début du vingtième siècle dont le maitre
fut le Douanier Rousseau.
Au cours du récit, qui se déploie en trois
mouvements, l’image récurrente du fi lm est celle
d’une femme accroupie, penchée vers le sol, le
dos courbé, les pieds nus, pour les travaux du
ménage comme pour la peinture. Car Séraphine
peint à genoux des tableaux très colorés de
fl eurs et de fruits. Étrange artiste qui affi rme
peindre sur ordre de son ange gardien et utilise
pour ses toiles et ses choix de couleurs du vernis,
du sang d’animal,
de la boue, des fleurs
recueillies dans l’eau, du
vin et de l’huile, qu’elle
dérobe dans les veilleuses
de la cathédrale de
Senlis. En même temps
qu’il filme les mouvements
de la main tenant
le pinceau de la façon
la plus juste possible, le
cinéaste met en relief
le rituel de la naissance
des tableaux : bougies
alignées devant la toile,
cantiques chantés haut
et fort dans une pauvre
chambre comme dans
la magnifique cathédrale.
Martin Provost
donne à son film un
double registre pictural
en harmonie avec le
sujet traité. La composition
des plans oppose
les lignes horizontales des paysages – plaine
ou forêt – où s’insère Séraphine qui aime être
en contact avec la nature, et les lignes verticales
qui présentent à l’image les maisons, la
cathédrale de Senlis en plans d’ensemble et, au
cours de la seconde partie du récit, les tableaux
de l’artiste en plans rapprochés. Les intérieurs
sont traités en bleus sombres, les extérieurs
en verts (la forêt) ou en jaune clair (la plaine).
Dans la troisième partie du récit, qui suggère la
folie, domine le blanc : blanc de la robe et de la
coiffe de Séraphine qui dépose des statuettes
blanches sur le seuil des maisons ; éclairage
et décors blancs de l’asile et de l’hôpital où
l’artiste est transportée.
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