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Revue de la fédération internationale des professeurs de français

Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Musiques
Un bon son brut pour les cités



Nés dans les banlieues des grandes villes au début des années 1980, de nouveaux courants musicaux sont devenus une composante majeure de la culture française et francophone de la jeunesse d’aujourd’hui. Témoignage de la crise sociale et de la vie dans ces banlieues, ces expressions urbaines sont aussi des expressions artistiques particulièrement créatives.

Mars-avril 2009 - N°362



Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Le terme « cultures urbaines » désigne des courants artistiques sans grand rapport avec des cultures savantes ou populaires traditionnelles, peu ou prou en relation avec le monde rural. En musique, plusieurs genres ont pris une place majeure aux côtés du rock et des musiques du monde dans les années 1990. Le rap, le R’n’B, le raggamuffin et le slam sont les expressions les plus emblématiques de cultures urbaines qui comprennent également des courants purement musicaux, comme la techno et les musiques électroniques. Ces expressions artistiques venues du continent américain ont pris racine en France dans des quartiers de banlieues habités par des populations pauvres, souvent issues des anciennes colonies et victimes de discriminations raciales, de l’échec scolaire et du chômage. Les cités du nord de Paris, dans le département de Seine- Saint-Denis (93) représentent le mieux cette France défavorisée où les relations sont tendues avec la police. La musique constitue un moyen privilégié pour dénoncer les conditions de vie de ces quartiers, exprimer leur potentiel créatif et tenter de devenir artiste professionnel. À l’heure du triomphe du métissage culturel et des cultures globales, les musiques urbaines restent aussi l’expression du « local », du lien avec la ville, le quartier ou la cité. Ainsi, on ne fait pas le même rap en banlieue parisienne qu’à Marseille, ni exactement la même techno. Le rappeur, souvent d’origine noire ou maghrébine, est le porteparole d’une collectivité dont il exprime les attentes. Ce n’est pourtant pas un militant : il reste avant tout un artiste.
Apparu dans les ghettos noirs de New York en 1979, à l’origine musique de fête, le rap est l’expression musicale de la culture hip hop qui comprend aussi une activité graphique (tag) et des danses issues de la rue (break dance, hype, smurf). Adopté par des jeunes des cités, il ne s’est développé en France qu’à partir de 1991, au moment de la parution des premiers albums d’IAM (Marseille), MC Solaar et NTM (banlieue parisienne). Devenu un genre tout public depuis le succès d’IAM, « Je danse le mia », en 1994, et des albums d’Akhenaton, le rap français est le deuxième rap au monde après le rap américain. Il est fondé sur la manipulation de disques ou de platines par un D. J. (disc-jockey) qui sélectionne les échantillons, puis élabore le fond musical par mixage. Le son, l’accentuation rythmique et le tempo sont essentiels dans une musique qui doit faire vibrer le corps. La scansion d’un texte rédigé par un rappeur – parfois appelé M. C. (maitre de cérémonie) – est l’autre pilier du rap. Écrit en vers libres, utilisant parfois des expressions d’argot ou des termes exogènes, les textes sont souvent modelés par le contexte urbain local. L’accentuation, la vitesse du flow (déclamation) et le timbre de la voix personnalisent l’art du rappeur. Cette combinaison savante de l’écrit et de l’oral donne au rap une dimension originale. De nombreux artistes ont connu un grand succès public ces dernières années comme Booba, Diam’s, ou les Psy 4 de la rime. D’autres comme La Rumeur, M. R., Sniper, Ministère des affaires populaires (région parisienne) ou Keny Arkana (Marseille) ont choisi des thèmes plus politiques, en remettant en cause les conditions de vie des cités, l’action de la police ou le passé colonial de la France, au point d’être parfois poursuivis en justice.

D’autres rythmes

Le rap est en relation avec d’autres styles urbains. Issu de la musique jamaïcaine, le raggamuffin est apparu en France au cours des années 1980. Il se compose d’un support rythmique et mélodique de reggae, élaboré par un D. J., sur lequel un interprète fait alterner la déclamation d’un texte ou le chant. Cette musique métissée, au caractère dansant et festif, n’empêche pas de traiter de thématiques sociales. Le groupe marseillais Massilia Sound System, qui chante en français et en provençal, en est aujourd’hui l’un des meilleurs représentants, aux côtés de Pierpoljak, Sinsemilia, Sergent Garcia et Lord Kossity.
La rencontre de la danse hip hop et des musiques funk et soul, aux États-Unis, est à l’origine, dans les années 1990, d’un autre style lié au rap, le R’n’B, nommé « Contemporary R’n’B ». Essentiellement interprété par des voix féminines, ce style aux mélodies sirupeuses n’aborde pas, en général, de thématiques sociales. Il peut être considéré comme le style urbain de la musique de variété. Sa diffusion sur des radios spécialisées lui a permis d’obtenir beaucoup de succès. Amel Bent, Kayliah et Kenza Farah en sont les représentantes les plus en vogue.

Le slam à l’honneur

Le style le plus lié au rap est cependant le slam (« claquer » en français). Initié à Chicago en 1986 par un ouvrier du bâtiment, le slam est une poésie déclamée a cappella qui peut faire appel à un fond musical. En raison de ses thèmes étroitement liés à la vie de la ville, on peut parler à son propos de poésie urbaine. Ce n’est qu’en 2006, avec la parution du premier album de Grand Corps Malade que le slam a vraiment émergé en France. Cette poésie urbaine décrit la vie des quartiers, mais en la transfigurant. Comme dans le rap, l’écriture poétique intègre des termes populaires de banlieue plus ou moins passés dans le langage courant comme kiffer (aimer), meuf (femme) ou pourave (pourri). La déclamation est pourtant distincte de celle du rap, en raison de l’absence d’accents marqués. Lorsqu’il est présent, le fond sonore ou musical est beaucoup plus libre que dans le rap. Avec Abd-al-Malik, auteur d’un album remarqué, Gibraltar (2006), la frontière entre rap et slam est parfois difficile à déterminer. Le slam trouve sa force dans l’expression de l’émotion, notamment lors de soirées qui réunissent des poètes amateurs venus déclamer leur texte. Ces soirées, qui existent aussi bien en province qu’en banlieue parisienne, donnent parfois lieu parfois à des tournois publics comme ceux des « Bouchazoreilles ».
Même si elles demandent aujourd’hui davantage d’art et de technique, au point de reposer sur des professionnels ou des amateurs passionnés, les musiques urbaines bénéficient d’un grand ancrage populaire dans les quartiers. Si certains textes, à l’instar des musiques commerciales, n’offrent guère d’intérêt, la vigueur de ces créations populaires reste cependant indéniable, les promettant à un bel avenir.

Jean-Marie Jacono





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