Le terme « cultures urbaines » désigne
des courants artistiques sans grand
rapport avec des cultures savantes ou
populaires traditionnelles, peu ou prou en
relation avec le monde rural. En musique,
plusieurs genres ont pris une place majeure
aux côtés du rock et des musiques du monde
dans les années 1990. Le rap, le R’n’B, le
raggamuffin et le slam sont les expressions
les plus emblématiques de cultures
urbaines qui comprennent également des
courants purement musicaux, comme la
techno et les musiques électroniques. Ces
expressions artistiques venues du continent
américain ont pris racine en France dans
des quartiers de banlieues habités par des
populations pauvres, souvent issues des
anciennes colonies et victimes de discriminations
raciales, de l’échec
scolaire et du chômage. Les
cités du nord de Paris, dans
le département de Seine-
Saint-Denis (93) représentent
le mieux cette France
défavorisée où les relations
sont tendues avec la police.
La musique constitue un
moyen privilégié pour
dénoncer les conditions
de vie de ces quartiers,
exprimer leur potentiel
créatif et tenter de devenir
artiste professionnel.
À l’heure du triomphe du
métissage culturel et des
cultures globales, les musiques
urbaines restent aussi
l’expression du « local », du
lien avec la ville, le quartier
ou la cité. Ainsi, on ne
fait pas le même rap en
banlieue parisienne qu’à
Marseille, ni exactement la
même techno. Le rappeur,
souvent d’origine noire ou
maghrébine, est le porteparole
d’une collectivité
dont il exprime les attentes.
Ce n’est pourtant pas
un militant : il reste avant
tout un artiste.
Apparu dans les ghettos noirs de New
York en 1979, à l’origine musique de fête,
le rap est l’expression musicale de la culture
hip hop qui comprend aussi une activité
graphique (tag) et des danses issues de la
rue (break dance, hype, smurf). Adopté par
des jeunes des cités, il ne s’est développé
en France qu’à partir de 1991, au moment
de la parution des premiers albums d’IAM
(Marseille), MC Solaar et NTM (banlieue
parisienne). Devenu un genre tout public
depuis le succès d’IAM, « Je danse le mia »,
en 1994, et des albums d’Akhenaton, le
rap français est le deuxième rap au monde
après le rap américain. Il est fondé sur la
manipulation de disques ou de platines par
un D. J. (disc-jockey) qui sélectionne les
échantillons, puis élabore le fond musical
par mixage. Le son, l’accentuation rythmique
et le tempo sont essentiels dans une
musique qui doit faire vibrer le corps. La
scansion d’un texte rédigé par un rappeur
– parfois appelé M. C. (maitre de cérémonie)
– est l’autre pilier du rap. Écrit en vers
libres, utilisant parfois des expressions
d’argot ou des termes exogènes, les textes
sont souvent modelés par le contexte
urbain local. L’accentuation, la vitesse
du flow (déclamation) et le timbre de la
voix personnalisent l’art du rappeur. Cette
combinaison savante de l’écrit et de l’oral
donne au rap une dimension originale. De
nombreux artistes ont connu un grand
succès public ces dernières années comme
Booba, Diam’s, ou les Psy 4 de la rime.
D’autres comme La Rumeur, M. R., Sniper,
Ministère des affaires populaires (région
parisienne) ou Keny Arkana (Marseille)
ont choisi des thèmes plus politiques, en
remettant en cause les conditions de vie
des cités, l’action de la police ou le passé
colonial de la France, au point d’être parfois
poursuivis en justice.
D’autres rythmes
Le rap est en relation avec d’autres
styles urbains. Issu de la musique jamaïcaine,
le raggamuffin est apparu en France
au cours des années 1980. Il se compose
d’un support rythmique et mélodique de
reggae, élaboré par un D. J., sur lequel un
interprète fait alterner la déclamation d’un
texte ou le chant. Cette musique métissée,
au caractère dansant et festif, n’empêche
pas de traiter de thématiques sociales. Le
groupe marseillais Massilia Sound System,
qui chante en français et en provençal, en
est aujourd’hui l’un des meilleurs représentants,
aux côtés de Pierpoljak, Sinsemilia,
Sergent Garcia et Lord Kossity.
La rencontre de la danse hip hop et des
musiques funk et soul, aux États-Unis, est
à l’origine, dans les années 1990, d’un
autre style lié au rap, le R’n’B, nommé
« Contemporary R’n’B ». Essentiellement
interprété par des voix féminines, ce style
aux mélodies sirupeuses n’aborde pas, en
général, de thématiques sociales. Il peut
être considéré comme le style urbain de la
musique de variété. Sa diffusion sur des
radios spécialisées lui a permis d’obtenir
beaucoup de succès. Amel Bent, Kayliah
et Kenza Farah en sont les représentantes
les plus en vogue.
Le slam à l’honneur
Le style le plus lié au rap est cependant
le slam (« claquer » en français). Initié à
Chicago en 1986 par un ouvrier du bâtiment,
le slam est une poésie déclamée a
cappella qui peut faire appel à un fond
musical. En raison de ses thèmes étroitement
liés à la vie de la ville, on peut
parler à son propos de poésie urbaine.
Ce n’est qu’en 2006, avec la parution du
premier album de Grand Corps Malade que
le slam a vraiment émergé en France. Cette
poésie urbaine décrit la vie des quartiers,
mais en la transfigurant. Comme dans le
rap, l’écriture poétique intègre des termes
populaires de banlieue plus ou moins
passés dans le langage courant comme
kiffer (aimer), meuf (femme) ou pourave
(pourri). La déclamation est pourtant
distincte de celle du rap, en raison de
l’absence d’accents marqués. Lorsqu’il
est présent, le fond sonore ou musical
est beaucoup plus libre que dans le rap.
Avec Abd-al-Malik, auteur d’un album
remarqué, Gibraltar (2006), la frontière
entre rap et slam est parfois difficile à
déterminer. Le slam trouve sa force dans
l’expression de l’émotion, notamment
lors de soirées qui réunissent des poètes
amateurs venus déclamer leur texte. Ces
soirées, qui existent aussi bien en province
qu’en banlieue parisienne, donnent parfois
lieu parfois à des tournois publics comme
ceux des « Bouchazoreilles ».
Même si elles demandent aujourd’hui
davantage d’art et de technique, au point de
reposer sur des professionnels ou des amateurs
passionnés, les musiques urbaines
bénéficient d’un grand ancrage populaire
dans les quartiers. Si certains textes, à l’instar
des musiques commerciales, n’offrent
guère d’intérêt, la vigueur de ces créations
populaires reste cependant indéniable, les
promettant à un bel avenir.
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