Au début était le rasage. Arriva le barbier
avec son plat à barbe (le casque
de Don Quichotte, vous vous souvenez... ?)
ses savonnages moussus, ses blaireaux
soyeux (poils de queue de blaireau plus
exactement), ses rasoirs terrifiants (reste
toujours dans un coin de nos imaginaires
une scène de western où le rasoir risque
d’ôter bien plus que quelques poils), ses
baumes et onguents. Sans oublier la friction
à l’eau de toilette parfumée pour
conclure un rituel de salon de coiffure
encore pratiqué dans de rares régions du
monde, là où le salon de coiffure est encore
le salon du barbier, là où l’on se fait raser
en public, comme les rois de jadis, là où
être glabre tous les jours ne relève pas
d’une impérieuse obligation sociale. Advint
le rasoir dont on jeta d’abord la lame avant
de le jeter tout entier, puis le rasoir se fit
électrique (et particulièrement en vogue
dans les années 1960) si bien que se généralisa
le rasage individuel, ce moment d’isolement
matinal où tout homme du siècle
est concentré sur des gestes bien précis et
laisse libre cours à sa pensée (« j’y pense
le matin en me rasant »). Rite individuel
excluant, le rasage est assurément ce
moment d’intimité assorti du souci de soi
qui tend à ressembler de plus en plus aux
séances féminines dédiées au
maquillage.
Miroir, mon beau miroir
Oui, au début était le rasage, mais la
commercialisation des cosmétiques est
arrivée dans la minute qui a suivi et c’est le
visage, les cheveux, le corps tout entier qui
est devenu l’objet de toutes les attentions.
Les cosmétiques au masculin triomphent
aujourd’hui de tous les préjugés sociaux,
ethniques ou sexuels. S’étonne-t-on devant
des rayonnages où sont impeccablement
rangés, sur le modèle standardisé de
n’importe quel produit de consommation
courante, mousses, gels, crèmes, émulsions,
baumes et autres aérosols ? Tous destinés
à rendre plus beaux les hommes en leur
proposant des produits anti-fatigue, antitranspiration,
anti-irritation, anti-brillance,
anti-âge, anti-chute, anti-tout ce qui
flanche dans la nécessité contemporaine
de paraitre toujours en pleine forme, jeune,
lisse et plaisant, fleurant bon la santé et
l’eau de toilette ou l’après-rasage, au pire
le déodorant parfumé.
Rayon cosmétiques
Ouf ! Ce nouveau parcours du combattant
pourrait paraitre dérisoire s’il n’était
devenu incontournable. Devant ces alignements
se retrouvent les hommes mûrs
comme les jeunes hommes ou leurs compagnes,
les cadres quinquagénaires comme
les jeunes employés. C’est
que le regard social sur le
masculin a radicalement
changé. L’homme-objet,
inventé par les publicitaires
au moment où l’industrie
de la mode et des
accessoires s’est démocratisée,
est désormais une
banalité. Sous l’influence
mondiale de la télévision,
de ses avatars sur internet,
et de la prééminence
des images sur tout autre
média, l’image que nous
donnons de nous-mêmes
est à ce point valorisée
qu’elle tend à supplanter
toute autre qualité. Quoi
de plus logique donc que
ce que les grandes marques
de cosmétiques
européennes, japonaises
et américaines, tout
comme les maisons de couture habituées
à décliner leurs eaux de toilette en savons,
mousses à raser et autres après-rasage, se
soient emparées de tous les baumes de jeunesse
et de confort de la peau masculine !
Les boutiques des aéroports du monde
entier, là où, statistiquement, transite une
majorité d’hommes, comportent toutes une
section entièrement réservée aux parfums
et aux cosmétiques masculins. Preuve, s’il
en est, que cette tendance est irréversible
et surtout internationalisée.
Si l’histoire de la mode vestimentaire
féminine peut être réduite à une conquête
progressive de l’habit masculin – voyez
que le pantalon et la veste de costume au
féminin ont perdu tout caractère subversif
–, l’histoire des cosmétiques suit un
trajet contraire : ce sont les hommes, lassés
d’emprunter les crèmes de jouvence à
leurs compagnes, comme le laissait entendre
plaisamment une publicité des années
1990, qui, sans pour autant déroger aux
arcanes de la virilité, ont petit à petit adopté
les produits de confort manquant à leur
trousse de toilette. Se développe ainsi une
image masculine assagie, policée, moins
irrémédiablement violente. Miracle des
crèmes !
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