Discrète, presque timide, elle parle le
russe, l’anglais, le français, le turc…
couramment et sans accent ! Née à Novossibirsk,
en Sibérie, en 1980, Elizaveta Barsukova
quitte la Russie pour la première
fois à vingt ans, pour un séjour à Saint-
Didier, puis à vingt-deux ans, à Toulon pour
finir sa maitrise de lettres modernes sur
« L’analyse du drame féminin dans l’oeuvre
de Mauriac ». Une histoire de
famille…
La langue de la mère
Pourquoi le choix du français ? Portée
par trois cents ans d’histoire franco-russe,
Elizaveta est d’abord baignée par la culture
littéraire française. Celle de la noblesse
de Pierre le Grand. Celle de la confidente
de Diderot, Catherine II. Celle des romans
de Balzac, d’Alexandre Dumas, d’Hugo
et de Zola, des contes de Perrault et des
poésies de Baudelaire qu’Elizaveta a
dévorés avant de découvrir Sartre et Camus
à l’université.
Mais c’est sa mère, surtout, qui l’encourage.
C’est elle qui lui dit « qu’une vraie
femme doit parler le français et jouer de
la guitare ». Elizaveta a préféré le piano,
mais est la seule de sa famille à étudier et
parler des langues étrangères.
Dans les années 1990, il n’est pas facile
de gagner sa vie en Russie en enseignant le
français. Au fin fond de sa Sibérie na tale,
elle rencontre son mari, un Américain
avec qui elle ne parle qu’anglais, qui vit
à Istanbul.
Après le mariage, Elizaveta le rejoint
en Turquie. Là, elle trouve un poste d’enseignante
au lycée de Galatasaray, auprès
d’élèves de 14 ans, puis au lycée bilingue
de Sainte-Poulchérie, comme professeur
de français et d’anglais. « Au début,
les élèves avaient peur de moi, je pensais
qu’il fallait garder une certaine distance.
Je l’ai abandonnée progressivement. J’ai
beaucoup appris de la culture turque, de
l’expérience de l’enseignement. Je suis
devenue très souriante, plus chaleureuse,
au contact de la Turquie. Si je reviens
dans une école russe, mes élèves vont être
surpris en me voyant sourire, me déplacer
dans la classe ! » Une fois par semaine,
elle fait cours en turc dans une classe
de « conversation » où tous discutent des
problèmes de la classe ou de questions
personnelles. Ne pas être turcophone de
naissance change tout quant à l’invitation
à apprendre le français. Cet échange
exclut toute domination. « Ils ont une
certaine estime, me posent des questions,
me demandent si c’est difficile de passer
d’une langue à l’autre. Ce que je fais
en anglais avec mon mari. Et j’apprends
beaucoup des élèves. » En cours, Elizaveta
n’hésite pas à avoir recours à l’anglais,
ou au turc.
De ses quatre langues, c’est le russe
qu’Elizaveta pratique le moins : « Je lis
encore Dostoïevski pour garder le meilleur
du russe, mais quand je reviens l’été en
Sibérie, je me rends compte que j’ai pris
un accent français ! Je parle plus vite,
je dis une phrase en un seul mot ! Je ne
m’arrête pas avant d’avoir terminé mon
idée. La vitesse, l’accentuation est différente,
on parle russe plus lentement
qu’en français. Le français est une langue
dense, nerveuse, qui m’a obligée à
réfléchir plus vite. » De même, en voyage
aux États-Unis, Elizaveta se surprend
à avoir des réflexes turcs…
Mélanges culturels
La Russie est habituée à la cohabitation
culturelle. « Plus tu connais de langues, plus
tu enrichis ta personnalité ! » nous dit-elle.
Ce n’est pas un morcellement : « Je suis très
au clair sur mon identité. Je ne suis ni turque,
ni française. Et je n’ai pas pris la nationalité
américaine en me mariant ! J’absorbe
tout comme une éponge, je vis avec plusieurs
cultures sans me poser de questions, sans
me diviser, sans me perdre. »
Sainte-Poulchérie est une vraie formation,
faite de concertation pédagogique,
de responsabilisation des enseignants,
de travail interdisciplinaire. En
s’associant aux professeurs de sciences,
Elizaveta a initié ses élèves au système
solaire : à elle de caractériser les planètes,
de travailler le comparatif, le vocabulaire
de l’astrologie. Alors qu’au même
moment le prof d’informatique
initiait à certains
logiciels. Et que
le prof de maths travaillait
sur les distances,
l’infiniment grand
et l’infiniment petit…
Un vrai succès ! « On
est passé de la parole
à l’action, les élèves
étaient passionnés, les
plus faibles ont pris la
parole… En dessinant
le système solaire dans
la cour de récré, ils ont
retenu les notions ! » À
charge pour les profs
de se retrouver plusieurs
fois par semaine
en concertation (sans
être payés !).
Mais c’en est fini de
la Turquie ! En suivant
son conjoint en France,
à Lyon, Elizaveta
continue son voyage
tranquille à travers
les langues et les
cultures, sa trajectoire
plurilingue.
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