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Revue de la fédération internationale des professeurs de français

Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Trajectoire plurilingue



Née en Sibérie, Elizaveta Barsukova-Keating a été étudiante en France, enseignante en Turquie. Mariée à un Américain, elle enseigne le français comme une invitation au voyage.

Mars-avril 2009 - N°362



Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Discrète, presque timide, elle parle le russe, l’anglais, le français, le turc… couramment et sans accent ! Née à Novossibirsk, en Sibérie, en 1980, Elizaveta Barsukova quitte la Russie pour la première fois à vingt ans, pour un séjour à Saint- Didier, puis à vingt-deux ans, à Toulon pour finir sa maitrise de lettres modernes sur « L’analyse du drame féminin dans l’oeuvre de Mauriac ». Une histoire de famille…

La langue de la mère

Pourquoi le choix du français ? Portée par trois cents ans d’histoire franco-russe, Elizaveta est d’abord baignée par la culture littéraire française. Celle de la noblesse de Pierre le Grand. Celle de la confidente de Diderot, Catherine II. Celle des romans de Balzac, d’Alexandre Dumas, d’Hugo et de Zola, des contes de Perrault et des poésies de Baudelaire qu’Elizaveta a dévorés avant de découvrir Sartre et Camus à l’université.
Mais c’est sa mère, surtout, qui l’encourage. C’est elle qui lui dit « qu’une vraie femme doit parler le français et jouer de la guitare ». Elizaveta a préféré le piano, mais est la seule de sa famille à étudier et parler des langues étrangères. Dans les années 1990, il n’est pas facile de gagner sa vie en Russie en enseignant le français. Au fin fond de sa Sibérie na tale, elle rencontre son mari, un Américain avec qui elle ne parle qu’anglais, qui vit à Istanbul.
Après le mariage, Elizaveta le rejoint en Turquie. Là, elle trouve un poste d’enseignante au lycée de Galatasaray, auprès d’élèves de 14 ans, puis au lycée bilingue de Sainte-Poulchérie, comme professeur de français et d’anglais. « Au début, les élèves avaient peur de moi, je pensais qu’il fallait garder une certaine distance. Je l’ai abandonnée progressivement. J’ai beaucoup appris de la culture turque, de l’expérience de l’enseignement. Je suis devenue très souriante, plus chaleureuse, au contact de la Turquie. Si je reviens dans une école russe, mes élèves vont être surpris en me voyant sourire, me déplacer dans la classe ! » Une fois par semaine, elle fait cours en turc dans une classe de « conversation » où tous discutent des problèmes de la classe ou de questions personnelles. Ne pas être turcophone de naissance change tout quant à l’invitation à apprendre le français. Cet échange exclut toute domination. « Ils ont une certaine estime, me posent des questions, me demandent si c’est difficile de passer d’une langue à l’autre. Ce que je fais en anglais avec mon mari. Et j’apprends beaucoup des élèves. » En cours, Elizaveta n’hésite pas à avoir recours à l’anglais, ou au turc.
De ses quatre langues, c’est le russe qu’Elizaveta pratique le moins : « Je lis encore Dostoïevski pour garder le meilleur du russe, mais quand je reviens l’été en Sibérie, je me rends compte que j’ai pris un accent français ! Je parle plus vite, je dis une phrase en un seul mot ! Je ne m’arrête pas avant d’avoir terminé mon idée. La vitesse, l’accentuation est différente, on parle russe plus lentement qu’en français. Le français est une langue dense, nerveuse, qui m’a obligée à réfléchir plus vite. » De même, en voyage aux États-Unis, Elizaveta se surprend à avoir des réflexes turcs…

Mélanges culturels

La Russie est habituée à la cohabitation culturelle. « Plus tu connais de langues, plus tu enrichis ta personnalité ! » nous dit-elle. Ce n’est pas un morcellement : « Je suis très au clair sur mon identité. Je ne suis ni turque, ni française. Et je n’ai pas pris la nationalité américaine en me mariant ! J’absorbe tout comme une éponge, je vis avec plusieurs cultures sans me poser de questions, sans me diviser, sans me perdre. » Sainte-Poulchérie est une vraie formation, faite de concertation pédagogique, de responsabilisation des enseignants, de travail interdisciplinaire. En s’associant aux professeurs de sciences, Elizaveta a initié ses élèves au système solaire : à elle de caractériser les planètes, de travailler le comparatif, le vocabulaire de l’astrologie. Alors qu’au même moment le prof d’informatique initiait à certains logiciels. Et que le prof de maths travaillait sur les distances, l’infiniment grand et l’infiniment petit… Un vrai succès ! « On est passé de la parole à l’action, les élèves étaient passionnés, les plus faibles ont pris la parole… En dessinant le système solaire dans la cour de récré, ils ont retenu les notions ! » À charge pour les profs de se retrouver plusieurs fois par semaine en concertation (sans être payés !). Mais c’en est fini de la Turquie ! En suivant son conjoint en France, à Lyon, Elizaveta continue son voyage tranquille à travers les langues et les cultures, sa trajectoire plurilingue.

François Pradal





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