Le majestueux bâtiment Louise
Weiss bruisse d’une intense activité
: comme 12 fois par an, le
Parlement européen est réuni en séance
plénière. Dans l’hémicycle bleu et or, des
hommes et des femmes politiques des
27 pays membres se succèdent au micro.
Discrètement présents dans leurs cabines
qui surplombent la salle, les interprètes
s’affairent pour traduire simultanément
dans 22 langues les propos prononcés.
« Nous sommes invisibles, explique Anna
Grzybowska, on ne se rend compte de
notre existence qu’en cas de problème... »
Depuis 2003, Anna est interprète fonctionnaire
du Parlement européen dans la
cabine polonaise. Elle traduit ainsi à partir
du français, de l’allemand ou de l’anglais
vers le polonais, sa langue maternelle.
Chacune des 23 langues officielles du
Parlement européen dispose d’une cabine
d’interprétation avec vue sur l’hémicycle.
Murs noirs, moquette rouge et lumière
tamisée, ces coulisses à l’ambiance feutrée
et studieuse permettent à l’Europe
de s’exprimer en 23 langues.
Dans chaque cabine, par équipe de
trois, les interprètes suivent du regard
les débats, entendent les paroles prononcées
grâce à des écouteurs et les restituent
dans leur langue par le micro de la console
installée devant eux. Ces versions sont
écoutées par les députés eux-mêmes, mais
aussi par les visiteurs présents dans l’hémicycle.
Autre public à l’écoute : les citoyens
européens qui peuvent suivre en direct les
débats de sessions plénières sur internet,
et ce dans leur langue. Selon Anna,
« ces retransmissions sont extrêmement
importantes pour rapprocher le Parlement
des citoyens : cela nous met une pression
supplémentaire. En session plénière, quelques
députés pourraient à la limite se comprendre
grâce à l’anglais, mais tout visiteur
dans l’hémicycle, tout citoyen devant son
ordinateur doit pouvoir suivre les débats
dans sa langue. »
Comprendre
les enjeux politiques
Ce jour-là, les députés européens doivent
notamment adopter des textes sur la
sécurité au travail et sur une adaptation
de la politique agricole commune. Traduire
ainsi des débats parfois techniques ou
complexes ne s’improvise évidemment
pas. « Nous sommes prévenus au plus tard
la semaine précédente que nous sommes
affectés à une session plénière, précise
Anna Grzybowska. Nous prenons alors
connaissance des rapports qui seront
débattus et consultons les dossiers très
volumineux qui s’y rattachent. Un interprète
doit bien comprendre les enjeux
politiques, sinon, même avec une parfaite
maitrise des langues, le risque d’erreur
est grand. »
À la fin de la séance du matin, l’hémicycle
se vide pour la pause déjeuner.
Les ascenseurs de verre et les escaliers
en spirale se chargent d’une foule de costumes
sombres et de tailleurs stricts. Un
interprète intervient en plénière durant deux séances
de deux heures lors d’une journée de session
plénière, le matin, l’après-midi ou
le soir, parfois jusqu’à minuit. « Lorsque
l’on arrive en cabine, nous consultons
l’ordre de prise de parole des orateurs et
nous répartissons les interventions. Une
séance de deux heures demande un travail
intensif car les temps de parole sont très
restreints, quelques minutes par orateur :
de nombreux députés lisent rapidement un
texte écrit au préalable pour pouvoir dire le
plus de choses possible. C’est un véritable
défi technique pour nous. Très rarement,
certains députés envoient auparavant leur
projet d’intervention. »
Pour ménager les équipes, un interprète
travaille en général en plénière deux jours lors
d’une session parlementaire. 18 fonctionnaires
et une cinquantaine d’interprètes
indépendants peuvent être affectés à la
cabine polonaise. « Il règne
toujours une grande activité
au Parlement, commente
Anna. C’est une
véritable ruche… Une
ruche qui bourdonne en
plusieurs langues. » Lors
d’une session plénière de
quatre jours, près d’un millier d’interprètes
sont mobilisés pour l’ensemble des
langues.
Malgré ce grand nombre d’interprètes,
il est devenu impossible avec 23 langues
officielles de réunir toutes les combinaisons
linguistiques. Auparavant, les interprètes
traduisaient toujours d’une autre langue
vers leur langue maternelle. Certains doivent
désormais également faire l’inverse, traduire
leur langue dans une autre. Lorsqu’Anna
traduit ainsi les propos d’un orateur polonais
en français, son interprétation sert fréquemment
de référence aux autres cabines qui
traduisent dans leur propre langue à partir
de sa traduction en français. « Lorsque je
fais une traduction relais que les autres
cabines utilisent, je dois aller un peu plus
lentement pour que la compréhension soit
bonne. Les noms propres posent fréquemment
problème. Il faut aussi bien surveiller
l’écran de la console tout en regardant toujours
l’orateur… »
Interface entre
institutions et citoyens
En dehors des séances plénières, les
interprètes interviennent régulièrement
lors des réunions des groupes politiques
ou des commissions parlementaires, le
plus souvent à Bruxelles. Des interprètes
doivent également accompagner les députés
en mission parlementaire, dans l’Union
européenne ou à l’étranger. « Nous avons
alors un contact direct avec les députés,
raconte Anna Grzybowska. Certains nous
disent qu’ils reconnaissent notre voix
qu’ils entendent si souvent ! Le travail
est alors très différent des plénières : j’ai
par exemple traduit la discussion d’un
député européen avec un planteur de
canne à sucre à la Réunion. » Lors de
ces missions, les traducteurs évoluent
en équipes réduites et polyvalentes, dans
le cadre du multilinguisme maitrisé qui
vise à réduire les couts. « Même si ces
missions sont souvent très fatigantes, la
satisfaction est grande, selon Anna, car là
encore un interprète joue pleinement son
rôle : être une interface entre l’institution
et les citoyens. »
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