Claude Lévi-Strauss aura été le premier
à visiter, à la veille de son ouverture
au public en juin 2006, le musée du
quai Branly dont il est le président d’honneur.
Deux ans plus tard, à l’occasion de
son 100e anniversaire, le musée des Arts
premiers a tenu à rendre hommage à cet
anthropologue de renommée internationale
qui fut à la fois un penseur, un collectionneur
et un photographe.
La photographie au
service de l’ethnologie
Photographe, il le fut essentiellement
au début de sa carrière, au Brésil, dans
les années 1930. C’est là qu’il part enseigner
la sociologie à l’université de Saõ
Paulo, après des études de philosophie et
de droit qui l’ont modérément convaincu, et
mène plusieurs missions pour le compte du
Musée ethnographique auprès des Indiens
du Mato Grosso et d’Amazonie.
L’ethnologie française en est alors à
ses balbutiements. Avec quelques décennies
de retard sur ses pays voisins, la
France renonce à organiser de grands
voyages d’exploration. L’idée est désormais
de s’installer dans un village pour
récolter le maximum d’informations : le
dessin et la photographie sont à ce titre
des instruments d’étude essentiels. Lévi-Strauss prend ainsi quelque 3 000 photos
entre 1935 et 1939 – 64 d’entre elles
seront publiées dans Tristes Tropiques en
1955 : portraits, visages peints, gestes quotidiens,
danses, cérémonies... Les objets
sont étudiés dans toutes leurs composantes
sociales : les matériaux, la façon dont
ils sont travaillés reflètent l’organisation
du village en fratries et en clans que Lévi-Strauss s’attache à analyser. Il ramènera
en France de nombreuses pièces : instruments
de musique, céramiques, mais aussi
flèches, parures de plumes…
Alors que la Seconde Guerre mondiale
éclate, Lévi-Strauss se réfugie aux États-
Unis, comme tant d’autres intellectuels européens.
C’est là qu’il rencontre les surréalistes
André Breton et Marx Ernst – qui lui fait
découvrir l’art indien de la côte nord-ouest
du continent américain et avec qui il hante les
antiquaires de la IIIe avenue, à New York – et
le linguiste Roman Jakobson.
L’influence
du surréalisme
Autant de rencontres déterminantes
pour l’élaboration de sa pensée : le surréalisme
lui aurait ainsi enlevé toute peur de
faire des découpages et des rapprochements
parfois osés ; quant au structuralisme de
Jakobson, il l’applique bientôt à l’anthropologie,
pour mettre au jour des structures
de pensée inconscientes communes à
tous les êtres humains. Il compare ainsi les
mythes de peuples aussi éloignés géographiquement
que les Indiens Bororos, les
Chinois ou les Maoris : les différences, les
« transformations » d’un mythe à l’autre
sont pour lui le révélateur d’« invariants »
humains. L’interdit de parenté que constitue
l’inceste est l’un d’entre eux.
La pensée de Lévi-Strauss a pu depuis
lors être remise en cause. Mais les répétitions,
les oppositions qu’il a beaucoup étudiées
(notamment le cru et le cuit, le féminin
et le masculin) continuent à interroger.
La question de la dualité a d’ailleurs dicté la
muséographie de la partie « Amérique » du
musée des Arts premiers. Massues et pagaies
d’époques diverses figurent ainsi côte à côte.
Un regroupement un peu surprenant au premier
abord, mais qui se comprend par la thématique,
essentielle en Amérique depuis la
période préhispanique, de l’éloignement et du
rapprochement : les massues
éloignent l’ennemi, comme
les pagaies rapprochent,
par le voyage en pirogue,
du lieu de destination. Le
musée des Arts premiers
porte donc la marque de
Lévi-Strauss, bien au-delà
des quelque 1 500 pièces
issues de ses collections
et des 224 tirages photographiques
qu’il a donnés
en 2007. Raison de plus – si
besoin en était – pour ne pas
manquer de le mettre à
l’honneur…
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