Que représente pour vous l’écriture
autobiographique ?
Écrire son autobiographie, c’était une
discipline familiale. Tous les soirs, depuis
l’âge de douze ou treize ans, ma soeur
Flora et moi, nous écrivions notre journal.
Nous avons publié plus tard Journal
à quatre mains. D’ailleurs, je continue,
c’est ce qui permet de nourrir toute mon
oeuvre romanesque. Mon évasion parait
plus de dix ans après Histoire de mon évasion.
Dans cette deuxième partie de mon
autobiographie, je voulais parler de Paul.
J’ai été mariée pendant cinquante-quatre
ans avec Paul Guimard [écrivain qui a
reçu le prix Interallié, ndlr], et je n’avais
jamais parlé de lui. J’avais parlé de mes
deux autres mariages. J’avais aussi besoin,
pour mes lectrices, de démêler la fiction de
la réalité. Je voulais parler du contrat de
liberté qui me liait à Paul, à la manière de
Sartre et Beauvoir.
Votre livre évoque l’importance du mariage
à votre époque et la place de la
vie conjugale dans votre vie. Pour vous,
c’est important « d’avoir un homme
dans sa vie » ?
Je suis d’une époque où l’on mariait
les jeunes filles. J’avais 18 ans en 1938, et
comme je ne semblais pas avoir de talent,
ma mère, la soeur du célèbre couturier
Paul Poiret, attachait une énorme importance
à mon mariage. J’étais une jeune
fille consciencieuse et travailleuse, très
timide, mal dans sa peau. Il n’était pas
question que je devienne institutrice car,
à l’époque, les trois quarts des institutrices
restaient célibataires, c’était une vocation.
Je me suis mariée à vingt-trois ans, mon
premier mari est mort de tuberculose peu de
temps après, et je suis redevenue, à vingt-quatre
ans, une jeune fille à marier. C’était
une situation humiliante. Aujourd’hui les
vieilles filles, ça n’existe plus. Au contraire,
j’ai encouragé mes filles à ne pas se marier
trop vite. À l’époque, la société élevait les
jeunes filles comme des bonnes soeurs et les
livrait comme des pouliches au marché.
Qu’est-ce qui est à l’origine de votre
combat féministe ?
Déjà petite, dans mon école religieuse,
je ne voyais qu’un homme, l’aumônier, qui
venait dire la messe une fois par semaine.
Aucune des 300 petites filles que nous
étions n’était jugée digne de s’approcher de
l’autel. Cela a commencé à me troubler, que
les femmes ne puissent pas dire ni servir
la messe. En plus, nous étions éduquées
sans figure féminine emblématique, sans
modèle féminin fort, à part Jeanne d’Arc.
J’étais « une jeune fille rangée », je ne me
suis pas dérangée, je n’avais pas l’audace
de Simone de Beauvoir, même si j’ai toujours
travaillé.
C’est Mai 68 qui m’a réveillée, la fin
des mandarins, cette explosion de femmes,
de littérature de femmes qui racontaient ce
que je ressentais. En 1968, on a tout mis à
découvert : des histoires de femmes enceintes
rejetées par leur famille, d’avortements
se terminant par des septicémies mortelles.
Pour les filles d’aujourd’hui, cela semble
le Moyen Age. Mais à l’époque, elles ne
pouvaient choisir leur domaine d’études.
J’ai dû renoncer à étudier la médecine, ma
mère m’en a dissuadée, j’ai donc fait une
licence de lettres.
En 1968, Simone de Beauvoir pensait
que le socialisme règlerait les problèmes
d’égalité. Elle a mis dix ou quinze ans à
se rendre compte qu’il ne résoudrait rien,
alors on a pris conscience qu’il fallait peut-être
un combat spécifique des femmes, un
combat féministe.
Vous êtes aussi de la génération des
femmes nées sans le droit de vote…
Chaque droit est arrivé au compte-gouttes,
en étant très mal vu. Les femmes
pendant la guerre ont dû obtenir l’autorisation
de semer, car auparavant, le « geste
auguste » du semeur était réservé aux
hommes. En 1918, toutes les associations
ont cru que les femmes allaient obtenir le
droit de vote. Plus tard, les rares femmes
qui étaient ministres dans le gouvernement
Blum n’avaient toujours pas le droit
de vote. Le général de Gaulle l’a accordé
par ordonnance en 1945. La loi Veil sur
l’avortement est arrivée en 1975 pour
cinq ans, avec possibilité d’abrogation si
les femmes en « abusaient », se « mettaient
à faire l’amour comme des chiennes dans
la rue ».
Les femmes, et pas seulement les
Françaises, vous doivent beaucoup. À
l’heure actuelle, les jeunes filles considèrent
leurs libertés comme allant de
soi. Pensez-vous que ces libertés sont
irrévocables ?
Les filles d’aujourd’hui croient que leur
liberté a toujours existé, elles ne pensent
pas à comparer avec ce qui se passe dans
d’autres pays. Mais les libertés sont récentes,
il y a toujours un danger. Il faut se
méfier des risques de retour en arrière. Par
exemple, la loi sur le droit d’inscrire à l’état
civil un foetus mort-né risque de remettre
en question celle sur l’avortement. Les
journaux féminins n’en parlent pas, ils ne
sont plus féministes. De plus, ils renvoient
les femmes dans leur foyer en insistant sur
l’importance de dorloter son mari. Certes, la
vraie raison est commerciale : les femmes
à la maison consomment beaucoup plus…
Mais on ne met pas les femmes en garde
contre le danger de perdre leur métier et
leur indépendance financière. Le risque
est grand de passer l’autre moitié de sa
vie à le regretter.
Simone Veil vient d’entrer à l’Académie
française, c’est une victoire de plus ?
Même si elle n’était pas vraiment intéressée
par votre commission sur la
féminisation des noms de métier…
Toute femme qui entre à l’Académie
française représente une victoire. Et puis
cela va peut-être un peu modifier cette
Académie, gardienne du beau langage,
qui est contre la féminisation des noms de
métier… C’est ridicule de dire « Madame
l’Académicien ». Lorsque je présidais la
commission sur la féminisation des noms
de métier, Simone Veil affirmait que le
plus important, c’était la position. On ne
réalisait pas à quel point le langage, en
refusant certains féminins, était sexiste
et aidait au maintien des femmes dans
une sorte de domination. Il faut que la
grammaire élémentaire fonctionne, et académicien/
académicienne, de la même façon
que chirurgien/chirurgienne ou musicien/
musicienne.
Et puis le contexte était difficile, notre
commission a suscité un tel tollé, alors qu’il
en existait 5 ou 6 autres pour les noms
scientifiques venus de l’anglais… C’était
la grande rigolade dans tous les journaux,
à une époque où l’on annonçait la mort de
notre cher « confrère » Marguerite Yourcenar.
Le langage n’est pas un simple outil
de communication, c’est aussi un moyen
de discriminer. Quand on veut dominer un
peuple conquis, on casse sa langue. Ce n’est
pas un hasard si les féminins sont refusés
dans les positions de prestige. Directrice
pour une école maternelle, ça passe, mais
au CNRS, c’est refusé. Il a fallu le mettre
en évidence, malgré les moqueries de tous,
Georges Dumézil en tête, qui écrivait : « Ces
dames ne savent pas ce que sont les langues
indo-européennes. » L’adoption de
la féminisation a été très longue. Elle s’est
faite par une circulaire du Journal officiel.
Le Conseil de l’Europe a insisté sur l’aspect
discriminatoire du non-emploi du féminin.
Le Canada a été le premier à féminiser les
noms de métier, bien avant la France, la
Suisse ou la Belgique.
Qu’est-ce qui changerait s’il y avait davantage
de femmes au pouvoir ?
La différence de sexe n’est pas fondamentale,
ce qui compte c’est la diversité
des individus et des caractères. Mais s’il
y avait plus de femmes au pouvoir, ce ne
serait pas les mêmes priorités. En Suède,
il y a une crèche à l’Assemblée nationale.
En France, seuls 18 % des députés sont
des femmes, la loi sur la parité n’est pas
appliquée. La difficulté pour une femme,
c’est d’être obligée de choisir entre vie de
famille et métier, les hommes n’ont pas à
faire ce genre de choix. Mais, même si la
recette du bonheur n’existe pas, les femmes
aujourd’hui sont plus épanouies, et
si elles ont vraiment une ambition, elles
peuvent la mener à bien. D’ailleurs, avec
le plus fort taux de natalité d’Europe, les
Françaises sont incroyables : elles arrivent
à tout mener de front.
Quel message voudriez-vous adresser
pour la nouvelle année aux femmes
du monde entier et à nos lectrices en
particulier ?
J’aimerais qu’elles apprennent à utiliser
le mot sororité. Alors que le mot fraternité
est un mot qui fonde l’identité des hommes,
le mot sororité est son équivalent pour les
femmes. Je suis fière de mon combat qui
concerne la moitié de l’humanité, même si
on me regarde comme si j’avais une sale
maladie et que l’on me félicite rarement.
Propos recueillis par Isabelle Morin
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