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Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Benoîte Groult
« Les libertés des femmes sont toujours en danger »



Jeune fille de bonne famille née en 1920 à une époque où les femmes n’avaient pas le droit de vote, Benoîte Groult raconte dans le second tome de son autobiographie, Mon évasion, la lente prise de conscience qui l’a conduite à livrer son combat féministe.

Janvier-février 2009 - N°361



Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Que représente pour vous l’écriture autobiographique ?

Écrire son autobiographie, c’était une discipline familiale. Tous les soirs, depuis l’âge de douze ou treize ans, ma soeur Flora et moi, nous écrivions notre journal. Nous avons publié plus tard Journal à quatre mains. D’ailleurs, je continue, c’est ce qui permet de nourrir toute mon oeuvre romanesque. Mon évasion parait plus de dix ans après Histoire de mon évasion. Dans cette deuxième partie de mon autobiographie, je voulais parler de Paul. J’ai été mariée pendant cinquante-quatre ans avec Paul Guimard [écrivain qui a reçu le prix Interallié, ndlr], et je n’avais jamais parlé de lui. J’avais parlé de mes deux autres mariages. J’avais aussi besoin, pour mes lectrices, de démêler la fiction de la réalité. Je voulais parler du contrat de liberté qui me liait à Paul, à la manière de Sartre et Beauvoir.

Votre livre évoque l’importance du mariage à votre époque et la place de la vie conjugale dans votre vie. Pour vous, c’est important « d’avoir un homme dans sa vie » ?

Je suis d’une époque où l’on mariait les jeunes filles. J’avais 18 ans en 1938, et comme je ne semblais pas avoir de talent, ma mère, la soeur du célèbre couturier Paul Poiret, attachait une énorme importance à mon mariage. J’étais une jeune fille consciencieuse et travailleuse, très timide, mal dans sa peau. Il n’était pas question que je devienne institutrice car, à l’époque, les trois quarts des institutrices restaient célibataires, c’était une vocation. Je me suis mariée à vingt-trois ans, mon premier mari est mort de tuberculose peu de temps après, et je suis redevenue, à vingt-quatre ans, une jeune fille à marier. C’était une situation humiliante. Aujourd’hui les vieilles filles, ça n’existe plus. Au contraire, j’ai encouragé mes filles à ne pas se marier trop vite. À l’époque, la société élevait les jeunes filles comme des bonnes soeurs et les livrait comme des pouliches au marché.

Qu’est-ce qui est à l’origine de votre combat féministe ?

Déjà petite, dans mon école religieuse, je ne voyais qu’un homme, l’aumônier, qui venait dire la messe une fois par semaine. Aucune des 300 petites filles que nous étions n’était jugée digne de s’approcher de l’autel. Cela a commencé à me troubler, que les femmes ne puissent pas dire ni servir la messe. En plus, nous étions éduquées sans figure féminine emblématique, sans modèle féminin fort, à part Jeanne d’Arc. J’étais « une jeune fille rangée », je ne me suis pas dérangée, je n’avais pas l’audace de Simone de Beauvoir, même si j’ai toujours travaillé.
C’est Mai 68 qui m’a réveillée, la fin des mandarins, cette explosion de femmes, de littérature de femmes qui racontaient ce que je ressentais. En 1968, on a tout mis à découvert : des histoires de femmes enceintes rejetées par leur famille, d’avortements se terminant par des septicémies mortelles. Pour les filles d’aujourd’hui, cela semble le Moyen Age. Mais à l’époque, elles ne pouvaient choisir leur domaine d’études. J’ai dû renoncer à étudier la médecine, ma mère m’en a dissuadée, j’ai donc fait une licence de lettres.
En 1968, Simone de Beauvoir pensait que le socialisme règlerait les problèmes d’égalité. Elle a mis dix ou quinze ans à se rendre compte qu’il ne résoudrait rien, alors on a pris conscience qu’il fallait peut-être un combat spécifique des femmes, un combat féministe.

Vous êtes aussi de la génération des femmes nées sans le droit de vote…

Chaque droit est arrivé au compte-gouttes, en étant très mal vu. Les femmes pendant la guerre ont dû obtenir l’autorisation de semer, car auparavant, le « geste auguste » du semeur était réservé aux hommes. En 1918, toutes les associations ont cru que les femmes allaient obtenir le droit de vote. Plus tard, les rares femmes qui étaient ministres dans le gouvernement Blum n’avaient toujours pas le droit de vote. Le général de Gaulle l’a accordé par ordonnance en 1945. La loi Veil sur l’avortement est arrivée en 1975 pour cinq ans, avec possibilité d’abrogation si les femmes en « abusaient », se « mettaient à faire l’amour comme des chiennes dans la rue ».

Les femmes, et pas seulement les Françaises, vous doivent beaucoup. À l’heure actuelle, les jeunes filles considèrent leurs libertés comme allant de soi. Pensez-vous que ces libertés sont irrévocables ?

Les filles d’aujourd’hui croient que leur liberté a toujours existé, elles ne pensent pas à comparer avec ce qui se passe dans d’autres pays. Mais les libertés sont récentes, il y a toujours un danger. Il faut se méfier des risques de retour en arrière. Par exemple, la loi sur le droit d’inscrire à l’état civil un foetus mort-né risque de remettre en question celle sur l’avortement. Les journaux féminins n’en parlent pas, ils ne sont plus féministes. De plus, ils renvoient les femmes dans leur foyer en insistant sur l’importance de dorloter son mari. Certes, la vraie raison est commerciale : les femmes à la maison consomment beaucoup plus… Mais on ne met pas les femmes en garde contre le danger de perdre leur métier et leur indépendance financière. Le risque est grand de passer l’autre moitié de sa vie à le regretter.

Simone Veil vient d’entrer à l’Académie française, c’est une victoire de plus ? Même si elle n’était pas vraiment intéressée par votre commission sur la féminisation des noms de métier…

Toute femme qui entre à l’Académie française représente une victoire. Et puis cela va peut-être un peu modifier cette Académie, gardienne du beau langage, qui est contre la féminisation des noms de métier… C’est ridicule de dire « Madame l’Académicien ». Lorsque je présidais la commission sur la féminisation des noms de métier, Simone Veil affirmait que le plus important, c’était la position. On ne réalisait pas à quel point le langage, en refusant certains féminins, était sexiste et aidait au maintien des femmes dans une sorte de domination. Il faut que la grammaire élémentaire fonctionne, et académicien/ académicienne, de la même façon que chirurgien/chirurgienne ou musicien/ musicienne.
Et puis le contexte était difficile, notre commission a suscité un tel tollé, alors qu’il en existait 5 ou 6 autres pour les noms scientifiques venus de l’anglais… C’était la grande rigolade dans tous les journaux, à une époque où l’on annonçait la mort de notre cher « confrère » Marguerite Yourcenar. Le langage n’est pas un simple outil de communication, c’est aussi un moyen de discriminer. Quand on veut dominer un peuple conquis, on casse sa langue. Ce n’est pas un hasard si les féminins sont refusés dans les positions de prestige. Directrice pour une école maternelle, ça passe, mais au CNRS, c’est refusé. Il a fallu le mettre en évidence, malgré les moqueries de tous, Georges Dumézil en tête, qui écrivait : « Ces dames ne savent pas ce que sont les langues indo-européennes. » L’adoption de la féminisation a été très longue. Elle s’est faite par une circulaire du Journal officiel. Le Conseil de l’Europe a insisté sur l’aspect discriminatoire du non-emploi du féminin. Le Canada a été le premier à féminiser les noms de métier, bien avant la France, la Suisse ou la Belgique.

Qu’est-ce qui changerait s’il y avait davantage de femmes au pouvoir ?

La différence de sexe n’est pas fondamentale, ce qui compte c’est la diversité des individus et des caractères. Mais s’il y avait plus de femmes au pouvoir, ce ne serait pas les mêmes priorités. En Suède, il y a une crèche à l’Assemblée nationale. En France, seuls 18 % des députés sont des femmes, la loi sur la parité n’est pas appliquée. La difficulté pour une femme, c’est d’être obligée de choisir entre vie de famille et métier, les hommes n’ont pas à faire ce genre de choix. Mais, même si la recette du bonheur n’existe pas, les femmes aujourd’hui sont plus épanouies, et si elles ont vraiment une ambition, elles peuvent la mener à bien. D’ailleurs, avec le plus fort taux de natalité d’Europe, les Françaises sont incroyables : elles arrivent à tout mener de front.

Quel message voudriez-vous adresser pour la nouvelle année aux femmes du monde entier et à nos lectrices en particulier ?

J’aimerais qu’elles apprennent à utiliser le mot sororité. Alors que le mot fraternité est un mot qui fonde l’identité des hommes, le mot sororité est son équivalent pour les femmes. Je suis fière de mon combat qui concerne la moitié de l’humanité, même si on me regarde comme si j’avais une sale maladie et que l’on me félicite rarement.

Propos recueillis par Isabelle Morin





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