En raison de la nouvelle mobilité européenne
– qui fait pour la première
fois du plurilinguisme une réalité
quotidienne – et de la variété des publics et
des contextes d’enseignement des langues,
la question du statut sociolinguistique de
l’enseignant de langue suscite un intérêt
croissant : depuis quelques années,
la didactique des langues étrangères se
penche en effet sur les deux statuts d’enseignant
natif et d’enseignant non natif.
Le mythe du natif
Dans l’enseignement/apprentissage
d’une langue étrangère (LE), selon une
représentation diffuse, l’enseignant natif
est considéré comme celui qui transmet
le mieux la langue enseignée. Par conséquent,
l’enseignant non natif est vu comme
quelqu’un qui ne maitrise pas suffisamment
la langue et la culture enseignées et dont
l’enseignement est partiel.
Il est intéressant de voir que cette
représentation reste forte auprès d’étudiants
se destinant au métier d’enseignant
de langue(s) étrangère(s), comme
le montrent les résultats d’une enquête
menée auprès des étudiants de Master 1
en formation de didactique du français
langue étrangère à l’université Paris 3.
Avant l’expérience du terrain, ils répondent
que l’avantage majeur de l’enseignant
natif réside dans la certitude de connaitre
la langue et de savoir la manipuler. Cela
leur accorde une assurance vis-à-vis de
la langue enseignée et la conviction de
pouvoir mener un cours aisément.
Après l’expérience de la classe, les étudiants
commencent à se rendre compte
que savoir maitriser une langue n’a aucun
lien direct avec le statut de locuteur natif.
Ils prennent alors conscience qu’enseigner
une langue signifie avant tout savoir
la transmettre de manière pédagogique
– donc la didactiser – et, pour ce faire, ils
doivent la réapprendre en tant que langue
étrangère.
Dans ce contexte, où les représentations
sont en pleine évolution, qu’en
est-il du professeur de DNL non natif qui
enseigne une discipline en LE alors qu’il
ne la maitrise pas très bien ? Rappelons
que ces professeurs enseignent dans des
dispositifs aux appellations diverses (sections
européennes, CLIL-EMILE, sections
bilingues, etc.) et que leur exposition à la
LE reste dans la plupart des cas un fait
scolaire. Il apparait néanmoins que les
compétences en langue(s) des élèves qui
suivent ce type d’enseignement deviennent
supérieures à celles des élèves scolarisés
en enseignement monolingue.
Les causes de ces meilleurs résultats
sont sans doute diverses et ont souvent
été analysées. L’une d’entre elles réside
dans le fait que, dans ce dispositif, la LE
est mobilisée, mise en oeuvre, appliquée,
rendue opérationnelle, que les mécanismes
d’apprentissage sont activés et les
performances par conséquent améliorées.
Cela montre qu’il existe un décalage entre
les représentations diffuses (le mythe du
natif) et la réalité du terrain, ce qui nous
fait dire qu’un changement de regard est
nécessaire.
On pourrait alors se poser
les questions suivantes :
une maitrise suffisante mais
« imparfaite » en LE est-elle
toujours un inconvénient ?
Irions-nous jusqu’à dire que
cela peut générer, dans certains
conditions et limites, un « petit
plus » possible ? En d’autres
termes, l’enseignant non natif,
spécialiste en DNL, pourrait être
un vecteur de facilitation sur
le plan linguistique au travers
de la transmission de contenus
non linguistiques ? Et si oui, à
quelles conditions ?
Dans ce court article, nous
souhaitons apporter des éléments
de réflexion en partant
de quelques notions qui peuvent contribuer à éclaircir les tenants et
les aboutissants de cette question. Nous
pensons plus précisément à une relecture de
la notion d’« interaction de tutelle » (Bruner,
1983) et aux notions de co-apprentissage
et de co-enseignement (Gajo, 2006).
L’interaction de tutelle
L’interaction de tutelle est l’ensemble
des moyens que l’adulte met en oeuvre pour
aider quelqu’un de moins expert (l’enfant)
à accomplir une tâche particulière. Cette
aide ne signifie pas donner à l’enfant une
solution toute faite, mais lui donner les
moyens pour y arriver. Autrement dit, il
s’agit d’un étayage qui suppose de la part
de l’expert un savoir-faire qui est à la fois
motivant et programmé, et dont l’objectif
principal est de conduire progressivement
le non-expert à l’autonomie.
Dans l’enseignement bilingue, l’expert
en DNL n’est pas toujours expert de la LE
vecteur d’apprentissage. Ceci étant, malgré
ses difficultés en LE, il a l’expérience de
l’apprentissage dans cette langue, ce qui lui
permet un étayage plus attentif et ciblé dans
la transmission des contenus disciplinaires en
LE. On peut en conséquence supposer qu’il lui
sera plus facile de repérer chez ses élèves les
obstacles linguistiques qui peuvent bloquer
la transmission des contenus disciplinaires.
Quant à la tâche demandée à l’apprenant,
elle est d’emblée plus difficile car
elle se situe à la fois au niveau conceptuel
et au niveau linguistique : construire
de nouveaux concepts dans une matière
précise, ce qui demande des articulations
linguistiques avec la LE. De ce fait, on
pourrait se demander si avoir un « non-expert
» en LE dans la DNL, qui alterne plus
volontiers entre langue maternelle et langue
étrangère, tout au moins au début d’un
apprentissage bilingue, pourrait faciliter
l’intercompréhension et l’accomplissement
de la tâche demandée. Cette question nous
amène tout naturellement aux notions de
co-apprentissage et de co-enseignement.
Co-apprentissage
et co-enseignement
De par son statut particulier, l’enseignant
non natif en DNL joue un double rôle dans
la classe : il occupe la position haute (celle
d’expert) sur le plan des savoirs disciplinaires
(expert <-> non experts), et la
position de pair sur le plan linguistique
(non expert <-> non experts). Le fait que
l’enseignant de DNL ait les mêmes difficultés
linguistiques et la même façon
de s’exprimer en LE que ses élèves mène
nécessairement à un travail collaboratif
– un co-apprentissage – enrichissant et
stimulant qui favorise la co-construction
conceptuelle au plan linguistique.
Bien entendu, pour que son niveau
linguistique ne constitue pas un obstacle
dans la transmission (écrite et orale) des
contenus disciplinaires, l’enseignant de DNL
doit travailler en étroite collaboration avec
l’enseignant de L2. Cela suppose la mise en
place d’un véritable co-enseignement, au
moins au niveau de la préparation du cours
et de l’évaluation, ce qui permet l’intégration
entre langues et DNL, et la réalisation d’une
véritable pédagogie de projet.
Par ailleurs, dans la pratique de la
classe – en cohérence avec ce qui précède
et en prenant en compte ses « limites » de
la maitrise en LE –, il devient naturel et
parfaitement légitime pour l’enseignant de
DNL de développer de manière pédagogique
et raisonnée des alternances codiques
contribuant à la mise en place de stratégies
communicatives bilingues.
Le témoignage d’une enseignante de
biologie en section bilingue en Galice,
rencontrée lors d’un stage de formation,
est à ce titre très éclairant. Tous ses cours,
préparés avec l’enseignante de langue, prennent
appui sur des documents construits
en français. Ces documents constituent à
la fois la base et la synthèse de ses cours.
Cependant, durant les cours, trois langues
(et non deux) s’alternent selon les besoins
ressentis par l’enseignante et par les apprenants,
chaque langue ayant ainsi un statut
différent. Ces langues sont : le galicien (la
langue de la région non partagée par l’ensemble
du groupe) ; le castillan : la langue
commune ; le français : la langue du cours
et en cours d’apprentissage. Cette alternance
codique n’empêche pas l’apprentissage des
contenus disciplinaires en français, mais au
contraire les facilite et les intègre.
Il est donc question ici d’étayage dans
la discipline (simplifier la construction de
concepts en biologie), étayage qui passe
par un étayage linguistique (alternance
codique par diverses reformulations
dans les langues présentes en classe) ;
de co-apprentissage en langue étrangère
(entraide entre les apprenants plus forts
et les apprenants plus faibles, y compris
l’enseignante) ; enfin, de co-enseignement
(collaboration entre enseignante de DNL et
enseignante de LE qui permet, en classe,
l’introduction graduelle des éléments en
LE par l’enseignante de DNL).
Mais soyons clairs : ce ne sont là que
des interrogations pouvant générer des
observations, des hypothèses de travail, des
recherches-actions concernant le statut et
le rôle du professeur non natif de DNL.
L’enseignement bi/plurilingue se développe
et les recherches didactiques concernant
le travail et la formation de ces professeurs
aussi, mais leur application avance
lentement. En tant que formateur-chercheur,
notre voeu est de fournir rapidement à ces
enseignants une formation (initiale et continue)
à la didactique du plurilinguisme mieux
adaptée aux nouvelles réalités du terrain.
L’extension de ce dispositif d’enseignement
est à ce prix.
Mariella Causa, maître de conférences,
université Paris 3 – Sorbonne nouvelle.
Bibliographie
• BANGE P. (2005), L’Apprentissage
d’une langue étrangère, L’Harmattan.
• BRUNER J. (1983, 2004), Savoir faire,
savoir dire, PUF.
• CAUSA M. (2007), « L’indispensable
alternance codique », FDLM n°351.
• DUVERGER J. (2004), L’Enseignement
en classe bilingue, Hachette.
• GAJO L. (2006), « Enseignement bilingue,
un nouvel enseignant ? », FDLM n°347.
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