Le changement de standard du support
de la musique et des sons n’est
pas une nouveauté. Des luttes sauvages
entre multinationales, qui tenaient à imposer
leur standard plutôt que celui du voisin,
ont déjà eu lieu. Le vainqueur n’a pas
forcément été celui dont la solution technologique
était la plus profitable à nos
petites oreilles, mais, banalement, celui
dont la commercialisation assurait le plus
de profit. Qui se souvient de la guerre des
cassettes ? du casse-tête du choix de la
magnétisation ? Qui se rappelle ces éphémères
minicassettes ? Et ces bobines de
ruban marron sur nos magnétophones ?
Ce fragile ruban qui avait le chic de se couper
en pleine montée chromatique du dernier
mouvement d’une symphonie, ou qui
sortait de ses guides et roulettes dès qu’on
avait le dos tourné, réduisant une heure
de Beatles, trois solos de Thelonius Monk,
et la finale de la Walkyrie en un ridicule
serpentin de carnaval.
Adieu disque rond…
De la même façon, on ne saurait vraiment
regretter les disques microsillon en
vinyle qui nous obligeaient à des manipulations
d’orfèvre pour les préserver de
la poussière ou éviter qu’ils ne se rayent
sous une glissade de la pointe en diamant.
Ces accidents, qui voyaient les plus belles
voix être frappées de psittacisme, ont permis
à l’expression : « le disque est rayé ! »
de devenir l’antidote aux radotages.
Quant au 45 tours, le mythique format
de la jeunesse des années 1960, s’il se
retrouve aujourd’hui dans des brocantes,
c’est davantage pour des raisons affectives
– c’était un rock de ma jeunesse – que pour
ses qualités sonores. C’est là que vient se
greffer le gène de la nostalgie : les vieux 78
tours en bakélite, ces disques « qui grattent
» et qui appartiennent à une espèce
d’épopée de la reproduction sonore, sont
désormais recherchés sur Internet comme des objets exotiques. Particulièrement
pesants et cassants
(deux bons kilos pour
un opéra en entier), les survivants
ne vont pas tarder à
entrer dans les musées pour
y rejoindre les appareils à
aiguille et pavillon qui s’y
trouvent déjà.
Nos actuelles collections
de CD subiront un jour le
même sort. Le CD (le français
n’a jamais adopté un
acronyme sympathique pour
le désigner et s’est contenté
de l’usage anglophone) aura donc été le
dernier support « rond » tangible. En effet,
c’est le rond qui a servi de support à toutes
les musiques enregistrées au xxe siècle.
Un rond qui a permis, en regardant l’avancée
du bras de lecture, de spatialiser les
moments musicaux, ces portions séparées
par des « plages », qui indiquaient
d’un coup d’oeil où on en était dans l’exécution
de la chanson. Les mystères de la
lecture optique au laser des CD a fait disparaitre
ce rapport physique que l’on pouvait
avoir avec la musique enregistrée :
« Tu sais ce passage à la fin de la face A,
juste avant la dernière plage »… Mais l’objet
« rond » est resté ; cet objet que l’on
prête, qui circule entre amateurs, qui fait
que le rapport à la musique implique peu
ou prou l’autre.
Bonjour MP3 !
Rien de tout ça dans les clés USB et
autre MP3 qui manquent singulièrement de
rondeurs, mais s’adaptent à n’importe quel
ordinateur… Et tout ordinateur relié à un
amplificateur (le mot « chaine » tend à disparaitre)
peut télécharger à partir des sites
spécialisés la version numérisée de telle
chanson et en faire une restitution sonore
irréprochable à domicile, sans aucun support
matériel. C’est le rapport même à l’enregistrement
qui est en train de changer :
les artistes qui se font endisquer (comme
on dit au Québec) deviennent à la fois
plus immédiatement audibles – on ne va
pas acheter un objet à l’extérieur de chez
soi – mais encore plus « lointains », mal
incarnés, quasi virtuels : des sons lancés
dans le global Internet.
Comment fera-t-on entrer ce format au
musée quand son heure sera venue ? Et
qu’est-ce qui est à l’oeuvre pour le prochain
format à venir ? L’aventure de l’enregistrement
et de la diffusion sonore continue…
On a appris récemment qu’il fallait, à ce
sujet, revoir un petit chapitre de l’histoire
des techniques. Si Edison demeure le premier
à avoir enregistré et donné à écouter
ces enregistrements sur son fameux
rouleau, c’est au Parisien Édouard-Léon
Scott de Martinville que reviendrait l’apanage
du tout premier enregistrement, en
1860, sur une feuille de papier enduite de
suie rendue audible grâce aux décryptages
de… l’informatique !
Et qu’entend-on ? Un tout petit passage
de la comptine « Au clair de la lune1 ». Avouez
qu’il est plaisant de penser que le premier
son enregistré, il y a cent cinquante ans,
était une chanson, en français !
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