Morrientes est une ville du nord-est de
l’Argentine, sur les rives du fleuve
Paraná, aux confins du Paraguay. Originellement,
elle s’appelait San Juan de las
siete corrientes, Saint-Jean des Sept courants.
Plus ancien établissement d’Argentine,
la ville porte encore la trace architecturale
de son passé. Aux heures les plus
chaudes de l’été, quand le soleil à la verticale
frappe le miroir surchauffé du fleuve,on
pourrait la croire surgie de l’imagination
de García Márquez. C’est là que vit
Martín Gomez, jeune professeur de français
de l’Institut Josefina Conti, où il forme
de futurs enseignants.
Le français,
une évidence
Cette passion de la langue française,
il ne sait plus bien d’où elle lui est
venue : elle s’est imposée à lui et s’est
trouvée confortée par l’assentiment de
sa mère, qui avait étudié un peu de français
dans sa jeunesse, et de sa tante. Ses
parents ayant divorcé alors qu’il était très
jeune, il grandit dans un environnement
de femmes qui ne lui ont pas inculqué
de désir de réussite sociale, mais plutôt
de la curiosité intellectuelle et un gout
certain de la liberté. De la France, dans
son enfance, il ne sait rien. À Corrientes,
il ne connait que le marchand de
légumes, dont on dit qu’il est français.
Ce n’est que plus tard qu’il apprendra
qu’il est algérien. Adolescent, il aime
la photo, le cinéma, s’inscrit en informatique
à l’université. Et puis, un jour,
sa tante lui offre un livre de Cortazar,
Rayuela, dans lequel l’auteur a inséré
de grands paragraphes en français.
L’émotion est esthétique, ce sont ces mots
qu’il ne comprend pas, qui le touchent.
Il commence alors à étudier le français
tout en continuant ses cours d’informatique,
et puis sa rencontre avec Emilio
Chuaire, responsable du département de
français, haute figure de l’intelligentsia
correntine,va
être décisive. Il découvre
ensuite le cinéma de Renoir, de Godard,
de Truffaut, de Chabrol.
Une vocation
non-conformiste
En Argentine, le professorat de français
est devenu une vocation assez rare, et elle est
toujours associée à des personnalités fortes,
non-conformistes, créatives et sensibles. Du
nord au sud de l’Argentine, du Chaco à la
Patagonie, ceux qui choisissent d’apprendre
et d’enseigner le français sont toujours des
individus singuliers et passionnés, habités
d’un enthousiasme sans faille.
Il est vrai que la jeunesse a souvent
de son avenir et de la réussite
sociale une image plus conformiste, généralement
associée à la technologie, à l’informatique,
et à l’anglais. Le français, surtout
en province, c’est plutôt l’affaire des
anciennes générations. Mais l’enthousiasme
fait des miracles, et Martín communique
à ses élèves sa passion du français,
de la photographie et du cinéma. Ces passions
le conduisent à travailler beaucoup
à partir de l’image fixe et du film, ce qui
donne à ses cours une dynamique très
appréciée des élèves.
Martín a passé l’année scolaire 2005
à Angoulême, comme lecteur d’espagnol,
et cette expérience forte de confrontation
avec la réalité française l’a beaucoup marqué. Parce qu’elle lui a permis de voir le
monde avec d’autres yeux, à commencer
par un retour sur sa propre identitéd’Argentin.
Profitant de ses jours de congé,
il a sillonné la France en train et pris des
centaines de photos des paysages qui
défilaient sous ses yeux. Il en a conçu un
montage comme un voyage à travers la
France qu’il présente maintenant au public
argentin et qu’il utilise aussi comme support
à ses formations.
Actuellement enseignant dans l’Institut
de formation des professeurs Josefina
Conti de Corrientes, il intervient également
dans la province voisine du Chaco,
où les autorités éducatives mettent en
place un ambitieux programme
de revalorisation des langues
: langues autochtones
amérindiennes, langues d’origines
des communautés européennes
immigrées, langues
étrangères ; un prétextepour
se former à l’anthropologie,
afin de mieux comprendre les
besoins éducatifs et identitaires
des populations qu’il rencontrera.
Sa première lecture
sera Tristes Tropiques, de Levi-Strauss.
Dans le texte, évidemment.
Le français, pense-t-il, c’est la porte
ouverte sur le monde extérieur, mais c’est
aussi la possibilité du retour sur soi. Il
continue d’affuter son regard à travers
l’objectif de son appareil photo, d’aimer
Cartier-Bresson et les films français, et
de transmettre à ses élèves cette capacité,à
travers la langue et l’image, à parler de
l’ici et de l’ailleurs.
À propos, son chien boxer s’appelle
Georges. Pas Jorge. Il y tient.
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