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Revue de la fédération internationale des professeurs de français

Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Martín de las siete corrientes



En Argentine, la langue française est plutôt l’affaire des anciennes générations. Le jeune professeur de français, Martín Gomez, serait-il l’exception qui confirme la règle ?

Juillet-Août 2008 - N°358



Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Morrientes est une ville du nord-est de l’Argentine, sur les rives du fleuve Paraná, aux confins du Paraguay. Originellement, elle s’appelait San Juan de las siete corrientes, Saint-Jean des Sept courants. Plus ancien établissement d’Argentine, la ville porte encore la trace architecturale de son passé. Aux heures les plus chaudes de l’été, quand le soleil à la verticale frappe le miroir surchauffé du fleuve,on pourrait la croire surgie de l’imagination de García Márquez. C’est là que vit Martín Gomez, jeune professeur de français de l’Institut Josefina Conti, où il forme de futurs enseignants.

Le français, une évidence

Cette passion de la langue française, il ne sait plus bien d’où elle lui est venue : elle s’est imposée à lui et s’est trouvée confortée par l’assentiment de sa mère, qui avait étudié un peu de français dans sa jeunesse, et de sa tante. Ses parents ayant divorcé alors qu’il était très jeune, il grandit dans un environnement de femmes qui ne lui ont pas inculqué de désir de réussite sociale, mais plutôt de la curiosité intellectuelle et un gout certain de la liberté. De la France, dans son enfance, il ne sait rien. À Corrientes, il ne connait que le marchand de légumes, dont on dit qu’il est français. Ce n’est que plus tard qu’il apprendra qu’il est algérien. Adolescent, il aime la photo, le cinéma, s’inscrit en informatique à l’université. Et puis, un jour, sa tante lui offre un livre de Cortazar, Rayuela, dans lequel l’auteur a inséré de grands paragraphes en français. L’émotion est esthétique, ce sont ces mots qu’il ne comprend pas, qui le touchent. Il commence alors à étudier le français tout en continuant ses cours d’informatique, et puis sa rencontre avec Emilio Chuaire, responsable du département de français, haute figure de l’intelligentsia correntine,va être décisive. Il découvre ensuite le cinéma de Renoir, de Godard, de Truffaut, de Chabrol.

Une vocation non-conformiste

En Argentine, le professorat de français est devenu une vocation assez rare, et elle est toujours associée à des personnalités fortes, non-conformistes, créatives et sensibles. Du nord au sud de l’Argentine, du Chaco à la Patagonie, ceux qui choisissent d’apprendre et d’enseigner le français sont toujours des individus singuliers et passionnés, habités d’un enthousiasme sans faille. Il est vrai que la jeunesse a souvent de son avenir et de la réussite sociale une image plus conformiste, généralement associée à la technologie, à l’informatique, et à l’anglais. Le français, surtout en province, c’est plutôt l’affaire des anciennes générations. Mais l’enthousiasme fait des miracles, et Martín communique à ses élèves sa passion du français, de la photographie et du cinéma. Ces passions le conduisent à travailler beaucoup à partir de l’image fixe et du film, ce qui donne à ses cours une dynamique très appréciée des élèves. Martín a passé l’année scolaire 2005 à Angoulême, comme lecteur d’espagnol, et cette expérience forte de confrontation avec la réalité française l’a beaucoup marqué. Parce qu’elle lui a permis de voir le monde avec d’autres yeux, à commencer par un retour sur sa propre identitéd’Argentin. Profitant de ses jours de congé, il a sillonné la France en train et pris des centaines de photos des paysages qui défilaient sous ses yeux. Il en a conçu un montage comme un voyage à travers la France qu’il présente maintenant au public argentin et qu’il utilise aussi comme support à ses formations. Actuellement enseignant dans l’Institut de formation des professeurs Josefina Conti de Corrientes, il intervient également dans la province voisine du Chaco, où les autorités éducatives mettent en place un ambitieux programme de revalorisation des langues : langues autochtones amérindiennes, langues d’origines des communautés européennes immigrées, langues étrangères ; un prétextepour se former à l’anthropologie, afin de mieux comprendre les besoins éducatifs et identitaires des populations qu’il rencontrera. Sa première lecture sera Tristes Tropiques, de Levi-Strauss. Dans le texte, évidemment. Le français, pense-t-il, c’est la porte ouverte sur le monde extérieur, mais c’est aussi la possibilité du retour sur soi. Il continue d’affuter son regard à travers l’objectif de son appareil photo, d’aimer Cartier-Bresson et les films français, et de transmettre à ses élèves cette capacité,à travers la langue et l’image, à parler de l’ici et de l’ailleurs. À propos, son chien boxer s’appelle Georges. Pas Jorge. Il y tient.

Dominique Rolland





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