Bernard Lavilliers se bonifie avec le temps. Le
plus voyageur de nos artistes hexagonaux
pose ses valises dans les pays qu’il aime, s’en
imprègne, et en rapporte ce qui l’a séduit. À
soixante ans passés, il rompt aujourd’hui un
silence de quatre ans en publiant un disque
reggae soul enregistré dans les mythiques studios
de Kingston et de Memphis. La chanson
« Samedi soir à Beyrouth » (qui donne son titre
à l’album) a été écrite dans la capitale libanaise
en 2006. À cette époque, des émeutiers avaient
incendié le consulat du Danemark suite à l’affaire
des caricatures et ravagé des vitrines dans le
quartier chrétien d’Achrafieh. « Les Libanais
sont des gens assez particuliers. Il ne faut pas
leur parler de la guerre, c’est mal élevé. J’ai
essayé de retraduire ça dans les chansons. En
permanence, il y a une guerre en latence chez
eux : des deuils non assumés, des histoires de
clan en plus des histoires de religion. Et en
même temps, ils font la fête comme personne,
ont un besoin intense de vivre. » Mais n’allez
surtout pas croire que ce dernier album
de Lavilliers soit exclusivement consacré
à l’Orient. Comme d’habitude, il est
musicalement une incitation au voyage :
reggae authentique de la Jamaïque avec
« Rafales », patois brésilien avec « Distingué
», mais aussi ironie sur la valeur du
travail dans « Bosse » qu’il dédie à son
père. Une allusion très claire au slogan
de Nicolas Sarkozy, « Travailler plus pour
gagner plus ». « Dans cette chanson, je
fais le tour d’un employé modèle qui croit
à l’ascension sociale, à la compétence.
Mais en réalité s’il ne bénéficie pas de
privilèges, il déchantera très vite. »
Car le Stéphanois n’a pas oublié ses
origines modestes : un père ouvrier dans
une manufacture d’armes locale, une
mère institutrice. C’est en pratiquant
le métier de tourneur de métaux entre
1962 et 1965 qu’il écrit ses premières
chansons, organisant de petits concerts
à Saint-Étienne et dans la région, avec
peu de moyens. Quelque temps après, il
fuit cet environnement gris, en partant pour le
Brésil, essayant sans succès de devenir docker.
Puis il fait cap au Nord : Salvador de Bahia, puis
Belem, comme chauffeur de camion. Fin 1967,
il vient à Paris et commence à chanter dans des
cabarets. Un directeur artistique le remarque :
il lui fait faire deux 45 tours et un album, très
infl uencés par Léo Ferré. Le deuxième album Les
Poètes parait en 1972, et lui vaut une certaine
notoriété, confirmée trois ans plus tard avec Le
Stéphanois. La vraie consécration intervient en
1976 avec Les Barbares. Il fait un triomphe en
octobre 1977 à l’Olympia. Au fil des ans, le succès
ne se démentit pas. Aujourd’hui, Samedi soir à
Beyrouth oppose la férocité des mots à l’indolence
du reggae, sa musique de prédilection.
« Ce disque est politique, mais je n’appuie pas
sur les effets. Le reggae a ceci de nonchalant
qu’il permet de dire des choses sans avoir à
forcer le trait. »
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