C'est par le théâtre qu’Abdellatif Kechiche a
déboulé au cinéma ! Arrivé de l’autre côté de
la Méditerranée, à Nice, depuis son Tunis natal, à
six ans, le jeune Abdel s’est vite passionné pour
les planches. Aussi bien comme acteur que comme
metteur en scène. Certains (Abdelkrim Bahloul,
André Téchiné, Nouri Bouzid) apprécient son allure
élancée, son visage de poupin taillé à la serpe,
son jeu subtil et le projettent
sur grand écran. Mais l’envie de
passer à la réalisation le titille
trop pour qu’il se contente de
jouer pour les autres. Avec ses
scénarii sous le bras, il frappe
à la porte de producteurs peu
enclins à financer l’oeuvre d’un
inconnu. Jusqu’au jour où il
croise la route de Jean-François
Lepetit, qui n’a peur de rien…
Ainsi voit le jour La faute à
Voltaire, avec Sami Bouajila et
Élodie Bouchez, qui remporte
le Lion d’Or de la première
oeuvre à Venise en 2000. Le
virus a gagné, la machine est
lancée, Abdellatif Kechiche sera
cinéaste ou ne sera pas.
Quatre ans plus tard, s’appuyant
sur Le jeu de l’amour et
du hasard, de Marivaux, il transcende
l’histoire des valets et des
soubrettes pour offrir un regard
vif sur la banlieue d’aujourd’hui.
À la fin, les jeunes triomphent
sur la scène d’une salle polyvalente
quelconque, faisant fides
moqueries en s’appropriant le
texte de Marivaux. Au point
d’en faire un plaidoyer pour leur
émancipation et leur vie dans la
Cité. L’esquive, nommée six fois aux Césars 2005, en
remporte cinq ! Rebelote avec La graine et le mulet
qui rafl e quatre césars après avoir déjà reçu le prix
Louis Delluc et le prix spécial du jury à la Mostra.
Gardant le principe d’une histoire simple, d’acteurs
amateurs, A. Kechiche se lance dans l’aventure
avec détermination. La graine et le mulet raconte,
sans compromis, ni compromissions, le parcours
de Slimane Beiji. La soixantaine fatiguée, le vieil
immigré algérien travaille sur les chantiers navals
de Sète, où il se fait de plus en plus exploiter, puis
licencier. Au fil des jours, une idée folle va le faire
tenir : ouvrir un restaurant de couscous de poissons,
spécialité de son ex-femme, sur un vieux bateau à
quai. Ce n’est pas tant la réussite de ce projet que
tout ce qu’il va modifier dans le regard et l’attitude
de ses proches, qui intéresse Abdellatif Kechiche.
Mais de rendre également hommage à son père
et à toute la génération de vieux Maghrébins,
Algériens en tête, venue construire la France dans
les années d’après-guerre. Slimane Beiji a-t-il émigré
pour rien ? Doit-il rentrer au bled ou donner
son dernier souffl e à son restaurant flottant ? Si ce film a le mérite de donner le premier rôle à la
communauté maghrébine issue de l’immigration,
on peut aussi s’interroger sur la répétition d’un
stéréotype récurrent où les filles travaillent toutes
quand les « garçons arabes » font capoter la soirée
inaugurale du festin…
Reste que, sans grands moyens, La graine et le
mulet a conquis les spectateurs et les professionnels.
Preuve que le cinéma français, dans ses différences,
ses origines multiples, ses audaces, sait exister en
dehors de codes établis et séduire avec des oeuvres
originales, non formatées. Pour Abdellatif Kechiche,
il faut, maintenant, continuer, si ce n’est le combat,
en tout cas le chemin… In cha’Allah !
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