On a souvent affirmé que la classe
de langue étrangère (LE), plus que
toute autre, est concernée par le
relationnel et l’affectif, qui pourraient être
amplifiés – comme le signalait D. Coste
(1984)1 – par les limitations du verbal, par
le fait que l’objet d’étude, la langue cible, est
en même temps le medium. L’élève se trouve
particulièrement fragilisé, dépossédé de la
capacité habituelle de s’exprimer, exposé en
permanence à l’erreur. L’enseignant, pour
sa part, ignore en grande partie comment
l’élève structure son système de la langue
et, de surcroît, se trouve souvent démuni,
incapable d’interpréter, de gérer, avec un
temps de réflexion très limité, les réactions
d’approbation, de désapprobation, d’enthousiasme
ou de découragement auxquels il est
confronté. Dans les collèges et les lycées, en
particulier, le peu de motivation des élèves,
l’ennui, l’indifférence, la difficulté à communiquer,
à écouter les autres, l’absence
de curiosité, la dépendance excessive par
rapport à l’enseignant, l’individualisme,
l’esprit de compétition, etc., sont monnaie
courante.
Cependant, bien que la priorité de la
centration sur l’apprenant soit depuis
longtemps au coeur des préoccupations
des didacticiens, il est rare que les élèves
soient observés dans ce microcosme qu’est
la classe de langue et assez peu fréquent
qu’ils soient interrogés sur leur perception
de ce qui s’y passe. Nous avons, pour notre
part, longtemps observé, filmé et interrogé
les étudiants et les professeurs, dans le
cadre de plusieurs recherches sur l’affectivité
réalisées à l’Université Autonome
et à l’Institut français de Barcelone. Nous
commenterons ici certaines observations
concernant les comportements des élèves et
les jugements qu’ils portent sur les pratiques
des enseignants.
Les paramètres affectifs
Mais de quoi parle-t-on quand on parle
d’affectivité ? Il y a affectivité quand le sujet
prend parti, juge, prend position, réagit par
rapport au vécu. En un mot, l’affectivité est de
nature évaluative. Elle est à la fois un processus
actif, dynamique, capable de favoriser ou d’entraver l’accès à la connaissance et un état,
une réponse, qui nous fait rougir, bégayer,
rire aux éclats ou bâiller. Souvent, lors d’un
premier contact avec sa classe, l’enseignant
parle de bonnes ou mauvaises impressions.
Si les choses vont particulièrement bien, il
parle d’« alchimie ». Ces impressions floues
– positives ou négatives – peuvent-elles être
précisées ? Doit-on, dans nos relations au
groupe, se résigner à ne pas avoir de prise
sur ce qui se produit, se contenter de subir ce
qui nous échappe, y voir le fruit du hasard, ou
peut-on prétendre mieux comprendre, reconduire
et guider ?
Dans notre étude de l’affectivité en classe
de langue étrangère (voir doc. 1 p. 29), en
nous basant à la fois sur les problèmes
rencontrés en classe (mentionnés par les
enseignants), sur nos propres observations
et sur les études anglo-saxonnes portant sur
l’affectivité, nous avons retenu quatre paramètres
d’ordre affectif (colonne de gauche du
doc. 1). Ces paramètres ont été observés au
travers de marqueurs décrivant le comportement
verbal et non-verbal de l’enseignant et
de l’apprenant, que nous n’analyserons pas
ici2. Nous signalons en revanche (colonne de
droite du doc. 1) les actions du professeur
pouvant favoriser la manifestation d’une des
macro-catégories retenues.
Les remarques que nous ferons sont
basées à la fois sur l’observation et l’analyse
des comportements de treize professeurs et
de plus de quarante élèves au long d’une
quarantaine d’heures de classes filmées, et
sur les associations établies entre ces comportements
et les résultats obtenus en fin
de cours. Les jugements commentés correspondent
aux réponses des apprenants à des
questionnaires et lors d’entretiens réalisés
dans trois recherches différentes (portant sur
l’affectivité en général, les aspects affectifs
liés à la correction d’erreurs et les interactions
en cours de LE). Les élèves interrogés
étaient tous des adultes de l’Institut français
de Barcelone (1999, 2003 et 2006).
L’importance
de l’implication
et de l’extraversion
Des quatre paramètres mentionnés dans
le document de la page 29, deux d’entre
eux semblent jouer un rôle particulièrement
significatif : l’implication3 et l’extraversion.
L’implication de l’élève (la tendance à vouloir
exprimer ce qu’il pense, ce qu’il ressent,
à réagir et à s’exprimer en tant que personne,
l’autonomie dans l’apprentissage,
l’intérêt porté à ce qu’il fait en cours, etc.)
semble influer tout particulièrement sur la capacité à s’exprimer oralement, à adopter
une prononciation « authentique » et à progresser
en langue de manière globale. Les
élèves observés, clairement impliqués et
encouragés dans ce sens par l’enseignant,
sont allés particulièrement loin dans leur
apprentissage de la LE. Tout porte à croire
que les professeurs qui s’entretiennent avec
leurs élèves de sujets dépassant le simple
cadre « scolaire », qui adoptent en cours un
discours où le sens prend souvent le pas sur
la forme, qui s’intéressent à ce qu’ils font, à
leur manière d’apprendre, à ce qu’ils pensent,
déclenchent un processus très puissant,
étroitement lié à l’implication de leurs élèves.
L’extraversion/spontanéité (le fait que l’élève
intervienne de sa propre initiative, prenne
des risques, donne son avis, n’hésite pas à poser des questions, à répondre, à demander
des explications ; la vivacité et la spontanéité
avec lesquelles il participe aux activités de
la classe) semble également influer, mais
dans une moindre mesure, sur l’acquisition
de la langue cible.
Les attentes des uns,
les actions des autres
Lorsque les attentes des apprenants
coïncident avec les actions entreprises en
classe par l’enseignant, la satisfaction à la
fin du cours est clairement exprimée. Ainsi,
un élève ayant une préférence marquée pour
un enseignement « traditionnel », basé sur
la grammaire, où les activités visant la correction
sont nombreuses, et qui coïncide
en cela avec le type d’enseignement dispensé,
se sentira satisfait à la fin du cours.
Cela semble une évidence. Mais il semblera moins évident de constater à quel point les
élèves cherchent à se plier aux préférences
et au style didactique de l’enseignant. Il peut
même arriver que les priorités et les gouts
personnels annoncés au début du cours
soient entièrement modifiés par ce qui s’est
passé ensuite. Ce qui indique l’influence que
peut exercer le professeur sur le groupe. Dans
quelles circonstances l’élève est-il amené à
changer de critères ? Quand il a le sentiment
d’avoir appris et progressé et/ou quand il
s’est senti encouragé par le professeur. Il n’y
a pratiquement pas un seul comportement
venant du professeur qui, à lui seul, soit
capable d’encourager ou de décevoir un élève.
Il s’agit toujours d’un ensemble de facteurs.
Notons, cependant, que l’enseignant qui
ignore un étudiant, ne le regarde pas ou lui donne peu la parole a toutes les chances
d’être jugé par ce dernier de manière négative.
Il en est de même quand l’apprenant
se sent maltraité par des paroles ou un ton
excessivement sévères, sarcastiques et/ou
moqueurs, qui le mettent mal à l’aise.
Le prof « idéal »
Les appréciations portées par les
apprenants sur les qualités de l’enseignant
concernaient à la fois la composante
affective et la composante cognitive.
Citons dans l’ordre les critères les plus
souvent mentionnés (les facteurs b, c,
d et h concernent tous l’affectivité). Les
apprenants ont apprécié particulièrement :
a) que l’enseignant soit compétent (32 %
des réponses) ; b) qu’il sache créer un
climat incitant à parler (15 %) ; c) qu’il
soit sympathique, agréable, ouvert (13 %) ;
d) qu’il soit patient, compréhensif, qu’il sache éviter les situations désagréables
(12 %) ; e) qu’il corrige quand l’étudiant
se trompe (9 %) ; qu’il évite la perte de
temps en classe (8 %) ; qu’il soit exigeant,
sérieux (5 %) ; h) qu’il soit amusant (4 %).
Il ressort des différents points de vue exprimés
par les élèves que le professeur le
plus apprécié allie compétence, patience et
bienveillance avec le respect de la parole
de l’élève et l’équité (en ce qui concerne le
temps de parole et le traitement donné à
chacun). Une certaine autorité (savoir où
il va) semble aussi très bien perçue.
Sans vouloir faire de « portrait robot »,
il pourrait être intéressant de mentionner ici
les comportements en classe d’un professeur
ayant fait l’unanimité de ses élèves. Cet
enseignant, bienveillant et patient, alternait
de manière équilibrée les activités formelles
et les activités de production libre ou semilibre.
Il se montrait dynamique, imprimant
un rythme vif à la classe et veillait à ce que
tous les élèves puissent s’exprimer, sans en
privilégier aucun. Il dirigeait fermement le
groupe, sans accaparer la parole et sans
interrompre les productions des étudiants.
Sa voix s’entendait très peu, en particulier
lors des débats, dont il avait lui-même
proposé le thème. Il n’exprimait jamais ses
propres opinions et se montrait relativement
sérieux ou même (légèrement) sévère. Il
mettait en valeur les bonnes performances,
évitant les critiques négatives, les rires
moqueurs et aidait l’élève à s’exprimer. Par
ailleurs, il évitait de corriger en mettant
l’étudiant en évidence et ne l’interrompait
pas pour le corriger.
Gérer le temps de parole
en classe
Les enseignants sont conscients du fait
qu’ils monopolisent assez souvent la parole,
puisque les 2/3 d’entre eux reconnaissent
parler en classe de 50 à 70 % du temps.
Il s’agit souvent de ceux qui s’intéressent
davantage aux aspects formels de la langue
et qui corrigent le plus leurs élèves. Les désirs
exprimés par les apprenants s’éloignent assez
souvent de la réalité de la classe. Les élèves
les plus silencieux, les plus timides, ceux
qui interviennent le moins sont aussi ceux
qui réclament le plus de temps de parole.
Près de la moitié des personnes interrogées
voudraient que les élèves puissent s’exprimer
plus de 50 % du temps et près de 15 %
voudraient même le faire plus de 70 % du
temps. Parmi ces derniers se trouvent les
apprenants les plus introvertis et progressant
avec plus de difficulté. On peut remarquer à
ce propos que certaines carences personnelles de l’élève le poussent parfois à réclamer à
l’enseignant des actions tendant à contrebalancer
cette carence, d’une manière qu’on
pourrait parfois juger excessive. Il semblerait
que ces élèves introvertis aient besoin et
attendent que le professeur trouve la manière
de les faire sortir de leur coquille. Il en est
de même de ceux qui rient et plaisantent
peu en classe et parallèlement apprécient
tout particulièrement l’entrain et la bonne
humeur de l’enseignant.
Rires, sarcasme,
critiques…
Le rire et la plaisanterie peuvent contribuer
à créer un climat détendu en classe,
favorable à l’apprentissage. C’est assez
souvent le cas. Mais lorsque à l’origine, il
y a une intention railleuse, moqueuse ou
sarcastique, on est beaucoup plus près de la
critique que de la décontraction. Il est assez
fréquent que l’enseignant utilise l’ironie ou la plaisanterie pour faire passer une
critique voilée ou exprimer son irritation4.
L’élève ne s’y méprend pas, puisqu’il réagit
parfois (après avoir ri comme le reste de la
classe) par une attitude passive ou même
en abandonnant la classe (après la pause,
par exemple). L’agacement ou l’impatience
de l’enseignant a tendance à s’exprimer de
cette façon. Par ailleurs, les rires moqueurs
du groupe à l’encontre d’un élève ayant mal
prononcé ou produit une phrase erronée,
par exemple, sont évidemment un frein à
l’extraversion. Or, il est rare que l’enseignant
interprète rapidement le sens négatif
de ces rires et s’abstienne de se joindre au
concert. Quand le professeur s’abstient ou
même intervient pour éviter que ce comportement
se répète, cette attitude diminue
ou même cesse totalement. Certaines
expressions décourageantes comme : « Les
Français ne vont pas comprendre si vous
prononcez comme ça » ou « Oui, le passé
composé est très compliqué. L’accord du
participe passé est un vrai casse-tête »,
sont prononcées sans que l’enseignant soit
vraiment conscient de l’effet produit sur
le groupe. Nous avons vu une étudiante
quitter ostensiblement la classe après avoir
protesté haut et fort à la suite de plusieurs
phrases suivies de ce type. D’autres aspects mériteraient d’être
commentés, notamment les jugements
portés par les apprenants sur la manière de
corriger de l’enseignant. Dans ce domaine,
bien des contradictions se manifestent entre
ce qui est jugé utile et ce qui plait (contradictions
entre les points de vue cognitifs
et affectifs). Par ailleurs, l’observation de
nombreuses heures de classe semble montrer
que le chevauchement d’objectifs visant
et la correction (focalisation sur la forme)
et la fluidité/communication (focalisation
sur le sens) dans les activités réalisées en
classe a pour effet d’annuler chez l’élève
toute intention d’exprimer une pensée ou
des sentiments personnels et de ce fait
empêche toute implication de sa part.
L’affectivité en classe de langue étrangère
| Paramètres
d’ordre affectif |
Actions de l’enseignant favorisant les comportements
affectifs souhaités |
| L’implication /
motivation |
• S’adresser aux apprenants en tant qu’individus.
• Adopter un type de discours où c’est le « je personne » qui est
interpellé.
• Différencier les activités centrées sur la forme (correction)
et celles centrées sur le sens (fl uidité).
• Multiplier les occasions de s’intéresser à la culture de la langue cible.
• Développer l’autonomie de l’apprenant. |
| L’extraversion /
spontanéité |
• Encourager (verbalement ou non) l’élève à s’exprimer.
• Utiliser le feed-back positif.
• Aider l’élève à s’exprimer.
• Regarder tous les élèves indistinctement.
• Être patient et bienveillant.
• Faire sortir les plus timides de leur coquille.
• Faire parler tout le monde sans favoriser un groupe d’étudiants
au détriment de l’autre.
• S’effacer devant la parole de l’élève.
• Distinguer les activités centrées sur la forme de celles centrées
sur le sens et ne corriger que pour les premières.
• Susciter les interactions entre apprenants. |
| Le fait
de se sentir
à l’aise en classe |
• Éviter de faire subir à l’élève des expériences négatives.
• Plaisanter sans intention moqueuse et sans agressivité.
• Inciter les élèves à utiliser la plaisanterie, le rire, sans intention
moqueuse.
• Utiliser l’humour, montrer de l’entrain, de la bonne humeur.
• Se montrer souriant, ouvert et détendu (expression faciale,
position corporelle, ton de la voix).
• Être patient et bienveillant. |
| La cohésion
de groupe
et la convivialité |
• Encourager et faciliter les interactions entre apprenants.
• Encourager un comportement empathique.
• Prioriser les activités à réaliser en tandem ou en groupe.
• S’effacer, éviter de jouer l’homme-orchestre.
• Regarder tous les élèves.
• Faire participer tous les élèves. |