Voici quelques années déjà qu’une
expression s’est répandue dans la
langue française, pour signifier que la discussion
était close, qu’il n’y avait rien à
ajouter, que celui qui parlait ne voulait pas
y revenir : « point barre ». Pourquoi point
barre ? Les expressions imagées ne dévoilent
pas toujours leur origine de façon
claire. Si l’on voit bien l’image qui se trouve
derrière, par exemple, il pleut des hallebardes
(une forte pluie qui nous transperce
comme des lances), peu de gens savent
d’où vient le lurette de il y a belle lurette,
« il y a bien longtemps » (il s’agit en fait
d’une déformation de il y a belle heurette,
diminutif de heure). Mais cette barre ?
Faut-il entendre point barre comme « ./ »,
point slash ? Et pourquoi ? Ce qu’il y a ici
d’intéressant c’est que, si l’on comprend
bien le sens de l’expression, on n’en comprend
pas pour autant la logique.
Passons à autre chose
En fait, avec le même effet sémantique,
la langue française possédait déjà
deux expressions : point final et point à
la ligne. Dans les deux cas, et comme pour
point barre, il s’agissait d’indiquer de façon
péremptoire que l’on passait à autre chose.
Et, dans les trois cas, au-delà même des
expressions, le ton souligne le sens : on
ne les prononce pas de façon douce, pondérée,
mais au contraire de façon plutôt
violente, on affirme sa force ou son autorité.
Mais point final comme point à la
ligne faisaient évidemment référence à
un texte imprimé et avaient ainsi un sens
presque visuel : lorsque l’on va à la ligne,
on passe à autre chose, lorsqu’on met un
point final encore plus. Et il y avait donc
ainsi une sorte de gradation, point final
étant plus définitif que point à la ligne,
dans les deux cas par référence à l’écriture.
Et point barre ?
Histoire de clavier
J’ai indiqué plus haut que l’on pouvait
songer à une barre oblique : ./, et c’était
peut-être là une erreur. Sur le clavier de nos
ordinateurs, nous avons en effet à droite
de la touche point virgule/point une touche
deux points/slash, et c’est sans doute
ce voisinage qui pousse à cette interprétation.
Mais nous avons aussi sur nos claviers
une barre d’espacement, au milieu
de la dernière rangée. Je viens de taper un
point après dernière rangée, et j’ai appuyé
sur la barre en question avant d’écrire Je
viens de… L’expression point barre, malgré
la façon le plus souvent violente ou belliqueuse
dont elle est prononcée, serait
donc étymologiquement moins définitive
que les deux précédentes : on ne va pas à
la ligne, on ne met pas non plus un point
final, on passe simplement à une autre
phrase.
Cet oral qui se réfère
à l’écrit
Mais ce qu’il y a d’intéressant dans les
trois cas, c’est que ces expressions seraient
impossibles dans des cultures de tradition
orale puisqu’elles fonctionnent par référence
à l’écrit. Il faut savoir lire et écrire
pour les créer, pour les comprendre, il faut
que la langue soit écrite pour qu’on puisse
les inventer. Et il y a d’autres exemples
de ce va-et-vient entre oral et écrit. Tout
aussi récemment que point barre nous
est venue, mais des États-Unis et non pas
d’une créativité locale, une façon de marquer,
gestuellement cette fois-ci, que l’on
prend ses distances avec ce que l’on dit :
suggérer des guillemets, en levant les deux
mains et en agitant l’index et le majeur
de chacune d’entre elles. Tout le monde
comprend : ne prenez pas ce que je suis
en train de dire au pied de la lettre (et là
aussi je fais référence à l’écrit, à la lettre),
je le mets « entre guillemets », ou « entre
griffes » comme on dit en Afrique. Autre
exemple : chaque fois que quelqu’un dit
« je souligne », ou que l’on dit que quelqu’un
« a souligné » quelque chose, il est
fait de la même façon référence à la version
écrite de la langue qui, c’est l’évidence,
doit être écrite, puisque dans souligner il
y a « sous la ligne ».
Il serait alors amusant de faire la liste
des expressions qui pourraient encore venir
de cette dualité oral/écrit. J’en vois une,
que je vous propose : les deux points. Je
viens d’écrire « : les deux points », et j’ai
encodé deux fois la même chose : d’une
part, un symbole graphique (comme le
point, ou les guillemets) et deux points
d’autre part, en toutes lettres. Or les deux
points précèdent en général une explication.
Je m’explique : …
D’où mon idée. Dira-t-on un jour « deux
points » lorsque l’on donnera une explication
? Par exemple : J’ai trouvé l’origine
de « point barre », deux points, l’expression
ne vient pas du slash mais de la barre
d’espacement.
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