Vous êtes producteur de films qui ont fait le tour du monde comme Himalaya, Le peuple migrateur ou Les Choristes et pourtant vous continuez à exercer assez régulièrement votre premier métier, celui d’acteur. Pourquoi ?
Jouer… c’est un exercice d’enfant qui permet d’être ailleurs, quels que soient les soucis. J’aime bien revenir devant les caméras même pour des participations brèves ; c’est une sensation que je ne veux pas perdre. Je vais bientôt tourner une comédie à Marseille Hold up à l’italienne avec Claudia Cardinale, une partenaire pour laquelle j’éprouve une grande tendresse peut-être en partie parce que j’ai tourné avec elle La Fille à la valise, un de mes premiers grands films… J’ai même envie de revenir au théâtre. Je me souviens de l’odeur des coulisses, du bruit feutré des pas dans les couloirs, des petits micros où l’on entend la scène. J’ai connu cette ambiance quand j’étais enfant à la Comédie- Française où mon père était régisseur et frappait les trois coups. Ça me manque !
Pourquoi vous être éloigné du confort du métier d’acteur pour devenir producteur ?
Ce n’était pas si confortable que ça ! Je me sentais un peu à l’étroit… pas assez impliqué. Je voulais prendre des responsabilités, défendre des causes qui me tenaient à coeur, produire des films que les autres ne voulaient pas faire. Vous savez quand on a un beau projet, on vous oppose tous les arguments sensés qui prouvent que vous ne devez pas vous lancer dans l’entreprise. En ce qui me concerne, j’ai laissé parler la part d’envie qui nous motive tous en étant persuadé qu’on doit construire son rêve et l’imposer aux autres. J’avais vingt-deux ans quand j’ai commencé à produire des courts métrages. Et puis à vingt-huit ans, avec Z, j’ai eu la chance de passer au long métrage alors que je ne m’imaginais pas du tout pouvoir produire un film de cette envergure. Costa Gavras m’avait engagé pour jouer le journaliste dans ce film qui dénonçait la dictature des Colonels en Grèce. Costa était sur le point de renoncer à faire le film faute de moyens financiers. Moi, j’estimais que ce sujet, il fallait
Être producteur est un métier à hauts risques…
Après Z, j’ai produit des films de Costa Gavras mais aussi de J.-J. Annaud et de P. Schoendoerffer et je me suis lancé dans un parcours en dents de scie. Mais j’ai le mérite de ne jamais avoir mis la clé sous la porte. Dans la profession, quand les pertes sont trop lourdes, la tentation est grande de déposer le bilan pour ouvrir ensuite une nouvelle société. Je ne l’ai jamais fait parce que je ne voulais pas laisser des impayés et entrainer derrière moi des gens qui m’avaient accordé leur confiance.
Après avoir produit des films politiques (État de siège, Section spéciale, La victoire en chantant et même Le Crabe Tambour) vous avez été le premier à réaliser des films sans acteur dont le sujet est pris dans la nature : Le Peuple singe, Microcosmos, Le peuple migrateur ainsi qu’Himalaya.
L’envie de filmer la vie des animaux m’est venue de ma rencontre avec Gérard Vienne qui a mis quatre ans à filmer Le Peuple singe. C’est à ce moment que j’ai compris comment on pouvait faire le pas qui sépare le documentaire du film véritable, sans verser dans la pédagogie ni dans le cours de sciences naturelles. On part d’un sujet, on n’a pas de scénario mais un guide scénaristique et on est disponible à ce que l’on va rencontrer. Le véritable maitre d’oeuvre, c’est la nature. Tu es le réalisateur du film et dès que tu l’entreprends, tu en deviens l’assistant ! Le rôle du réalisateur se borne à tenter de donner le meilleur rendu de ce qu’il a observé. Il est difficile, quand on est au coeur de la nature de trouver l’angle juste pour la montrer. Pourtant les bons opérateurs, après avoir tâtonné, observé, ressenti, s’arrêtent tous au même point. C’est celui à partir duquel le spectacle prend son sens. S’approcher de ce que tu crois avoir perçu comme étant la véritable expression de la nature, c’est vertigineux. Et puis, il y a le mouvement. Certaines images magnifiques ne passent pas au montage parce que le film les refuse. Les discours les plus pertinents, on les écoute et on ne s’en souvient pas, en revanche on n’oublie pas une image qui a créé une émotion. Je fais des films sans paroles et sans message énoncé ; pour pouvoir être touché par les images, il ne faut pas être encombré par les mots. Je veux émouvoir les gens, leur donner des frissons pour qu’ensuite ils s’intéressent à la question, s’informent, se documentent. On accroche la conscience avec de l’émotion. Les films font réagir l’opinion et l’opinion influence le politique.
Pour découvrir les oiseaux le point de vue juste se trouvait dans les airs ?
Depuis le début de l’humanité, les hommes désirent voler. C’est un rêve millénaire. J’avais appris qu’un Canadien un peu fou, Bill Lishman, avait accompagné la migration de bernaches du Canada sur un avion ultraléger de sa conception. Il était tentant de se dire pourquoi ne pas accompagner les oiseaux dans leur vol avec une caméra plutôt que de les voir disparaitre à l’horizon. Alors j’ai réuni des techniciens, des amis et on a commencé à rêver ensemble en se demandant comment faire. On essaie de bricoler. J’aime bien ce côté artisanal de l’entreprise… Pour moi, c’est ça le cinéma et c’est très éloigné des effets spéciaux ! Et puis enfin on réunit des images avec lesquelles on cherche à construire quelque chose qui ressemble plus à un poème qu’à un roman. Nous avons tous constaté que le cinéma peut nous bouleverser mais pourquoi ne se laisserait-on pas chavirer par le spectacle du réel, par le spectacle de ce qui est proche de nous, que nous connaissons si mal et qui est si fragile ? Je veux dire à chaque spectateur : « Regarde, mais regarde encore, regarde plus loin ! » Depuis la nuit des temps c’est la première fois que l’homme peut voler. C’est hallucinant et nous l’avons fait ! Nous nous sommes entourés de scientifiques comme Jean Dorst qui était directeur du Museum national d’histoire naturelle. Observer la vie d’autres espèces que la nôtre est absolument fascinant. Les oiseaux mènent un combat constant pour leur survie. Ils occupent le même territoire que nous mais ne se font pas la guerre. Ils sont proches de nous et on ne les connait pas. On les trouve jolis, mais quand on les voit se poser on n’imagine pas qu’ils ont peutêtre 5 000 km dans les ailes et qu’il leur en reste 3 000 à parcourir !
Pour réaliser Le peuple migrateur il a fallu habituer les couvées au bruit des moteurs et user de bien d’autres subterfuges. C’était un projet fou et un travail colossal…
Nous avons été en permanence environ 150 personnes à nous occuper du film pendant plus de trois ans. La réussite dépendait du travail de chacun et j’étais responsable de ce projet partagé par toute une équipe. Une entraide, une fraternité extraordinaires se dégagent de ces expériences. Grâce au film, on vit ensemble ; le soir, on ne s’arrête pas, on continue à en parler. Quand les opérateurs rentrent de tournage et qu’ils ont les larmes aux yeux en décrivant ce qu’ils ont vu… ce n’est pas du travail, c’est de la chance !
Aujourd’hui vous vous apprêtez à sortir Océans, un fi lm pour lequel des équipes de plongeurs sillonnent les mers depuis quatre ans…
L’océan est, comme le ciel, un espace où on peut se mouvoir librement. On vit à côté de la mer, mais on la connait mal. Le cinéma aujourd’hui offre des possibilités phénoménales pour aller voir ce qui se passe dans les grandes profondeurs. Nous sommes au tout début de la connaissance de ce monde sous-marin. Il y a très peu de temps qu’on peut suivre les poissons et observer leurs interrelations au fond des eaux. On découvre des histoires d’entraide formidables. On connait le requin accompagné du rémora ; on connait moins le gobie aux yeux perçants qui permet à la crevette presque aveugle d’éviter les prédateurs… Et puis les mouvements des grands bancs de sardines mus par un élan collectif sont fascinants à suivre. La mer est à l’origine de l’humanité, elle est vivante, elle respire, mais aujourd’hui on l’asphyxie. La pêche industrielle est en train de la tuer. L’essentiel de la vie marine risque d’avoir disparu dans cinquante ans si on continue d’exploiter les
océans de façon incontrôlée. Les grandes flottilles de pêche s’arment de bateaux de plus en plus puissants. Il existe des navires de 150 mètres dans lesquels tout est automatisé. Les bancs de poissons sont repérés par satellite et les tonnages connus à l’avance. La spéculation s’en mêle car il faut fournir les marchés de Pékin ou de Tokyo. À brève échéance, la situation va devenir dramatique si les armateurs ne sont pas plus raisonnables. Dans les endroits où, comme autour de Porquerolles en Méditerranée, on a créé des réserves protégées on a vu réapparaitre des espèces disparues comme le mérou. De la même façon, toute la zone autour de l’Antarctique est placée sous la surveillance de plusieurs États. La légine – ce poisson qui évolue entre 1 000 et 1 500 mètres de profondeur – est en voie d’extinction. La morue, le thon, le saumon ne vont pas résister longtemps au ratissage méthodique des mers. Aujourd’hui, sauver l’océan est un impératif humanitaire.
Propos recueillis par Françoise Ploquin
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