Former les responsables pédagogiques et les enseignants des « jardins d’enfants » (trois à six ans) est une demande souvent mal identifiée par les opérateurs institutionnels français et locaux ou différée en raison du caractère prioritaire des formations organisées pour le primaire et le secondaire. Cependant, il existe à l’échelon local, à l’initiative des municipalités ou des régions, des demandes auxquelles les responsables pédagogiques français, les associations peuvent répondre avec des moyens simples et adaptés… Exemple d’une demande satisfaite en Bavière (Allemagne).
Une demande issue du contexte local
À la demande du Conseil régional de Basse-Franconie (Bavière-Allemagne), l’Institut français de Munich a été appelé en 2005 à coopérer à la mise en place d’un plan de formation destiné aux éducateurs des jardins d’enfants de la région. L’idée de ce projet était d’offrir un complément de formation didactique et linguistique à ces professionnels allemands dont la formation initiale est courte (avec ou sans le bac) et relativement mal reconnue. Dans un contexte de mobilité croissante (20 000 Français en Bavière), les jardins d’enfants sont de plus en plus souvent amenés à accueillir de très jeunes primo-arrivants ou des enfants nés sur place de couples mixtes dont les progrès en langue maternelle et en langue locale doivent être surveillés, encouragés et évalués. La demande émane donc souvent et en premier lieu des familles françaises ou francophones, mais c’est avec l’accord des autorités éducatives locales, service municipal de la petite enfance, comité de direction des jardins d’enfants, etc., qu’il convient d’élaborer un plan de formation des enseignants en français précoce.
Quel type de formation ?
Le plan de formation retenu en Basse- Franconie vise la professionnalisation des éducateurs par un apport didactique, linguistique et culturel utile au jardin d’enfants. Les enseignants formés doivent être capables de mettre en place des démarches originales et de concevoir des activités afin d’assurer deux séances hebdomadaires en français sur leur lieu de travail. La formation doit tenir sur dix mois à raison de quatre heures par mois (40 h au total) et le niveau en français des stagiaires doit être suffisant pour assurer des activités régulières au jardin d’enfants. Il a été convenu que, dès la seconde promotion, les stagiaires devraient se soumettre à l’examen du DELF B1 ou B2.
Entre théorie et pratique
Les modules de formation théorique doivent permettre aux stagiaires d’approcher des problématiques d’encadrement des enfants et de sensibilisation des plus jeunes au français conçu comme langue-culture. La formation est donc basée sur les avancées les plus récentes en matière de « médiation culturelle et linguistique »... Que recoupe cette expression ? Le groupe de recherche constitué à l’INRP1 en 1998 autour du thème « Apprentissage des langues, médiation culturelle et formation des enseignants à la dimension européenne » nous renseigne : « La médiation culturelle, nouvelle compétence de l’enseignant de langue, présuppose un mouvement d’une culture vers une autre, d’une région ou d’un pays vers un autre. Qu’il s’agisse de mobilité effective ou symbolique dans la salle de classe, il y a élargissement vers une ou plusieurs autres cultures, prise en compte d’une pluralité de points de vue, sensibilisation à la pluralité socioculturelle, à la diversité des religions, des représentations sociales de soi et de l’autre. »
Ce pluralisme culturel implique le développement de compétences parfois nouvelles chez l’enseignant : comment se décentrer, se distancier, avoir une approche réflexive sur son propre système de valeurs et sur celui de l’autre, comment lire et transmettre des indices culturellement significatifs ? Autant de réflexions indispensables lorsque l’objectif est d’enseigner sa langue à des étrangers. Mobilité au sens large, passage par une réflexion sur la culture-source, apport d’informations, acquisition de connaissances sur les cultures cibles, ouverture à l’altérité, changements d’attitudes, voici des axes relevant de la psycho- et de la neurolinguistique auxquels de nombreux universitaires et suggestopèdes ont apporté des contributions depuis une dizaine d’années et sur lesquels il est possible de se baser. Les activités cherchant à stimuler les sens de l’enfant – cela vaut pour les apprenants adultes – dans une démarche de type VAKOG2 ou TPR3 constituent notamment des exemples reconnus aujourd’hui par une vaste communauté de pédagogues.
Les modules de formation pratique proposés couvrent quant à eux les domaines et aspects indispensables à tout enseignement linguistique mis en place avec des enfants. On y trouve des moments de réflexion sur les pratiques à mettre en oeuvre : qualité de la prise de contact, objectifs liés à la compréhension, à l’utilisation des ressources pédagogiques (jeux, poupées, collage, images, objets divers, denrées, mais aussi albums de littérature jeunesse, chansons et comptines), développement de matériels originaux, évaluation des manuels et des documents authentiques. Par ailleurs, la formation fait une place aux problématiques de gestion de groupe et de dynamisation de l’enseignement (comment créer l’atmosphère propice à la découverte de la langue et donner l’envie de poursuivre ?). Il est nécessaire que les enseignant(e)s disposent de techniques efficaces pour éviter le recours à la langue maternelle et préserver la sécurité linguistique des enfants face aux difficultés de communication.
De fait, la formation accorde une part importante à la conception des séances et de leur rythme : prise en compte des temps d’écoute, d’apprentissage réel, de détente des enfants, mais aussi de la diversité des méthodologies mêlant jeux, gestuelle/ mimique, utilisation de la voix, dramatisation liée à « l’expérience en langue étrangère ». La réflexion porte également sur la mise en valeur des émotions comme le rire, l’incertitude, la crainte, la joie, etc., ou sur le rapport de l’enfant au livre et la sensibilisation des petits au plaisir de la lecture.
Comment évaluer les stagiaires ?
Autre point important, l’évaluation des avancées des stagiaires. Comment rendre compte des nouvelles compétences professionnelles des éducateurs et valider les démarches développées sur leur lieu de travail ? La demande du Conseil régional de Basse- Franconie était d’aboutir, suite à une véritable évaluation continue des stagiaires, à la remise d’un certificat conjoint Institut français de Munich/Conseil régional attestant des compétences acquises. Outre les devoirs à rendre et à défendre au sein du groupe, les exposés à présenter (ex. le recours aux marionnettes, le rôle des livres…), le curriculum prévoyait l’élaboration d’une séance de 40 minutes devant être réalisée sur le lieu de travail et donnant lieu d’une part à une courte note d’observation rédigée par le responsable de la structure d’accueil et d’autre part à une réflexion autocritique du stagiaire. Pour avoir une idée plus précise de l’activité professionnelle déployée, la commission a demandé que les séances soient filmées de manière à ce que le stagiaire fournisse une trace concrète de son intervention. Joint à son « dossier papier » personnel contenant les préparations, les documents exploités et la fiche autocritique, le document vidéo fournit à l’évaluateur des renseignements précieux sur la réalité du travail au jardin d’enfants et sur l’efficacité des démarches. Si ces DVD réalisés en situation professionnelle ont d’abord servi à étayer le rapport d’évaluation finale, ils ont également représenté pour l’Institut français une source documentaire non négligeable pour l’approfondissement de la réflexion sur l’activité de médiation culturelle et linguistique. Ainsi la formation a-t-elle procédé, dès le départ, d’un curriculum original comprenant des phases théoriques, des phases pratiques et la présentation d’un travail final personnel en situation avec les enfants. Les organisateurs de la formation ont laissé une part importante aux initiatives de la municipalité intéressée en fonction de ses besoins, de ses projets, notamment dans le cadre du jumelage.
Cette formation des éducateurs entre par ailleurs dans un plan plus large de maintien du français dans les structures préélémentaires et concourt également à préparer les actions et les évènements programmés dans le primaire ou le secondaire. Pour les enseignants formés, une réponse à la demande de formation continue et de reconnaissance d’une activité professionnelle méconnue a été apportée. La formation trouve sa plus-value sociale dans la délivrance d’un certificat professionnalisant. Cette expérience a suscité l’intérêt d’autres villes, comme Fürth en Moyenne-Franconie, où une formation du même type a été proposée en 2007. Le maire de Fürth s’est même déclaré intéressé par une formation ouverte aux institutrices de la ville de manière à préparer les enfants du primaire à l’échange et à la rencontre avec les correspondants français… Comme quoi la « médiation culturelle et linguistique » n’est pas un vain mot.
KATIA POYER, institutrice/suggestopède, directrice de formation en psychodramaturgie linguistique
FLORENT DUREL, attaché de Coopération pour le français
Notes :
1. Institut national de Recherche pédagogique
(INRP) : www.inrp.fr.
2. Visuel, Auditif, Kinesthésique, Olfactif, Gustatif
(VAKOG), voir aussi « suggestopédie ».
3. Total Physical Response (TPR), voir les travaux
du Dr. James J. Asher : www.tpr-world.com.
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