Construction de l’Europe, mondialisation
de l’économie, circulation
accélérée des personnes et des biens,
tout a été dit sur les effets profondément
déstabilisants de ces facteurs au plan de
la cartographie géopolitique des langues et
des cultures, et chaque pays se voit donc
dans l’obligation de se positionner et de
redéfinir périodiquement sa politique linguistique,
tant à l’école qu’au niveau de
la société.
Officiellement, toutes les instances européennes
(Communauté européenne, Conseil
de l’Europe notamment) ont clairement
exprimé à maintes reprises et à grand renfort
de discours planétaires une impérieuse
recommandation : sauvegarder les diversités
linguistiques et culturelles. Même tendance
lourde au niveau mondial (ONU, Unesco)
où l’heure est à la préservation des patrimoines
de toutes catégories, les langues et
les cultures étant naturellement des objets
patrimoniaux de premier ordre.
Face à ces recommandations officielles,
les réalités sont souvent bien différentes,
pour ne pas dire inversées : une économie
mondialisée qui fonctionne en effet sur un
modèle libéral où la règle de base est de
générer des profits financiers immédiats
et maximaux a naturellement du mal à
s’accommoder de multiplicités linguistiques
et culturelles, qui sont pour elle des
obstacles, des manques à gagner. Le capital
mondialisé milite en effet au quotidien pour
l’emploi d’une langue unique, la langue
dominante (au niveau de la recherche, de
la fabrication, de la commercialisation, de
la maintenance, etc.) afin de vendre au
plus vite et avec un bénéfice optimal des
produits de grande série, qui auront par
ailleurs l’avantage de formater quotidiennement
le consommateur sur un mode
culturel unique.
Des tensions sont par conséquent inévitables,
et chaque individu-citoyen doit
se situer ; les diversités linguistiques et
culturelles étant finalement des cas particuliers
de la biodiversité nécessaire à la
survie de la planète.
Quoi qu’il en soit et on l’aura compris
sans doute, notre choix est fait ici de
nous situer dans le camp de ceux qui pensent
qu’il faut sauvegarder le patrimoine
linguistique et culturel de la planète, de
lutter par conséquent contre l’hégémonie
d’une seule langue, aujourd’hui l’anglo-américain,
demain le chinois peut-être
(c’était hier le russe dans les pays de la
zone soviétique et avant-hier le français
au Maghreb) ; le combat pour la biodiversité
en général, la diversité linguistique et
culturelle en particulier, sont sans doute
consubstantiels de la survie, au moins de
la liberté et de la démocratie1.
L’enseignement bilingue qui fleurit
actuellement un peu partout dans le monde
peut-il être une solution pour accéder à
l’éducation plurilingue et pluriculturelle ?
Oui, sans doute, mais à certaines conditions.
L’enseignement bilingue,
une voie vers
le plurilinguisme ?
En préalable, observons que l’enseignement
d’une langue est une chose, l’éducation
aux langues en est une autre ; on
sait que les termes enseignement
et éducation ne se recouvrent
pas complètement et ce qui est
visé dans l’éducation plurilingue2
n’est pas la connaissance
parfaite de plusieurs langues,
pas plus d’ailleurs que l’enseignement
bilingue ne vise un
bilinguisme où les deux langues
seraient équilibrées et également
maitrisées.
Rappelons aussi que l’on
ne parle d’enseignement bilingue
que, lorsqu’aux côtés de la
langue de scolarisation (nationale,
officielle, naturelle), on
privilégie une deuxième langue
qui – immédiatement ou avec un
léger décalage temporel – se joint
à cette langue de scolarisation en
tant que langue d’apprentissage
pour un certain nombre de disciplines
scolaires.
À première vue, il semble bien
que cet enseignement bilingue crée
potentiellement, surtout lorsqu’il se met en
place dès l’école élémentaire, un contexte
très favorable au développement d’une
éducation plurilingue et pluriculturelle.
On peut l’observer au travers d’un
certain nombre d’écoles ou de sections
bilingues dans le monde, dans les écoles
de l’Union européenne et les écoles
internationales, autant de lieux où les
élèves, après un enseignement bilingue,
deviennent au moins trilingues, et souvent
beaucoup plus.
Pourquoi ces situations sont-elles favorables
au plurilinguisme ? Sans doute parce
que le fait d’utiliser deux langues très jeune
pour travailler, apprendre, jouer, permet de
vivre vraiment et en profondeur l’altérité
linguistique, le caractère arbitraire du signe,
la relativité
des lexiques
( s o u v e n t
on le sait,
les champs
sémantiques ne se recouvrent pas), mais
aussi celle des grammaires, des syntaxes,
des codes. Parce que le fait de vivre au
quotidien les problèmes de traduction, d’interprétation,
le fait de chercher des relations
entre les langues, des transparences, des
dissemblances, des étymologies, toutes ces
activités métalinguistiques permanentes ne
peuvent que favoriser le développement
de compétences d’ouverture à d’autres
langues et donner à penser au niveau de
la relation langue/culture.
Concrètement, c’est l’utilisation naturelle
de la première langue « différente »,
c’est-à-dire de cette deuxième langue
de travail, qui va opérer la décentration
nécessaire par rapport à la langue naturelle,
qui va introduire l’étrangeté, qui va
ouvrir vers le grand large de la diversité
linguistique.
Mais pour acquérir ces compétences
métalinguistiques, il faut sans doute en
passer par des apprentissages linguistiques
immédiatement mis à l’épreuve dans des
activités d’apprentissages disciplinaires (ce
qui est le propre de l’enseignement bilingue),
avec les prises de risques afférentes,
avec les erreurs et leurs rectifications.
Ces expériences linguistiques réelles
en langue 2, vécues,
intériorisées, instrumentalisées,
ont un
impact fort sur l’apprentissage
de cette
deuxième langue :
quand, en effet,
dans l’enseignement
bilingue, l’on fait des mathématiques
ou de la biologie en langue
seconde, l’implication est forte, l’expérience
est profonde, concrète, secrète, quelquefois
difficile et pleine d’insécurité, mais elle
est profondément formatrice. Et tout ceci,
soulignons-le après bien des auteurs, quelle
que soit linguistiquement la deuxième langue
choisie : langue régionale, langue du
voisin, langue lointaine, physiquement et/
ou linguistiquement. Il suffit que le choix
soit pertinent et positif pour l’apprenant,
comme on l’évoquera ci-après.
Précautions pour
un enseignement
bilingue efficace
Mais si l’enseignement bilingue semble
potentiellement riche d’ouvertures de
nature à fertiliser une bonne éducation
linguistique, il faut sans doute qu’un certain
nombre de conditions soient remplies
afin qu’il ne devienne pas un bilinguisme
étriqué, clos, et qu’il ne se réduise pas à
une somme de deux enseignements monolingues
disjoints
La première condition est celle du choix
de la première langue « étrangère », surtout
si ce choix se fait dès l’école élémentaire.
Il convient de bien choisir la langue 2,
son statut, en fonction de nombreux
facteurs contextuels toujours différents
(géographiques, historiques, sociologiques...)
et en annonçant explicitement
que ce choix ne devra pas hypothéquer
l’avenir d’une nécessaire éducation plurilingue.
Et c’est là bien sûr que se pose
le cas de l’anglais. Si l’on vise en effet la
diversité linguistique, est-il judicieux de
choisir l’anglais à l’école élémentaire ? Le
risque est alors grand que l’appétence
pour la diversité linguistique disparaisse
ou au moins diminue de façon sensible
chez les élèves, si l’on choisit cette langue
dominante comme langue seconde d’apprentissage.
Les élèves éprouveront-ils
alors le besoin et l’envie d’aborder sérieusement
d’autres langues ? Notamment
si le système éducatif n’exige qu’une
seule langue obligatoire, comme c’est le
cas dans de nombreux pays en Europe,
en dépit des recommandations des instances
européennes ? L’anglais étant
réputé incontournable, pourquoi ne pas
l’aborder qu’à partir du collège ? A-t-on
pu quelque part prouver que les résultats
en seraient plus mauvais ?
Corrélativement, une seconde condition
est de commencer le plus tôt possible,
c’est-à-dire dès l’école élémentaire, de telle
façon qu’on puisse établir des cursus variés
d’apprentissages de langues variées, tout
au long de la scolarité obligatoire, et bien
sûr au-delà.
Une troisième condition est de mettre
en relation, régulièrement et dès le départ,
les fonctionnements et usages des deux
langues de cet enseignement bilingue,
c’est-à-dire la langue 1 (maternelle et/ou
dominante) et la langue 2, étrangère, en
pratiquant explicitement une pédagogie
intégrée ; par exemple, ne pas hésiter à
apprendre à lire/écrire avec les deux langues
employées parallèlement.
Complémentairement, une quatrième
condition est d’approcher très vite, sous
des formes plus légères, d’autres langues
prises dans le capital de l’école, de l’environnement
proche ou plus lointain :
utiliser les langues régionales si elles
existent, les langues des élèves issus de
l’immigration, les langues du voisin, etc.
On le fera selon des approches singulières
que la recherche didactique a pu réaliser
grâce notamment à la mise en oeuvre de
programmes européens. Parmi ces approches,
citons notamment :
• les programmes d’Éveil aux langues
(Evlang notamment) ;
• les programmes centrés sur l’intercompréhension
entre langues voisines qui ont
produit des outils (Eurom4, Galatea, Itinéraires
romans, etc.) dont on aurait tort de
se priver : ils permettent de réfléchir sur le
fonctionnement des codes linguistiques, y
compris, naturellement, celui de la langue
principale de scolarisation ;
• l’approche par compétences, en relation
avec le Cadre européen commun de
référence ;
• la fabrication et l’utilisation des portfolios
; dans la même perspective, faire
travailler des biographies langagières,
des récits de vie, etc.
• la mise en oeuvre d’une pédagogie de
projets plurilingues selon une pédagogie
de projet interdisciplinaire et interlinguistique
(fabrication d’affiches, de brochures
d’opuscules des maquettes, …) ;
• l’organisation systématique de rencontres,
d’échanges en utilisant les médias
modernes et Internet.
Langue 2, un pont
vers d’autres langues
Pour accéder à l’éducation plurilingue,
cette langue 2 devient alors une sorte de
langue relais, une langue socle à partir de
laquelle l’apprenant peut puiser des ressources
dans ses compétences « méta »
déjà acquises : il utilisera son expérience
linguistique « d’apprenti bilingue
» pour inventer des stratégies de
découverte en utilisant des chemins
de traverse, des raccourcis ; il pourra
aller plus vite, plus loin…
Au total, en combinant toutes
ces stratégies pédagogiques,
on peut imaginer de
très nombreux
scénarios curriculaires
avec
des ruptures,
des moments
forts dans
l’approche et
l’apprentissage
partiel
de plusieurs
langues : tous
les éléments
décrits ci-dessus sont en effet synergiques
et complémentaires.
Naturellement, dans tous ces cas,
et au-delà de ces
outils et stratégies
didactiques développant
des compétences
d’ordre
métalinguistique,
on n’oubliera pas
de mettre en relation
les langues et
les faits culturels
qu’elles traduisent
(les langues
ne sont-elles pas
des produits culturels
?).
Et en ayant par
ailleurs présent à
l’esprit que tout cet ensemble est bénéfique
pour la langue de scolarisation, parce que
permettant du recul, de la distance, de
l’écho, des effets de loupe : il s’agit d’une
pédagogie du détour, d’une mise en place
de stratégies comparatives/contrastives qui
sont autant d’aides pour mieux « voir »
fonctionner sa propre langue.
Certes la tâche n’est pas simple, surtout
en début de scolarité, car elle se heurte à
des représentations fortes et tenaces, à des
traditions, des corporatismes qui postulent
que les langues
étrangères
empêcheraient
d ’ a p p r e n d r e
convenablement
la langue de scolarisation
; mais le
combat pédagogique
mérite d’être mené.
Puisqu’il apparait
bien souvent
que l’enseignement
bilingue,
étriqué et réduit
à la somme de
deux monolinguismes,
ne peut
suffire à garantir une
éducation plurilingue, on peut, à titre
d’hypothèse, considérer qu’une bonne
solution pour viser l’éducation plurilingue
à l’école serait de faire démarrer un
enseignement bilingue dès le plus jeune
âge. Cet enseignement bilingue permettrait
de faire vivre très tôt la variété linguistique
aux élèves (notamment à travers les
apprentissages fondamentaux, comme
lire et écrire), et pourrait être rapidement
suivi d’un enseignement élargi à d’autres
langues qui mettrait en oeuvre les très
nombreux nouveaux outils didactiques
d’ouverture au plurilinguisme qui n’ont
pas manqué de se développer depuis ces
dernières années.
1. Notons au passage que l’idée de promouvoir la
diversité linguistique et culturelle n’est pas nouvelle
dans Le français dans le monde : au-delà des
dizaines d’articles centrés sur ce thème parus dans
les nos passés, pas moins d’une demi-douzaine de
numéros « Recherches et applications » ont été
consacrés, de près ou de loin à ce sujet. Le premier,
paru voici dix-sept ans, s’intitulait (déja) « Vers le
plurilinguisme ? ».
2. Il s’agit d’une éducation qui, à l’instar de l’éducation
physique, l’éducation musicale ou l’éducation
civique, etc., vise à donner à l’enfant un ensemble
de connaissances intellectuelles, morales et culturelles
dans le champ des langues. On peut parler
alors d’une éducation linguistique qui ne saurait
se développer qu’au travers de l’approche de plusieurs
langues.
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