Plus on apprend des langues, mieux
on apprend à les apprendre, nous
livre Carmen Álvarez Badillo,
professeur à Madrid (Espagne). C’est en
abordant l’apprentissage d’une L2 qu’on
commence à se poser des questions, à
s’ouvrir l’esprit. » Même constat pour Olga
Dormindontova, et Jeanne Tchérépanova, à
l’Université de Lipetsk (Russie) : « Cela fait
disparaitre la peur, la méfiance et donne
une motivation supplémentaire. » « Et la
curiosité augmente », souligne Khalid Aada
du campus de Monterrey (Mexique). À
la Chambre de Commerce de Strasbourg
et auprès des associations de migrants,
Ann-Pascale Gaudi remarque que ceux
qui maitrisent déjà une langue étrangère
ont « la structure pour comprendre le
fonctionnement syntaxique des langues
et mémoriser le lexique ». « Cet apprentissage
représente une gymnastique, un
entrainement », nous écrit Marinette Vilès
à Montevideo (Uruguay). Jennifer Friedl,
étudiante de français et d’anglais à Berlin
(Allemagne), confirme : « J’ai commencé
le russe il y a deux mois, c’est plus facile
car je maitrise déjà trois langues ! »
Restent quelques puristes pourtant…
Pour Kamal Bouras, traduire c’est détruire et
s’aider d’une autre langue est inutile. Fabio
Jacobs Dias, à Maringá (Brésil) craint la
confusion : « En arrivant à Londres, je n’arrivais
plus à parler l’anglais. Seul le français
me venait à la bouche, comme si mon cerveau
était bloqué ! » Shanshan Tian, à Brest
(France), influencée par Chomsky, préconise
d’entrer dans la « grammaire interne » de la
langue pour développer des automatismes,
la répétition, la récitation sans se soucier des
relations avec d’autres langues.
L’anglais aide !
Vous le reconnaissez presque tous, surtout
pour les locuteurs d’une langue éloignée
du français : « le bagage lexical et syntaxique
accumulé au cours de l’apprentissage de
l’anglais aide à constituer celui du français ».
L’alphabet est le même, la structure de la
phrase également, écrivent les étudiants de
l’école normale de Zambie : « The cat is on
the table, le chat est sur la table… rien de
plus simple. » De Russie, Olga et Jeanne
renchérissent : « Le passage de l’alphabet
cyrillique à l’alphabet latin n’est jamais
facile… L’anglais fait disparaitre la peur
et donne une motivation supplémentaire. »
Même analyse pour Hafiza Abdelgadir, de
l’Université de Khartoum (Soudan) : « L’anglais
aide à fixer les structures, l’ordre des
mots : je suis soudanais/ i am sudanes/ e/ ana
sodani (en arabe). » Avis partagés par Attila
Horváth-Militicsi à Novi Sad (Serbie), Nahed
El Akkad à Alexandrie (Égypte), Abdallah
Mahdjebi et Toufik Belalia (Algérie). D’où
l’importance de connaitre les langues de
ses élèves.
L’anglais aide certes, mais attention :
« il peut créer une confusion dans les sons,
la prononciation et la phonétique ». Orthographe
calquée de l’anglais (class/classe),
faux-amis (passer un examen/réussir un
examen), anglicisme et franglais sont
autant de transferts négatifs selon Hafiza
Abdelgadir. Pour Titus Ogavu, professeur
à l’Université de Kyambogo à Kampala
(Ouganda), où l’anglais est langue d’enseignement,
« beaucoup de locuteurs sont
également bloqués par la question du genre,
des auxiliaires, des accords ». Et les étudiants
de Zambie d’ajouter qu’anglais et
français « n’expriment pas de la même
manière certaines réalités du monde ».
C’est précisément à cette question que
Leila Farkamekh, à l’Université de Bordeaux,
a consacré sa thèse (cf. À lire). Les
étudiants iraniens sont aussi influencés
par l’anglais en ce qui concerne la place de
l’adjectif qualificatif, la confusion des genres
et du nombre. « Elle est son femme » calqué
de « she is his wife », là où la langue persane
(le farsi) n’a pas de notions grammaticales
équivalentes pour le déterminant possessif.
À l’issue de cette recherche, L. Faramekh
conçoit donc l’anglais comme une « langue
pont » entre farsi et français. Même quand
le farsi se construit comme le français (Hôtel
cinq étoiles = hotél é pandj sétraré), les
étudiants reproduisent la structure anglaise
(Cinq étoiles hôtel) ! « Cette expérience
n’a fait que renforcer mon sentiment de
la nécessité d’intégrer l’anglais dans les
contenus de programme », conclut-elle.
Familles de langues
C’est bien différent pour les apprenants
d’une langue proche du français, qui peuvent
alors directement s’appuyer sur leur langue
maternelle. « Les langues d’une même famille
présentent souvent des caractéristiques communes
sur le plan morphosémantique », écrit
Julien Fernand qui a enseigné au Sultanat
d’Oman. De l’ile de la Réunion, Julien Girones,
ancien professeur de FLE, né à Alger,
nous raconte son enfance plurilingue : « À la
maison j’ai toujours entendu parler valencien
et français. À l’école, j’ai appris l’espagnol
et l’anglais. J’aurais aimé apprendre l’arabe,
mais à l’époque, cette si belle langue n’était
employée que pour s’adresser aux personnels
subalternes. À l’université, j’ai été certifié
de linguistique comparée des langues romanes
où l’on passait allégrement de l’ancien
portugais à l’ancien espagnol pour aborder
le catalan ou le français. » Et de montrer
tout l’intérêt d’apprendre les langues dans
les relations qu’elles entretiennent au sein
d’une même famille.
Stratégies d’apprentissage
D’autres facteurs entrent en jeu, comme
l’âge des élèves. Pour Mihaela Mustea,
à Suceava (Roumanie), « si l’apprenant
est trop jeune, il ne fait pas toujours la
différence entre la L1 et la L2, surtout s’il
apprend les deux langues en même temps !
On peut inventer sans se rendre compte
des mots français en partant des mots roumains
»… et tomber dans la confusion.
Par quelle langue commencer ? Annie
Blaise à l’Alliance de Monterrey (Mexique)
et Danielle Goldstein à São Paulo (Brésil)
recommandent d’apprendre d’abord une
langue étrangère proche et renforçant l’apprentissage
de la langue maternelle. Éternel
débat ! Vous défendez l’apprentissage du
français (encore réputé difficile) avant l’anglais.
« Ceux qui ont
commencé l’étude
du français L1 sont
arrivés au même
niveau d’étude
en anglais L2 que
ceux l’ayant choisi
en L1 », insistent
Corina Dumitru de
Bucarest (Roumanie),
et Driss Louiz
à Ménitra (Maroc) :
« le français est une
base sur laquelle se
reposer. »
Le CECR, un
enseignement
au plurilinguisme
? « Tous les
manuels d’italien
de L2, qu’ils soient
anglais, allemand ou français suivent maintenant
les principes du CECR et proposent
les mêmes activités. Du coup, mes élèves
travaillent toujours en comparant les tâches
et la grammaire d’une langue à l’autre »,
souligne Simona Appignanesi de Fossombre
(Italie).
Il y a aussi les militants de l’espéranto,
qui permettrait de rétablir une lingua franca
dans la tour de Babel : « facile à apprendre
(en 160 h.), claire, précise, sans exception,
logique et qui permet d’apprendre plus
facilement d’autres langues dans toutes
les matières », écrivent Michel Dechy, Jean-
Pierre Boulet et Christian Lavarenne.
Hussein Taha, de l’Université de Sohag
(Égypte), propose d’éviter le cloisonnement
entre les langues cible et maternelle en utilisant
une « pédagogie intégrée » pour faire
intervenir dans l’exploration de la langue
seconde les instruments qui ont été mis en
oeuvre par l’élève lors de l’apprentissage
de sa langue maternelle.
De Grèce, Anna Triantaphyllou, conseillère
pédagogique, propose une véritable éducation
au plurilinguisme, devenu impératif
depuis la chute du mur de Berlin, l’ouverture
des frontières, la mobilité et la mondialisation.
Une éducation reposant sur les
biographies langagières des apprenants et
leurs histoires multilingues (cf. Recherches
et applications n° 40, janvier 2006), une
éducation interculturelle à la citoyenneté, et
des axes pratiques pour s’interroger sur le
fonctionnement et l’évolution d’une langue
(mots partagés, emprunts, transferts, …)
autour d’un savoir ouvert sur des procédures
comparatives, de décryptage, d’interprétation.
Autres pistes : J. Fernand, en revenant
sur l’origine française d’un verbe tel que to
flirt (compter, fleurette, fleureter) incite ses
étudiants à recourir aux créations lexicales
pour développer la conscience langagière qui
sommeille en eux. Avec les suffixes –tion et
–sion, ils peuvent créer des mots français et
démystifier les « difficultés » du français :
« Quel pied d’assister alors à l’émerveillement
de ces débutants, qui, à l’issue de leur
premier cours de français connaissent déjà
des centaines de mots… le tout sans effort
de mémorisation ! »
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