Lorsqu’en 1528, Cortès revient en Espagne
avec les secrets de la boisson maya
qui « permet à un homme de marcher un
jour entier sans manger », le succès est
immédiat et l’engouement pour ce gout inimitable
et sans égal va se répandre dans tous
les pays d’Europe. La Cour de Louis XV
inventera une forme de tasse pour le déguster,
les préparations pour le consommer
vont prendre toutes les formes : chocolat à
croquer, à cuire, à boire, en poudre. Voilà
la folie chocolat en marche depuis un demi-millénaire
: « chocolat, chocolate, chokolade,
Cioccolato… », le vieux mot maya est
passé tel quel dans les langues européennes,
preuve que l’enthousiasme pour
cette saveur passe toujours par l’attrait
de quelque chose qui vient
d’ailleurs. Une saveur à jamais exotique
pour les palais européens, même
la culture du cacaoyer, impossible en
Europe tempérée, a contribué à l’essor
de l’esclavage.
Un médicaliment
La flambée actuelle des cours du
cacao va de pair avec une demande
sans cesse croissante. En vingt ans,
le chocolat est devenu une denrée
indispensable. Depuis que la diététique
s’est élevée au rang des composantes
de la modernité, depuis que
les vertus et les dangers de chaque
aliment sont passés au crible des
analyses en laboratoire, on prête
au chocolat des avantages qui le
feraient presque passer au niveau
des « médicaliments », ces aliments
dont la consommation reviendrait à
déglutir des médicaments. En effet,
outre ses effets aphrodisiaques, les
flavonoïdes qu’il contient seraient
favorables aux hypertendus, aux
déprimés, et même propices à guérir
certaines maladies de peau. Le chocolat,
dont la consommation coupable
relevait du péché de gourmandise,
s’est paré, en peu de temps, de toutes les
vertus au point qu’on entend couramment
recommander une bonne tablette de chocolat
dès qu’une petite baisse de moral
se manifeste. Attention ! il y a « chocolat
» et « chocolat » : celui qui permet des
miracles est uniquement noir, et plus sa
teneur en cacao est élevée, plus ses principes
euphorisants sont actifs. On laissera
donc de côté toutes les tablettes de chocolat
au lait qui contiennent assurément
du lait, mais aussi du sucre et une trop
grande quantité de beurre de cacao pour
demeurer dans le cercle vertueux. Est-ce
un hasard si l’on voit désormais s’afficher
en gros caractères le taux de cacao
sur l’emballage des tablettes vendues en
grande surface ? 75 %, 85 % et un inévitable
90 % pour pousser au maximum la
surenchère. Le chocolat noir savoureux
qui faisait la réputation des palets d’or
(une fine feuille d’or sur chaque bouchée)
d’un célèbre maitre chocolatier de
Lyon s’est donc démocratisé.
Snobismes
Les artisans chocolatiers ont trouvé
la parade en produisant des chocolats
dont la sophistication et l’esthétique propulsent
le moindre grignotage au rang
de la haute couture et du luxe, au point
que les habitués des grandes marques de
couture qui viennent faire des emplettes
à Paris incluent un détour obligé dans
ces quelques boutiques de chocolatiers
de la rive gauche dont la réputation est
répertoriée dans les guides de voyage. Les
Français, qui ne juraient que par les suaves
productions de leurs voisins belges
ou suisses, sont devenus à leur tour les
clients inconditionnels des chocolatiers
nationaux ; le ruban estampillé
de la boite de chocolats est devenu
aussi important que le contenu du
cadeau : Oh ! des chocolats de chez
Untel, rien ne pouvait me faire plus
plaisir ! Ainsi, toujours poussé vers
de nouvelles modes, le chocolat est
devenu un produit miracle qui hante
les snobismes, qui sourit aux diététiciens
et qui tient désormais « salon »
chaque dernière semaine d’octobre
à Paris.
On y découvre les multiples productions
internationales qui font sortir
le chocolat de tous nos rêves de
gourmandise : enveloppement au chocolat
qui s’inspire d’une hypothétique
crème de beauté des princesses
mayas, massage au chocolat, recettes
au chocolat qui sortent de la carte
des desserts et même d’imposantes
sculptures en chocolat dans lesquelles
il n’est pas dit qu’on puisse croquer.
Mais ces dérives ne font heureusement
pas oublier ce plaisir qui a un
gout d’enfance, un gout immémorial,
celui qui consiste à croquer dans un
carré de chocolat. Au fait, connaissez-vous
quelqu’un qui puisse avouer :
je n’aime pas le chocolat ?
|