Léo Ferré, grand anarchiste devant
l’éternel, chantait en 1962 La langue
française, chanson dans laquelle, de
façon surprenante, il participait à la croisade
d’Etiemble contre le franglais. Alignant
tout au long de ses couplets des
anglicismes :
« Rien qu’un p’tit flash au five o’clock
j’paie toujours cash dans l’bondieu scop »
Il ponctuait dans son refrain, de façon
ironique :
« et j’cause français, c’est un plaisir »
Alain Rey ne se revendique pas, du
moins à ma connaissance, de l’anarchie,
mais il a face à la langue des positions libertaires
qui font chaud au coeur. Et il a aussi
des tendances libertines. C’est en termes
d’amour qu’il va parler de la langue française,
de son histoire, de sa transmission
ou plutôt de sa reproduction permanente,
comme on dit révolution permanente.
Or on a souvent tendance à confondre
les pratiques réelles des locuteurs et
une image abstraite de la langue. D’où le
mythe de sa pureté. Vaugelas, Malherbe
parmi d’autres furent victimes de cette
illusion qui fait de l’être aimé un être parfait,
ou, pire encore, pousse parfois à vouloir
le parfaire.
La ruche et le miel
La langue que nous parlons est passée
par différents âges, s’est transformée, sur
le mode du changement dans la continuité,
ou l’inverse, comme on voudra. Avant
le français le latin, avant le latin le gaulois,
et avant le gaulois quoi ? L’espèce
humaine a ainsi passé son temps à changer
de langue, dans une grande « métisserie
» (le mot est de Rey), un immense
mélange qui n’obéit qu’à une loi, mais elle
est d’airain, celle des rapports sociaux.
Alain Rey rappelle ainsi que dans le cas
de coexistence, celle du latin et du gaulois
par exemple, le changement (c’est-à-dire
le remplacement d’une langue par l’autre)
commence dans les villes : on parlait, à
une certaine époque, gaulois, mais aussi
latin dans les cités, parce qu’on en avait
besoin, tandis qu’on ne parlait que gaulois
dans les campagnes. L’un des principaux
facteurs de ce changement, qui
mène du monolinguisme au bilinguisme
puis à un autre monolinguisme, est celui
du commerce. Le résultat linguistique en
est qu’une langue, le latin, régularisant
sa morphologie, perdant ses déclinaisons
et ses finales, se transforme en nouvelles
formes, divergentes, bientôt non intercompréhensibles,
dont l’une sera le
français.
Et Alain Rey
nous donne un
e x e m p l e d é l i -
c i e u x d e c e t t e
métisserie qui fait
aux langues des
enfants illégitimes,
mais cependant
bien vivants : le mot ruche est d’origine
gauloise et le mot miel du pur latin,
parce qu’on produisait le miel à la campagne,
et en gaulois, alors qu’on le vendait
à la ville, et en latin. On pourrait aussi
évoquer ici ces animaux qu’en Grande-
Bretagne élevaient des paysans parlant
saxon qui les vendaient ensuite à ceux qui
en avaient les moyens et les nommaient
en français. D’où la différence faite en
anglais moderne entre l’animal sur pied,
vivant (ox, sheep, calf…) et la viande de
boucherie (beef, mutton, veal…). Dans les
deux cas, la ruche et le miel, le mouton/
mutton et le sheep, c’est donc la loi du
marché qui s’impose, et en même temps
celle du marché aux langues.
Dante et Garibaldi
Dans ce grand désordre mouvant des
langues et des usages qu’on en fait interviennent
cependant deux facteurs qui poussent
vers l’ordre, c’est-à-dire ici la correspondance
entre une langue, les frontières
d’un état et des sentiments identitaires. Le
premier de ces facteurs relève plutôt de l’esthétique,
l’autre du politique. Alain Rey évoque
ici l’exemple de l’Italie. C’est Dante qui,
pour écrire la Divine comédie, « invente »
l’italien, à partir du toscan. Mais c’est une
pulsion d’unification nationale, autour de
Garibaldi, qui fera l’Italie et lui donnera
sa langue nationale. Le pouvoir poétique
précédait ici de plusieurs siècles le pouvoir
politique, mais les deux convergeaient. De
la même façon, en France, La Chanson de
Roland popularise des personnages fictifs
(Roland, Charlemagne, Olivier) et, en plein
féodalisme, va dans le sens d’une unification
du pays et de la langue.
On n’en finirait pas de relever dans ce
livre des notations, des informations, des
trouvailles qui mettent la langue (ici la langue
française) dans une perspective aux
antipodes du purisme et du normativisme.
Libertin donc par métaphore (l’amour de
la langue) et libertaire par son refus du
dogme, Alain Rey milite pour l’emprunt
et la néologie, pour le renouvellement et
donc pour la vie.
Venant de quelqu’un qui occupe, depuis
de longues années, des fonctions éminentes
dans la confection du dictionnaire Robert et
de ses dérivés, c’est rassurant pour l’avenir
de la lexicographie française.
A lire
L’Amour du français, Alain Rey, 2007,
éd. Denoël, 315 pp.
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