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Revue de la fédération internationale des professeurs de français

Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Alain Rey
Un lexicographe libertaire et libertin



Rompant avec la démarche sévère du lexicographe responsable des dictionnaires Le Robert, Alain Rey dans son dernier ouvrage dit de quoi se nourrit pour lui l’amour du français, une langue qui vit et évolue…

Janvier-février 2008 - N°355



Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Léo Ferré, grand anarchiste devant l’éternel, chantait en 1962 La langue française, chanson dans laquelle, de façon surprenante, il participait à la croisade d’Etiemble contre le franglais. Alignant tout au long de ses couplets des anglicismes :
« Rien qu’un p’tit flash au five o’clock j’paie toujours cash dans l’bondieu scop »
Il ponctuait dans son refrain, de façon ironique :
« et j’cause français, c’est un plaisir »
Alain Rey ne se revendique pas, du moins à ma connaissance, de l’anarchie, mais il a face à la langue des positions libertaires qui font chaud au coeur. Et il a aussi des tendances libertines. C’est en termes d’amour qu’il va parler de la langue française, de son histoire, de sa transmission ou plutôt de sa reproduction permanente, comme on dit révolution permanente. Or on a souvent tendance à confondre les pratiques réelles des locuteurs et une image abstraite de la langue. D’où le mythe de sa pureté. Vaugelas, Malherbe parmi d’autres furent victimes de cette illusion qui fait de l’être aimé un être parfait, ou, pire encore, pousse parfois à vouloir le parfaire.

La ruche et le miel

La langue que nous parlons est passée par différents âges, s’est transformée, sur le mode du changement dans la continuité, ou l’inverse, comme on voudra. Avant le français le latin, avant le latin le gaulois, et avant le gaulois quoi ? L’espèce humaine a ainsi passé son temps à changer de langue, dans une grande « métisserie » (le mot est de Rey), un immense mélange qui n’obéit qu’à une loi, mais elle est d’airain, celle des rapports sociaux. Alain Rey rappelle ainsi que dans le cas de coexistence, celle du latin et du gaulois par exemple, le changement (c’est-à-dire le remplacement d’une langue par l’autre) commence dans les villes : on parlait, à une certaine époque, gaulois, mais aussi latin dans les cités, parce qu’on en avait besoin, tandis qu’on ne parlait que gaulois dans les campagnes. L’un des principaux facteurs de ce changement, qui mène du monolinguisme au bilinguisme puis à un autre monolinguisme, est celui du commerce. Le résultat linguistique en est qu’une langue, le latin, régularisant sa morphologie, perdant ses déclinaisons et ses finales, se transforme en nouvelles formes, divergentes, bientôt non intercompréhensibles, dont l’une sera le français. Et Alain Rey nous donne un e x e m p l e d é l i - c i e u x d e c e t t e métisserie qui fait aux langues des enfants illégitimes, mais cependant bien vivants : le mot ruche est d’origine gauloise et le mot miel du pur latin, parce qu’on produisait le miel à la campagne, et en gaulois, alors qu’on le vendait à la ville, et en latin. On pourrait aussi évoquer ici ces animaux qu’en Grande- Bretagne élevaient des paysans parlant saxon qui les vendaient ensuite à ceux qui en avaient les moyens et les nommaient en français. D’où la différence faite en anglais moderne entre l’animal sur pied, vivant (ox, sheep, calf…) et la viande de boucherie (beef, mutton, veal…). Dans les deux cas, la ruche et le miel, le mouton/ mutton et le sheep, c’est donc la loi du marché qui s’impose, et en même temps celle du marché aux langues.

Dante et Garibaldi

Dans ce grand désordre mouvant des langues et des usages qu’on en fait interviennent cependant deux facteurs qui poussent vers l’ordre, c’est-à-dire ici la correspondance entre une langue, les frontières d’un état et des sentiments identitaires. Le premier de ces facteurs relève plutôt de l’esthétique, l’autre du politique. Alain Rey évoque ici l’exemple de l’Italie. C’est Dante qui, pour écrire la Divine comédie, « invente » l’italien, à partir du toscan. Mais c’est une pulsion d’unification nationale, autour de Garibaldi, qui fera l’Italie et lui donnera sa langue nationale. Le pouvoir poétique précédait ici de plusieurs siècles le pouvoir politique, mais les deux convergeaient. De la même façon, en France, La Chanson de Roland popularise des personnages fictifs (Roland, Charlemagne, Olivier) et, en plein féodalisme, va dans le sens d’une unification du pays et de la langue.
On n’en finirait pas de relever dans ce livre des notations, des informations, des trouvailles qui mettent la langue (ici la langue française) dans une perspective aux antipodes du purisme et du normativisme. Libertin donc par métaphore (l’amour de la langue) et libertaire par son refus du dogme, Alain Rey milite pour l’emprunt et la néologie, pour le renouvellement et donc pour la vie.
Venant de quelqu’un qui occupe, depuis de longues années, des fonctions éminentes dans la confection du dictionnaire Robert et de ses dérivés, c’est rassurant pour l’avenir de la lexicographie française.

Louis-Jean Calvet



A lire

L’Amour du français, Alain Rey, 2007, éd. Denoël, 315 pp.



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