Septembre 2006, après une journée
de formation à Oristano, Patrizia Loï,
professeure de français dans un lycée scientifique
de Sardaigne, se confie : pas facile
d’intéresser au français des élèves en difficulté
alors que pour eux il n’y a « rien
que l’anglais ! » et qu’ils préfèrent souvent
envoyer des textos ou comparer leur
marque de jeans. Mais elle les comprend
bien et aime travailler
avec eux.
Issue d’une
famille pauvre,
où tous habitaient
chez un
grand-père électricien
dans un
couvent de bonnes
soeurs, elle se
rappelle : « On ne
mangeait de la
viande qu’une fois par semaine. Avec ma
soeur, on dormait sur un matelas posé sur
des chaises l’une en face de l’autre. Ma
mère connaissait peu le français mais nous
récitait La cigale et la fourmi de La Fontaine.
Et notre grand-père nous racontait
des histoires, c’était mieux que la télé. »
Un dialogue dans
le respect des rôles
À vingt ans, après une maitrise en langues
étrangères, Patrizia commence le théâtre
en amateur sur les planches d’Aix-en-
Provence : « Je jouais Amélie, une cocotte
de luxe, dans une pièce de Feydeau. » En
1999, c’est avec ses élèves qu’elle se lance
dans un concours de théâtre en français. Le
jury, composé de professionnels du spectacle,
est sans appel : « C’est nul, arrêtez
le théâtre ! » Patrizia est têtue, elle continue
: « Le jury n’avait rien compris ; par
le théâtre, j’avais atteint mes objectifs en
français. » Elle se représente quatre fois
au concours avec ses classes, n’est jamais
primée. Ce qui ne l’empêche pas d’adapter
L’Étranger de Camus en faisant de Meursault
un musulman habillé en costume
traditionnel marocain... Pourquoi ? Pour
éduquer ses élèves à la tolérance tout en
faisant participer tout le monde. « Mes élèves
ont plein de problèmes. Je veux qu’ils
aient le courage de les dépasser en montant
sur scène. »
Puis une amie de Naples, Anna Rossini,
qui organisait depuis huit ans un festival
francophone, propose à Patrizia d’y participer,
puis de l’organiser, deux ans après, en
Sardaigne. Ainsi nait « Quarthêatre », festival
international de théâtre. Une petite révolution
: par le regard des étrangers, les élèves
commencent à s’intéresser à leur
propre culture, à cette langue – le
sarde – aux quatre dialectes, à la
danse qu’ils détestaient avant.
Le français devient pour la première
fois un outil de communication
avec les élèves
venus de France, de Roumanie,
du Maroc... mais aussi de
Sicile, du Piémont et du reste
de l’Italie.
Pari gagné
Chaque année,
de plus en plus
de groupes
s’inscrivent
au festival, de plus en plus de pays y participent.
C’est un vrai casse-tête : « J’adore
Ionesco, alors on a monté La leçon. Comme
j’avais dix inscrits pour trois personnages,
j’ai divisé un personnage en neuf... au fur
et à mesure que le professeur de la pièce
vieillissait, on changeait d’acteur ! J’ai pu
travailler avec tous et changer l’idée de la
transformation. » La formule est maintenant
rodée : une formation au théâtre en
français de cinq jours agrémentée d’ateliers
de peinture, de décors, de musique,
de danse, et terminée par une représentation
de fin d’année.
Depuis que son travail est reconnu, l’organisation
est plus facile : les familles jouent
le jeu et accueillent tous les élèves, les chefs
d’établissement comprennent le rayonnement
que le projet apporte à l’établissement,
et d’autres profs viennent s’ajouter
à la ronde. Ce n’est pas facile pour autant :
il faut trouver l’argent auprès de la mairie,
de la région qui a d’autres priorités... Heureusement,
gagner un concours de théâtre
comme le Festivadlo, c’est 5 000 euros en
plus ! L’investissement personnel est considérable.
Une collègue raconte que son mari
l’accuse d’avoir épousé Shakespeare ! Mais
les effets sont là. Motivation pour le français
d’abord. Redécouverte de sa propre culture,
de sa langue et de celle des autres pays,
ensuite. Et surtout motivation des élèves
difficiles : « Je me mets toujours en question,
j’accepte qu’ils discutent les règles, qu’ils
disent non. C’est en montant sur scène que
ça se fait, en montrant l’exemple, pas en
parlant du parterre. Ils me montrent leur
idée, on en discute. »
Patrizia ne va pas s’arrêter là. Son
rêve ? Monter sa compagnie de théâtre
avec des élèves qui continueraient à jouer
l’année d’après. Et tant pis pour les professionnels
du spectacle, Patrizia
préfère la scène à l’estrade
!
Propos recueillis
par François Pradal
Notes :
En savoir plus
sur le festival
Quarthêatre :
www.profbruno.info/festival/index.htm
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