Comment avez-vous été amené à vous
intéresser à la gestion de l’eau ?
Professeur de gestion puis doyen de
l’Université de Caen, je suis devenu Secrétaire
général d’un réseau de l’Agence universitaire
de la Francophonie (AUF) : la
Conférence internationale des Dirigeants
des institutions d’Enseignement supérieur
et de Recherche de Gestion d’expression
française (CIDEGEF). L’un de nos rôles est
de mettre les compétences de spécialistes
de gestion au service, par exemple, des
municipalités, notamment pour améliorer
leur gestion de l’eau. S’occuper d’une ville
devient aujourd’hui une véritable entreprise.
Notre mission est de fournir aux municipalités
l’analyse de spécialistes de gestion et
de « management » pour les aider à tirer le
meilleur parti des biens naturels dont elles
disposent. Dans le cadre de l’AUF, nous nous
intéressons plus particulièrement aux pays
en voie de développement et notamment
aux pays d’Afrique. De là est né le projet
« Gestion démocratique des biens collectifs »,
et parmi ces biens collectifs, nous avons
retenu l’eau et son assainissement…
Est-ce que l’eau manque ?
La plupart des études technologiques,
qui établissent des prévisions jusqu’en
2025, considèrent qu’il y a assez d’eau
pour tous sur la terre, compte tenu de l’accroissement
de la population. Ces études
estiment que les hommes seront rapidement
capables de résoudre les défis technologiques.
Les avancées scientifiques seront
telles que l’on saura vaincre les pénuries
d’eau au sens technique du terme. Mais
la technologie augmente les différences de
situations, c’est particulièrement vrai en
ce qui concerne l’eau. Prenons l’exemple
de la désalinisation : on saura désaliniser,
mais ce processus aura un cout élevé et
nécessitera un financement important. Pour
caricaturer, on peut dire que seuls les pays
riches (qui n’en ont pas besoin) auront
les moyens de désaliniser. Une gestion
démocratisée de l’eau en tant que bien
collectif est au centre de notre réflexion.
Nous pensons même que la gestion de l’eau
est une formidable occasion d’accroitre le
niveau démocratique d’un pays, car les
individus doivent être égaux en matière
d’accès aux biens collectifs tels que l’eau,
la santé ou les transports.
Selon vous, il n’y a pas de pénurie d’eau
à craindre ?
À l’heure actuelle, on utilise seulement
3% de l’eau disponible. Mais attention, on ne
dispose pas réellement de cette eau car elle
est considérablement gaspillée au cours de
son transport jusqu’au robinet. Il faut bien
distinguer l’eau douce de nature (c’est-àdire
le « grand cycle de l’eau ») de l’eau du
robinet (« le petit cycle de l’eau »). On trouve
une eau douce dans la nature (surtout issue
des nappes phréatiques) qui est déjà de très
bonne qualité et que l’on peut rendre potable.
Le vrai problème est le transfert de l’eau
dans le « petit cycle de l’eau » et le cout des
infrastructures. Rendre l’eau potable n’est
pas très onéreux, mais l’acheminer jusqu’à
la fontaine nécessite des investissements
très lourds, ce qui creuse encore les discriminations.
La consommation d’eau par
habitant est presque une image de la richesse
du pays. Il se trouve que les populations
d’Afrique sont naturellement défavorisées en
matière d’eau. C’est ce qu’on appelle le stress
hydrique, c’est-à-dire l’écart entre le besoin
en eau et la disponibilité d’eau de qualité.
Ce phénomène est en train de s’accroitre
énormément en défaveur des pays pauvres.
Le lien a d’ailleurs été fait entre un certain
nombre de maladies et le niveau de stress
hydrique : quand il est élevé, on constate
que les maladies se développent. La sécheresse
favorise la propagation de certaines
pandémies et la pauvreté progresse, c’est
une situation scandaleuse que l’on pourrait
considérablement améliorer.
Quels sont concrètement les exemples
à suivre ?
Les bornes-fontaines installées à Kaolack
(Sénégal) sont une réussite et un bon
exemple de démocratie de proximité. Cette
ville connaissait des problèmes dans l’acheminement
de l’eau ; on a donc cherché les
meilleurs lieux pour installer ces bornesfontaines,
laissant ensuite à l’individu la
responsabilité de la consommation individuelle.
La population a été associée au
projet, surtout les femmes qui jouent un
rôle très important en Afrique. Il faut bien
distinguer ce qui est de l’ordre de l’investissement
collectif, c’est-à-dire le transport
de l’eau jusqu’à la borne-fontaine, et la
consommation individuelle. Il s’agit de
deux types de financement distincts : dans
un premier temps, pour amener l’eau, la
municipalité assume le cout de l’installation
; dans un second temps, le consommateur
paie l’eau au prorata du nombre
de seaux qu’il prend à la borne-fontaine.
À cette étape, l’économiste peut mettre en
place une politique de tarification. Si l’eau
est chère, elle sera moins gaspillée. Le prix
de l’eau peut servir à réguler sa consommation…
Ce raisonnement est également
valable pour d’autres biens, tels que le
pétrole et les médicaments. Ainsi disposet-
on de moyens efficaces pour lutter contre
le gaspillage. Grâce aux bornes-fontaines
de Kaolack, l’eau disponible est devenue
de l’eau utile.
Quelle action vous semble prioritaire ?
Je voudrais insister sur la sensibilisation
au gaspillage. Économiser de l’eau en me
lavant les dents peut sembler inutile car
les comportements individuels semblent
ne rien changer au problème collectif, ils
sont pourtant déterminants. La comparaison
qui me parait la plus évocatrice est celle
du vote et, par là même, de la démocratie.
Chaque citoyen peut avoir la sensation que
son vote ne change rien au résultat final et
pourtant c’est l’addition de ces décisions
individuelles qui détermine le régime politique
sous lequel va vivre chaque individu.
Nous devons économiser l’eau parce que
nous sommes citoyens du monde et que nous
copartageons une ressource de la nature. Être
attentif à l’usage de l’eau c’est un comportement
respectueux de l’autre, une attitude
responsable. Soucieux d’épargner l’eau, on
s’apercevra qu’un même litre d’eau peut
avoir plusieurs utilisations. Il ne s’agit pas
d’un calcul d’économie mais d’une
démarche éducative et civique.
Les comportements individuels
doivent venir compléter une
gestion internationale des
ressources au niveau
de la consommation
industrielle et agricole.
Savez-vous
que, dans des pays
comme la France,
les fuites sur les
réseaux collectifs
s’élèvent parfois
à 50 % et que le
secteur de l’agriculture
à lui seul
concentre 73 % de
la consommation
d’eau totale contre 6 %
seulement pour l’usage
domestique.
Comment améliorer la situation et
réguler l’accès à l’eau ?
Il existe un droit à l’eau, au même titre
qu’un droit au logement et à la santé. L’eau
comme ressource naturelle appartient à
tout le monde. Ensuite, le problème du
gestionnaire est celui du financement du
transport de l’eau, d’où des problèmes en
Afrique, en zones transfrontalières par
exemple.
Le prix Nobel d’économie, Amartya
Sen a bouleversé les idées sur ce thème :
« On a longtemps cru qu’un pays devait
atteindre un certain niveau de développement
pour pouvoir mettre en oeuvre un
processus démocratique. Ce qui est faux : la
démocratie est source de développement. »
Ce renversement de la philosophie économique
est une remise en cause complète
de la conception capitaliste qui postule que
la démocratie est l’une des conditions du
développement économique. En fait, si
l’accès aux biens naturels est également
réparti entre les individus, la machine économique
fonctionnera mieux. Cette doctrine
va à l’inverse de celle qui a longtemps
prévalu, assurant que l’on avait besoin de
riches pour financer les investissements.
Les expériences comme celles que nous
menons sont très encourageantes. Mais il
faut accepter de ne pas être trop pressé si
on veut les voir se concrétiser et se généraliser.
Le monde n’accepte pas la brutalité
de décisions rapides et non négociées. Le
développement des technologies va plus
vite que celui des mentalités. Il faut accepter
que les questions soient débattues par les
intéressés et que les décisions se mettent
doucement en place. Une société pressée
commet des erreurs. Je suis prêt à faire
l’« éloge de la lenteur »...
Propos recueillis par
Françoise Ploquin et François Pradal
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