Les grammaires décrivent la langue écrite.
Or un individu est considéré comme
« parlant bien» même s’il ne respecte pas
toutes les normes de l’écrit. Comment
les enseignants peuvent-ils enseigner
le bon usage de la langue parlée ?
L’idéal serait de pouvoir fournir aux
professeurs un corpus de productions de
langue parlée qui leur serve de modèles.
Malheureusement il en existe très peu
de disponibles en français. Pour pouvoir
observer la langue qui se parle véritablement,
il est nécessaire de disposer d’un
corpus d’enregistrements et de transcriptions
fiables. Mais pour travailler correctement,
on doit disposer de données
d’envergure.
Pourquoi ne dispose-t-on pas d’un corpus
sérieux du français parlé ?
Les grandes collectes d’enregistrements
sont longues à établir et couteuses,
lorsqu’elles sont sérieusement faites.
Elles réunissent un échantillonnage
très varié avec toutes sortes de prises
de parole publiques, professionnelles,
privées, familières... Ces collectes existent
en anglais, en portugais,
en allemand, en
italien, en espagnol,
en néerlandais, en
suédois... mais pas
en français ! Les
Néerlandais estiment
que dans cette opération
un mot coute
un euro, et qu’il est
nécessaire de se fixer
un objectif d’à peu
près dix millions de
mots ! Le Groupe
aixois de Recherche
en syntaxe a réalisé
un tout petit corpus dans les années 1990,
avec peu d’argent. Il est insuffisant et n’est
pas disponible publiquement.
Comment réalise-t-on ce type de corpus ?
On procède par enquêtes et les possibilités
techniques actuelles permettent
de stocker tout ce qui parait intéressant
(extraits ou textes longs). La difficulté
apparait plutôt au stade de la transcription.
C’est la phase qui coute le plus cher. Pour
être utilisables, les enregistrements doivent
être transcrits de façon rigoureuse. C’est
un travail difficile car, lorsqu’on écoute
sa langue maternelle, on procède à une
reconstruction de toutes les approximations.
Écouter vraiment demande une
discipline contraignante. Cet exercice de
décryptage est long et requiert des exécutants
bien entrainés... ce qui coute cher.
Un bon transcripteur doit être attentif au
découpage des mots, aux silences, au timbre
des voyelles... La collecte de langue
parlée est un travail difficile et passionnant
parce qu’il restitue la langue vivante qui se
parle couramment aujourd’hui. La France
n’a pas investi un budget suffisant pour
que nous disposions d’un corpus utilisable.
Peut-être ce corpus verra-t-il le jour grâce
à des fonds européens…
Lorsqu’on dispose du corpus, on peut
établir une grammaire ?
Lorsqu’on dispose de transcriptions,
on peut établir une grammaire. Après l’enquête
et la transcription vient l’exploitation.
Les Anglais ont établi de cette façon une
superbe grammaire qui décrit la réalité de
nombreux usages de leur langue2. Reposant
sur la collecte et grâce aux facilités offertes
par l’informatique, le corpus permet de
répondre à toutes les questions d’ordre
grammatical : quand emploie-t-on telle
préposition ? Après quel verbe ? Dans quel
type de langage (familier, professionnel...)
cette expression est-elle utilisée ? Etc. (voir
encadré page suivante).
Sur les petits corpus dont nous disposons,
nous établissons quand même des
« concordanciers » qui montrent la concordance
entre un élément et son entourage.
Par exemple, quand on emploie en ce qui
Concerne ou le fait que, je dispose de toute
une liste d’emplois en contexte. Je peux
aussi étudier sérieusement la répartition
entre il y aura (qui met les énoncés à distance)
et il va y avoir, entre on fera et on
va faire. Il est facile de savoir dans quel cas
et après quels verbes les Français emploient
le subjonctif. Des façons de parler propres
à l’oral du genre quoi comme peuvent être
mesurées dans leur utilisation et leur fréquence
d’emploi. Dans des phrases telles
que « tu prends quoi comme dessert ? », quoi
comme remplace quel. La structure dissociée
est très fréquente ; elle est propre au langage
courant familier mais ne se trouve pas dans
le langage public ou professionnel. Nous
pouvons le savoir car, dans la collecte, les
prises de parole sont classées et renvoient
à des types de situations et de locuteurs.
Il vaut mieux savoir qui parle et si c’est un
avocat, s’il parle en public, en privé ou s’il
parle de son métier. En effet, nous avons
découvert que lorsque les gens parlent de
leur profession, ils utilisent le langage de
leur métier ; on le vérifie jusque dans les
tournures grammaticales. Par exemple dans
un enregistrement, une secrétaire comptable
dit quelque chose comme « nous inscrivons
cela dans nos registres, lesquels registres
sont vérifiés tous les mois » ; elle emploie
des tournures professionnelles pour parler
de son métier.
Comment enseigner la langue parlée
aux étudiants étrangers ?
L’enfant apprend de façon spontanée,
mais dans les conditions d’apprentissage
qui sont celles d’un enseignant face à des
élèves ce n’est plus possible. Il est donc
nécessaire d’enseigner un français surveillé,
exemplaire en quelque sorte. On ne
peut devenir familier avec une langue que
quand on la connait bien. Quelqu’un qui
n’a pas la bonne intonation et emploie des
tournures très familières est vite ridicule.
Par ailleurs, le langage spontané est difficile,
il utilise énormément de raccourcis,
procède par allusions, emploie un vocabulaire
spécifique. C’est vrai pour toutes les
langues mais en particulier en français où
l’on trouve beaucoup de confusions possibles
dues à la prononciation : « désastre »
se confond avec « des astres », « je parle
vendredi » avec « je pars le vendredi », etc.
Les prononciations rapides sont aussi très
gênantes. L’étranger doit les comprendre
mais ne pas les produire avant de très bien
maitriser la langue. Il doit comprendre
que [paskɘ] est le raccourci de [paʀsɘkɘ],
[kɛkʃoz] pour [kɛlkɘʃoz], [kat] pour [katʀ],
etc. Mais on doit lui apprendre « il n’y en
a pas » et non « y’en a pas ».
Existe-t-il des modèles à donner en exemple
aux élèves français ou étrangers ?
Nous manquons de bons modèles de
français parlé. Quand j’interroge les instituteurs,
ils avouent ne pas en connaitre
non plus. Les présentateurs de radio ou de
télévision représentent un certain standard
de la langue, mais ils sont dans une situation
très différente des étrangers qui apprennent
le français. Je souhaiterais qu’il s’agisse plutôt
de quelqu’un qui prenne la parole pour
expliquer quelque chose. On trouve de bons
exemples de spécialistes (et surtout parmi
les scientifiques) dans les conférences de
l’Université de tous les savoirs3.
Pour moi, un locuteur exemplaire sait
commencer ses phrases sans les scories
habituelles (du type « Bon, ben, moi je... ») ;
il sait les boucler ; il ne se ralentit pas par
trop d’hésitations (mais quelques-unes
sont normales) ; il est exempt de vulgarités,
en revanche il peut commettre toutes les
banales infractions à la langue dans les
négations ou les interrogations par exemple.
À table, il dira sans doute : « Vous préférez
quoi comme dessert ? », mais dans l’exercice
de son métier, il dira vraisemblablement :
« Quelle solution choisissez-vous ? » Tout
dépend de la situation.
Le maitre peut-il servir de modèle pour
ses élèves ?
Non, on ne peut pas être un modèle sans
y avoir été entrainé. Un maitre devrait avoir
à sa disposition au moins une dizaine de
discours exemplaires d’une minute
qui lui permettraient de s’entrainer.
Il pourrait décider de ce qui est
l’exemplarité pour lui. Il serait bon
que lucidement et volontairement,
il se constitue des modèles pour
lui-même et pour sa classe. Des
voix de femmes et d’hommes qui
aient une prononciation limpide,
qui ne fassent pas disparaitre de
syllabes, qui évitent les parenthèses
et ne donnent pas lieu à trop d’hésitations.
Il faut que ce soit beau,
qu’on ait envie d’imiter ce modèle
et que l’enseignant puisse dire : « Si tous
mes élèves parlaient comme cela je serais
content. » Je pose souvent cette question aux
instituteurs : « Comment voulez-vous que
vos élèves écrivent ? Quel est le modèle ?
Voulez-vous qu’ils écrivent comme Le Monde,
comme Proust, comme Marie-Claire ? » Si les
maitres fournissaient vingt modèles d’une
page de français écrit, ce serait très utile
aussi bien pour l’enseignement de la langue
maternelle que pour celui de la langue
étrangère. Vers 1880, quand on a publié les
textes pour l’enseignement de la rédaction à
l’école, les maitres ont eu le courage d’écrire
des textes modèles pour la rédaction.
Comment sensibiliser les élèves à l’organisation
de la langue sans les accabler
de termes grammaticaux ?
Les psycholinguistes ont observé depuis
longtemps que la disposition syntaxique
« SVO » (sujet/verbe/objet) facilite considérablement
le déchiffrage des débutants.
Nous avons fait la même expérience lors
du projet Eurom 4. La notion de sujet à
été abordée de façon intuitive à partir de
la notion scolaire. Dans le cas des langues
romanes, le il impersonnel du français
a constitué une réelle difficulté pour les
natifs des autres langues. Habitués à la
suite SVO, les élèves s’interrogeaient sur
l’identité de l’agent dans « Il pleut » par
exemple. La notion de verbe présente certaines
difficultés dans une phrase comme
« Le président a été traité de marionnette »,
où un étranger distingue normalement trois
verbes. Nous avons choisi de désigner le
verbe tête traiter par un grand « V », les
autres sont notés par des petits « v ». On
n’explique rien, on ne parle pas d’auxiliaire
et on utilise une représentation facile :
[Le président] [a été traité] [de marionnette]
S v v V O
La notion d’objet a été traitée de façon
très large et très souple. Nous étiquetons
« O » tous les compléments dont l’absence
rendrait impossible l’emploi du verbe. La
désignation « O » couvre à la fois les compléments
d’objet directs ou indirects, les
attributs, les compléments de temps, de lieu
ou de manière. Lorsque le verbe est accom-
pagné de plusieurs compléments, nous les
numérotons selon leur ordre d’apparition :
[Ils] [invitaient] [des dissidents]
S V O1
[à des réunions diplomatiques]
O2
Ces trois éléments sont indispensables
et l’expérience montre qu’ils sont suffisants
pour une approche avec des débutants. L’idée
est de simplifier au maximum le métalangage
en utilisant, comme c’est le cas ici, des indices
répandus et connus au plan international.
Une telle démarche mise sur l’intuition, ne
se perd pas en raffinements et évite les discussions
relatives aux classifications.
Comment créer une véritable progression
dans l’apprentissage de la syntaxe ?
Saisir le groupe « SVO » permet de commencer
à faire des hypothèses sur le sens.
Ce qui parait complexe du point de vue de la
syntaxe est dû la plupart du temps à la difficulté
de repérage de ce groupe. Les sujets
inversés, les subordonnées anté posées,
les verbes à la voix passive, dérangent cet
ordre et provoquent un obscurcissement du
sens. Les obstacles sont les mêmes pour
un mauvais lecteur ou auditeur dans sa
langue maternelle que pour un débutant
dans une langue étrangère. L’obstacle le
plus important pour la compréhension
réside dans la présence de parenthèses
ou d’incises qui interrompent la continuité
des constituants « SVO ».
Dans sa langue maternelle, on établit
assez facilement une hiérarchie entre les strates
du discours, les étrangers en revanche ont
du mal à opérer ce repérage. Il faut les y aider.
Tout ce qui s’insère avant ou entre S et V ou
entre V et O crée la panique ; il faut enlever ces
pièces rapportées. En partant d’un article de
journal (les textes de journaux sont toujours
compliqués !), on peut faciliter la tâche aux
apprenants en supprimant dans un premier
temps les éléments qui empêchent de distinguer
la structure fondamentale des phrases. La
technique consiste à appauvrir
le texte, puis à l’enrichir petit
à petit, pour retrouver le texte
initial (voir encadré ci-dessus).
Les enrichissements doivent
être faits de façon systématique
et méthodique si on veut
aider à la découverte du sens.
Cette opération s’effectue sans
métalangage. Ceux qui procèdent
à la réduction puis à l’enrichissement
doivent connaitre
la grammaire et savoir comment
s’y prendre. Mais ceux
qui apprennent n’ont besoin
d’aucune connaissance spécifique. L’important
est que cela paraisse facile à ceux qui découvrent
progressivement le sens4.
Propos recueillis par FRANÇOISE PLOQUIN
auprès de CLAIRE BLANCHE-BENVENISTE
(Université de Provence et École Pratique
des Hautes études à Paris)
Notes
1. Le projet consistait à apprendre à lire à des adultes
dans trois langues romanes, à partir de celle qui était
leur langue maternelle. Les langues étaient le portugais
de Lisbonne, l’espagnol, l’italien et le français. Les textes
étaient des articles de presse d’abord d’une dizaine de
lignes et, à la fin de 30 h de cours, de 150 lignes.
2. Longman Grammar of Spoken and Written English,
D. Biber, S. Johansson, G. Leech, S. Conrad, E. Finegan,
Éd. Longman, 1999.
3. www.canal-u.education.fr
4. Ces thèmes et plusieurs autres sont développés par
C. Blanche-Benveniste dans : « Corpus de langue parlée
et description grammaticale de la langue », in Langage
et société (à paraitre) et « Proposition pour une progression
dans la complexité syntaxique », in Actes du
colloque GISCEL, Viterbo, 2006 (à paraitre).
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