Raconte-nous un peu ton parcours…
Il est à la fois un peu chaotique et atypique. Jeune chercheuse en ethnologie, je suis partie sur le terrain à Madagascar, au début des années soixante dix. Une expérience qui a duré trois ans et qui fait l’objet d’une thèse de doctorat sur une population du sud est de l’ile et du livre récemment paru. Quelques années plus tard, j’ai eu l’occasion de travailler au Zaïre, actuelle République démocratique du Congo, pour un tout autre projet, puisqu’il s’agissait d’intégrer une équipe qui mettait au point les manuels pour l’enseignement du français et des langues nationales. Les conditions de l’enseignement primaire là-bas étaient catastrophiques, sans moyens, parfois même sans livres ni cahiers, et des salles de classes délabrées, où parfois même il pleuvait. Les élèves ne disposaient pour tout matériel que d’une ardoise et de quelques feuilles de papier... J’ai compris à ce moment que l’enjeu du développement pour l’Afrique, c’était l’éducation. C’est depuis ce moment que j’ai tenté de mettre au profit d’une réflexion sur l’école de base mon expérience d’ethnologie.
Mais qu’est-ce qui te donne cette sensibilité… Pourquoi Madagascar ?
À l’époque, faire de l’anthropologie dans ce qu’on appelait alors le « tiers-monde », composé de pays qui avaient accédé à l’indépendance à peine dix ans plus tôt, avait une dimension militante. Ce qui m’animait était le désir de démontrer que cultures de ces pays et de ces peuples, pesaient d’un poids égal, n’étaient pas de moindre valeur et que l’Occident ne pouvait se prévaloir d’aucune supériorité. Ces préoccupations étaient certainement liées au fait que mon grand-père était métis vietnamien, né dans l’Indochine coloniale. C’est à cause de lui que je voulais comprendre ce que tout cela avait signifié pour lui, et donc pour moi, et au-delà pour tous ceux qui ont été traversés par l’histoire coloniale
Parlons de ton livre, Glissements de terrain. Tu y relates les difficultés de communication avec la population antemoro que tu étudies. Comment se manifestaient-elles ?
Je vivais dans une région reculée et très fermée aux étrangers. Ces populations du sud-est étaient très méfiantes et opposaient une résistance passive à toute présence extérieure, d’autant plus que blanche, et française, j’étais assimilée, de près ou de loin, à la puissance coloniale, même si celle-ci était partie. Il faut dire que la vallée où je résidais avait été l’un des foyers les plus actifs de la rébellion de 1947, très brutalement réprimée. Mais tout cela se passait sans hostilité déclarée envers moi, ils développaient plutôt des techniques de dissuasion, comme à leur habitude. Il était par exemple pratiquement impossible de se loger et de se nourrir dans les villages, ce qui fait qu’aucun européen ne pouvait s’y attarder très longtemps. Et ils répondaient aux questions de façon tellement évasive qu’ils décourageaient toute curiosité un peu poussée. Les premiers mois ont été très difficiles, j’ai eu du mal à comprendre qu’il était inutile de m’acharner à prouver que j’étais différente des autres, que ce n’était pas une question d’individus, mais une histoire de rôle. J’étais dans un rôle, et eux dans le leur.
Et comment la glace finit par être brisée ?
J’ai appris à comprendre des choses. Par exemple, on ne me disait jamais que j’avais fait une erreur, mais j’ai appris à lire ce qui se disait dans les silences. Les choses se sont donc passées par ajustements successifs et, à la fin, il y avait même une sorte de connivence entre eux et moi. Mais cela a pris plus d’un an pour s’établir. Il a fallu aussi tout ce temps pour comprendre mon environnement, la langue, les comportements des gens, leurs façons de voir, leurs valeurs, leurs croyances.
Pourquoi as-tu ressenti le besoin de relater cela après tant de temps ?
Depuis longtemps, j’avais eu envie d’écrire quelque chose sur la façon dont les choses se passent, sur le terrain, sur la façon dont se construit la relation à l’altérité dans ces situations un peu extrêmes, envie de parler de ce qu’on apprend des autres, de ce que l’on découvre de soi. J’avais besoin de m’exprimer sur ce qui ne peut jamais figurer dans les thèses, qui relève de l’expérience vécue, de la relation aux autres, et pas du discours universitaire. Mais justement, il fallait le faire avec suffisamment de recul et de distance.
Propos recueillis par Constant Tékam
Note
Glissements de terrain, Elytis, 222 pages, février 2007, 20 €.
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